Un natif de Fukushima parle

Ichijû Makoto [Profil]

[14.03.2016] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL |

Suite à l’accident nucléaire de la centrale Fukushima Daiichi, on a vu souvent dans la presse écrite japonaise, Fukushima écrit, non pas en kanji (caractères chinois) mais en katakana (caractères syllabiques dépourvus de signification propre). Cet usage étant en principe réservé en japonais aux noms de lieux étrangers (Chine exceptée), est allé de pair avec le fait que ce nom de lieu s’est rapidement répandu dans le monde entier, comme on parlait de Hiroshima ou de Nagasaki il y a plus de 70 ans.

Nombreux ont été les résidents, à l’époque, à ressentir cette façon d’écrire leur préfecture d’origine comme discriminatoire. Je me souviens que notre chaîne a reçu un grand nombre de réclamations et de protestations de la part des téléspectateurs, nous enjoignons de faire cesser cette façon d’écrire Fukushima en katakana. Aujourd’hui, cinq ans après les événements, il faut reconnaître que plus aucun média ou presque n’écrit Fukushima en katakana pour parler de la préfecture ou de notre région, et de façon générale les protestations de personnes sensibles à cette utilisation se sont tues. Disons aussi que l’intérêt pour l’accident nucléaire s’est amoindri.

Les blessures de la rumeur sont toujours douloureuses

Inversement, en février dernier, avant la commémoration du 5e anniversaire de l’accident, un regrettable incident s’est produit. Un événement de promotion en faveur de Fukushima et des autres zones sinistrées, qui devait se tenir à Seoul en Corée du Sud les 20 et 21 février, a dû être annulé le jour même, suite à l’action de certains organisations civiques sud-coréennes qui ont fait annuler les autorisations d’utiliser les lieux prévus. Apparemment pour la raison « qu’il n’est pas convenable que des denrées alimentaires provenant de zones ayant subi un accident nucléaire soient présentées et mises en vente ».

J’ignore si oui ou non d’autres raisons politiques étaient en jeu, mais cela me fait mal pour les producteurs de Fukushima, qui souffrent de féroces rumeurs depuis l’accident de la centrale. Quand je pense que les habitants de Fukushima, les producteurs comme tout le secteur de la distribution et les administrations, font des efforts énormes pour dissiper les rumeurs causées par des informations infondées… C’est là qu’on s’aperçoit qu’il n’y a rien de plus difficile que rétablir une image.

Encore 100 000 réfugiés

Aujourd’hui, près de 100 000 habitants de Fukushima vivent encore comme réfugiés, dans et hors de la préfecture. Les logements d’urgence, depuis cinq ans, sont visiblement dégradés. L’histoire et les circonstances de chaque réfugié sont uniques, certes, mais une chose est sûre : au bout de cinq ans, on ne peut plus parler de situation « provisoire ».

Afin d’encourager le retour des personnes évacuées, le gouvernement a déclaré vouloir abroger le décret d’évacuation avant fin mars 2017, hormis pour quelques zones pour lesquelles un retour reste problématique. Mais les réfugiés reviendront-ils ? Dans une certaine mesure on peut prévoir que les retours se feront dans les zones urbaines comme Minami-Sôma, mais dans les petites villes et les zones rurales, cela sera bien plus difficile. Il est clair qu’une aide continuera d’être nécessaire au-delà de cette date, pour les populations qui seront revenues comme pour celles qui ne reviendront pas.

Quand on vit à Fukushima, on se rend compte que les effets de la reconstruction ne se font pas du tout sentir comme à Iwate ou Miyagi. Contrairement à ces deux préfectures qui ont eu de nombreux morts à cause du tremblement de terre et du tsunami, à Fukushima, ce sont les morts indirects de « l’après-séisme » qui sont nombreux. En d’autres termes, c’est essentiellement après l’accident nucléaire que la vie y est devenue difficile.

Certes, le développement des infrastructures se poursuit. L’autoroute Jôban, qui traverse la zone évacuée, a été réouverte à la circulation en mars 2015, ce qui a grandement contribué aux progrès de la reconstruction aussi bien à Fukushima qu’à Miyagi. Il est également prévu que la ligne de chemin de fer JR-Jôban soit de nouveau ouverte au trafic sur tout son parcours pour les Jeux olympiques de 2020. La construction de la digue côtière le long des zones frappées par le tsunami progresse, comme les espaces verts de prévention des catastrophes.

Les travaux de décontamination suivent aussi leur cours. La quantité de radioactivité dans l’ensemble des zones évacuées de la préfecture de Fukushima, à l’exception de quelques « points chauds », a considérablement diminué. Si les dosimètres installés en divers endroits firent un temps mal aux yeux, aujourd’hui ils ne dérangent plus grand monde. La compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco) a annoncé que 90 % des installations de la centrale Fukushima Daiichi seraient accessibles au personnel évoluant sur le site sans protection anti-radiation particulière à compter du mois de mars 2016. Cette diminution du fardeau qui pèse sur les employés et l’amélioration des conditions de travail qui en résultera, contribuera à l’accélération des progrès de la décontamination et la diminution de la dispersion des matières radioactives.

  • [14.03.2016]

Directeur de l’information à Fukushima Broadcasting. Né en 1958 dans la préfecture de Fukushima. Rejoint Fukushima Broadcasting en 1983. Titulaire de son poste actuel depuis 2013, après avoir travaillé comme directeur des reportages et directeur des programmes.

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