Les Japonais préfèrent-ils le pain au riz ?

Iwamura Nobuko [Profil]

[05.10.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

D’après une enquête du ministère de la Gestion publique, pour la première fois, le montant des achats de pain a dépassé celui des achats de riz dans les foyers japonais. Quelles sont les causes de ce renversement de tendance ? Iwamura Nobuko enquête depuis 1998 sur l’alimentation des Japonais. Elle tente de répondre à cette question.

Les résultats de l’édition 2011 de l’enquête sur les dépenses des ménages du ministère de la Gestion publique ont attiré l’attention : ils montrent que les sommes consacrées par les foyers japonais à l’achat de pain ont dépassé celles consacrées à l’achat de riz. Le budget alloué par les foyers (ménages de plus de deux personnes, hors foyers actifs dans le secteur primaire) au pain a supplanté celui réservé au riz, avec 28 318 yens pour le pain contre 27 428 yens pour le riz. C’est une première depuis le lancement de l’enquête sur les dépenses des ménages, en 1946.

Les causes historiques du désamour pour le riz

Alors que l’aliment de base des Japonais a longtemps été le riz, leur désamour pour cette céréale est un sujet évoqué depuis plusieurs années déjà. Cependant, pour plusieurs raisons, ce phénomène se manifeste aujourd’hui à travers des chiffres précis.

Dans une perspective historique, les générations qui ont grandi en mangeant du pain constituent aujourd’hui la grande majorité de la population. Le menu des cantines scolaires japonaises, basé après-guerre sur la consommation de pain grâce à l’« aide » américaine — sous forme de surplus de blé —, a été entériné en l’état par la loi sur les cantines scolaires de 1954, et étendu à tout le pays dans les années 1960.

C’est ainsi qu’une multitude de Japonais de tous âges, jusqu’à ceux qui ont aujourd’hui autour de soixante ans, ont été habitués dès leur enfance à manger du pain. L’enquête de 2011 sur les dépenses des ménages, dans laquelle seuls les foyers de personnes âgées, dont le chef de famille a plus de 60 ans, dépensent plus pour le riz que pour le pain, confirme ce phénomène.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’à partir du milieu des années 1950 et jusque dans les années 1960, le gouvernement lui-même, estimant que « le riz et les légumes ne suffisaient pas à rendre les Japonais plus forts », a encouragé l’occidentalisation de l’alimentation en promouvant la consommation de pain et de produits issus de l’élevage (protéines animales et produits laitiers). D’importantes mesures ont également été mises en œuvre pour orienter agriculteurs et riziculteurs vers d’autres secteurs d’activité.

La population, pour sa part, aspirait à ce style de vie où l’on mange des toasts au petit-déjeuner autour d’une table « haute » en s’asseyant sur une chaise, et, à partir des années 1960, l’alimentation des Japonais a fortement évolué.

Une tendance à la simplification et à l’individualisation

Les raisons pour lesquelles les dépenses en pain ont dépassé celles en riz ne s’expliquent pas uniquement par des causes historiques. Elles trouvent aussi leur origine dans les habitudes alimentaires familiales.

Au vu des résultats de l’enquête sur l’alimentation des ménages (enquête Shoku DRIVE) que je mène depuis 1998, on constate que cette évolution est étroitement liée à la simplification et à l’individualisation croissantes des repas.

Aujourd’hui, les foyers japonais accordent une grande importance aux goûts et aux obligations de chaque membre de la famille et, de plus en plus souvent, les repas aussi sont variables et pris à des horaires différents. C’est le cas dans la quasi-totalité des foyers pour le petit-déjeuner, et le dîner en semaine a tendance à suivre le même chemin dès lors que les enfants entrent au lycée. Dans ce contexte, la part des repas accompagnés de riz diminue.

Sur la table du petit-déjeuner, des aliments prêts à manger que chacun consomme à sa guise. La famille compte quatre personnes : le père (43 ans), la mère (39 ans) et les deux enfants (13 et 7 ans). Photographie : Iwamura Nobuko

En effet, cela demande du travail de réchauffer le riz et la soupe pour chaque membre de la famille et de préparer plusieurs plats (parfois différents pour chacun) : le repas traditionnel composé d’une soupe et de trois plats accompagnés de riz s’accommode difficilement des repas pris séparément parce que chacun rentre tard ou dîne à un horaire différent. Du pain, des pâtes accompagnées d’une sauce toute prête ou encore des nouilles cuisinées — ramen ou udon —, du riz ou de la pizza surgelés à réchauffer au micro-ondes peuvent être mangés sans accompagnement, à la différence du riz blanc.

Il y a environ une dizaine d’années que les femmes commencent à trouver que « les repas accompagnés de riz sont pénibles à cuisiner parce qu’il faut préparer plusieurs plats ». D’année en année, la préparation des repas tend vers la simplification, se détournant de la trilogie riz-plats-soupe, c’est-à-dire du traditionnel repas composé d’une soupe et de trois plats accompagnés de riz. C’est là une autre raison du désamour envers le riz.

Le riz toujours plébiscité, malgré tout

Cela ne signifie pas pour autant que le goût des Japonais a évolué au point d’en venir à détester le riz. Dans tous les foyers, dès lors que plusieurs plats figurent au menu, l’aliment de base est le riz et non le pain, les pâtes ou les nouilles chinoises. Mais le fait est que lorsque le nombre de plats diminue, les nouilles et le pain s’imposent, comme l’ont montré quinze années d’enquête « Shoku DRIVE ». Le riz est toujours plébiscité : les onigiri, des boulettes de riz, sont l’un des produits phares des supérettes et au restaurant, les sushis et le gyûdon, les bols de riz garni de viande de bœuf, sont des valeurs sûres.

A ce propos, notons que ces derniers temps, quand les gens n’ont pas envie de préparer un repas complet, celui-ci est de plus en plus souvent remplacé par des onigiri ou un bol de riz garni. Pour un onigiri, il suffit de façonner une boulette de riz, et pour un bol de riz garni (don), il suffit de poser sur le riz ce qu’on a sous la main — des œufs, du nattô, des légumes en saumure…— au lieu de les présenter dans une assiette à part. Voilà comment on obtient un medamayaki-don, un nattô-don, un kimuchi-don ou un takana-don. C’est l’ingrédient qui donne son nom au plat.

De cette façon, un onigiri se substitue à un pain fantaisie et un bol de riz garni à un toast au fromage ou au jambon, accédant ainsi au statut de repas, même sans aucun plat d’accompagnement.

Les onigiri et les bols de riz garni sont de plus en plus nombreux parmi les plats à base de riz préparés dans les foyers : c’est en quelque sorte une tentative pour manger du riz, sans avoir à préparer de multiples plats.

Le budget consacré au pain a dépassé celui consacré au riz : à l’origine de ce renversement de tendance historique, on trouve des raisons variées et complexes, de l’histoire du Japon d’après-guerre à la simplification des habitudes alimentaires, en passant par l’évolution du mode de vie des ménages modernes où chaque membre de la famille mange ce qui lui plaît quand il lui plaît. Voilà pourquoi l’alimentation est indéniablement une culture. (13 juillet 2012)

  • [05.10.2012]

Directrice du bureau 200X Family Design chez Asatsu-DK. Dirige depuis 1998 l’enquête périodique « Shoku DRIVE » auprès des mères d’enfants nés après 1960. Auteur notamment de La famille change, les repas aussi – les principes du marketing remis en cause par la réalité (Chûô Bunko, 2009) et Les familles les plus ordinaires sont les plus effrayantes (Shinchôsha, 2010).

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