Le « pèlerinage en terre sainte », ou la ruée des fans sur les lieux célèbres des animes

Sakai Tohru [Profil]

[21.04.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

De nombreux touristes visitent aujourd’hui le lac Suwa dans la préfecture de Nagano, ou la ville de Hida dans la préfecture de Gifu, deux lieux qui ont servi de modèle pour les décors de l’anime Your Name de Shinkai Makoto. Que les fans d’animation fassent régulièrement des pèlerinages sur les lieux qui ont inspiré leurs œuvres préférées n’est pas nouveau, mais actuellement, ce phénomène gagne en ampleur auprès d’un public plus large !

2016 a été l’année de très gros succès de films d’anime. Your Name [en France en décembre 2016], bien sûr, mais aussi A silent voice [d’après le manga de Ôima Yoshitoki, en français chez Ki-oon, 2015] et Dans un recoin de ce monde [de Katabuchi Sunao, qui sortira en France en septembre 2017]. La tendance continue, et depuis le début de l’année 2017, Sword Art Online [adapté du light novel de Kawahara Reki, en français chez Ofelbe, le film sortira en France en mai 2017] marche également très fort.

Anime seichi junrei, le « pèlerinage en terre sainte de l’anime » : cette expression nouvelle désigne le fait de se rendre sur les lieux réels dont se sont inspirés les animes. Elle a été élue parmi les dix expressions marquantes de l’année 2016 (Les mots de l’année 2016) et continue de faire parler, au titre d’un véritable phénomène social. On compterait 5 000 lieux représentés pars les animes. Toutefois, environ 700 d’entre eux sont réellement attractifs. L’expression « pèlerinage en terre sainte » a été choisie car l’attitude passionnée des fans pour leurs œuvres fétiches rappelait la dévotion des croyants.

Les paysages réels dans les décors d’anime

L’une des raisons à l’origine de l’intérêt pour ces « lieux saints » est l’extraordinaire passion du détail, aussi bien pour le scénario que pour le graphisme des animes d’aujourd’hui. En particulier, plus de la moitié d’entre eux se déroulent maintenant dans des lieux inspirés de lieux réels.

L’histoire du dessin animé japonais a aujourd’hui cent ans. Il s’est grandement développé après-guerre. Jusqu’à il y a une vingtaine d’années cependant, il n’était destiné qu’à un public d’enfants. Or, à partir du milieu des années 90, l’anime est devenu un média plutôt tourné vers les jeunes adultes d’une vingtaine d’années. Dans les années 2000, les diffusions de l’anime en pleine nuit, à l’heure où seuls les adultes regardent la télé, se sont rapidement multipliées, entraînant une croissance de la production : elle dépasse de nos jours les 150 titres par an.

Les spectateurs sont de plus en plus exigeants, ce qui assure le maintien d’un haut niveau de qualité alors même que la production est devenue quantitativement importante. L’anime actuel fait montre d’une précision de plus en plus fine, tant au niveau de la conception des personnages que du contenu des récits, de la mise en scène, des dialogues et du graphisme. Par voie de conséquence, l’augmentation du nombre de spectateurs amplifie le désir des fans d’aller faire leur « pèlerinage » sur les lieux réels.

Les autorités locales en profitent pour relancer l’activité en région

Bureau de la Chambre de commerce et d’industrie d’Ôarai, préfecture d’Ibaraki

Où le phénomène a-t-il commencé ? Plusieurs théories sont en concurrence. Il semble néanmoins à peu près acquis qu’un flux continu de fans a commencé à se succéder autour du lac Kisaki, à Ômachi, dans la préfecture de Nagano, modèle de la série Onegai Teacher, diffusée en 2002. À cette époque, les fans se débrouillaient seuls pour atteindre le site. Aucun service proposé par les autorités locales ou les commerçants des environs n’était mis à leur disposition.

À partir du moment où les pèlerinages sur les lieux saints de l’anime ont commencé à attirer l’attention des médias, le premier lieu à s’engager dans un service d’accueil des fans fut la galerie commerciale situé à proximité du sanctuaire Washinomiya, à Kuki, dans la préfecture de Saitama. Elle avait servi de modèle à la série LuckyStar, diffusée en 2007 [inédit en France]. Les fans affluèrent dans le quartier dès le début de la diffusion, et le sanctuaire connut une hausse importante du nombre de ses visiteurs. Au premier abord, la galerie commerciale fut un peu déboussolée, mais elle changea vite son fusil d’épaule et accueillit ces visiteurs avec de nouveaux services directement ciblés à leur intention.

Les principaux « lieux saints » liés à des animes sont répertoriés dans le tableau ci-dessous.

Les lieux saints pérennes de l’anime japonais

Lieu de pèlerinage Titre L’année de diffusion
Toyosato-chô (préfecture de Shiga)  et la rue Sanjô-dôri (Kyoto) K-on ! [manga disponible en français chez Kazé] 2009, 2010
Tachikawa (Tokyo) Toaru kagakuno chôdenjihô (Un canon électrique scientifique à supraconducteurs) 2010, 2013
Takehara (préfecture de Hiroshima) Tamayura 2011, 2013
Kanazawa et Nakajima (ville de Nanao, préfecture d’Ishikawa) Hanasaku Iroha 2011
Chichibu (préfecture de Saitama) Ano hi mita hana no namae wo bokutachi wa mada shiranai (Nous ne connaissons même pas le nom de cette fleur) 2011
Takayama (préfecture de Gifu) Hyôka (Suçons glacés) 2012
Ôarai (préfecture d’Ibaraki) Girls und Panzer 2012, 2013
Sanctuaire Kanda-myôjin (Tokyo) Love Live! 2013, 2014

Gare de Hida-Furukawa, préfecture de Gifu

Jusque-là, le phénomène ne concernait que des jeunes fans d’animes. Mais depuis la sortie de Your Name, deuxième plus gros succès de tous les temps pour un anime japonais, le quartier de Furukawa, dans la ville de Hida, préfecture de Gifu, ainsi que le lac Suwa, dans la préfecture de Nagano, qui ont servi de modèle pour certains lieux du film, reçoivent la visite de nombreux touristes n’ayant rien des fans d’animes typiques. Les pèlerinages ont pris une ampleur telle que des éditeurs comme Kadokawa ont fondé en septembre 2016 une « Association pour le Tourisme autour de l’anime ». Cet organisme est en train  d’effectuer une enquête sur Internet afin de créer un réseau de « 88 lieux saints » de l’anime japonais.

Ces pèlerinages peuvent de même contribuer à redynamiser l’économie régionale dans des zones rurales durement touchées par le dépeuplement. Depuis 2012, et de plus en plus souvent, les autorités locales sont parties prenantes dès les phases préliminaires de la production d’animes, pour profiter au maximum des éventuelles retombées.

  • [21.04.2017]

Professeur adjoint du département de l'organisation de la pédagogie basique de l'Université Kanazawa Gakuin. Né en 1966. Diplômé d’économie et sciences politiques de l’Université Waseda. Titulaire d’un Master de droit de l’Université de Taïwan. Outre des recherches sur les questions politiques, économiques et culturelles de l’Asie, il étudie la culture du dessin animé au Japon et ses influences. Auteur de L’anime à la rescousse des campagnes !? – les effets économiques des pèlerinages sur les lieux saints de l’anime (Wani Books Plus Shinsho, 2016).

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