Comment prévenir le « karôshi », la mort par surmenage au travail ?

Kawahito Hiroshi [Profil]

[18.05.2017] Autres langues : 日本語 | Русский |

Le suicide en décembre 2015 d’une jeune employée de Dentsû, qui avait commencé à travailler en avril de la même année dans cette grande agence de publicité, a été reconnu en octobre 2016 comme résultant d’un accident du travail. Deux mois plus tard, le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales a présenté des mesures d’urgence pour prévenir le surmenage mortel au travail. Pourquoi les Japonais travaillent-ils jusqu’à en mourir ? L’auteur se penche sur les mesures à prendre pour prévenir le karôshi.

Qu’est-ce que le karôshi ?

Ce terme désigne la mort (shi) auquel peut mener le surmenage au travail, lorsque l’excès de travail (karô) ou le stress entraîne des problèmes de santé. Le karôshi prend des formes diverses, de l’accident vasculaire cérébral au malaise cardiaque, en passant par les crises d’asthme paroxystiques et le suicide consécutif à une dépression. Le terme a été utilisé pour la première fois par un médecin dans la deuxième moitié des années 1970, mais c’est vers la fin des années 1980 qu’il s’est largement répandu dans la société japonaise. Si depuis une dizaine d’années, le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales reconnaît annuellement environ 200 cas de morts par excès de travail, ce chiffre n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le nombre de personnes qui souffrent pendant de longues années de graves maladies dues à cette pathologie, même s’ils n’en meurent pas, est bien plus élevé.

Un historique du karôshi

Le karôshi existait déjà avant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1910 et 1920, des ouvrières d’une filature située près du lac Suwa, dans la préfecture de Nagano, se suicidèrent en se jetant dans le lac par désespoir face à leur considérable charge de travail. Elles devaient travailler 12 à 14 heures par jour, et leur épuisement les avait conduites à se donner la mort. Un article d’un journal de l’époque rapportait qu’elles furent 47 à le faire en 1926. Dans la région, des personnes bien conscientes du problème formèrent un groupe de bénévoles, baptisé « la Maison de la mère », qui prit diverses initiatives pour prévenir ces suicides, notamment en mettant des écriteaux au bord du lac ou en organisant des rondes de surveillance.

Après la guerre, la loi sur les normes de travail fondée sur la Constitution établit le principe de la journée de labeur de 8 heures, principe qui ne fut en réalité presque pas mis en pratique sur les lieux de travail. La gestion à la japonaise, née dans l’après-guerre, intégrait le travail excessif. Ce système a permis la croissance rapide de l’économie, transformant le Japon en une grande puissance économique.

Le travail excessif prend deux formes.

La première est la méthode illégale des heures supplémentaires non payées. Dans ce cas, les heures supplémentaires ne sont pas enregistrées. Par conséquent, même si l’on travaille 12 heures, seules 8 sont comptabilisées.

La seconde est la méthode autorisant légalement une durée de travail dépassant 8 heures, suite à un accord entre employeur et employés. Ces accords basés sur l’article 36 de la loi sur les normes de travail rendent possible la mise en place d’un nombre illimité d’heures supplémentaires.

Ces deux méthodes ont rendu courante la pratique des heures supplémentaires dépassant 100 heures par mois sur les lieux de travail. Après la période de rapide croissance économique de l’après-guerre, le Japon est devenu dans les années 1980 une des grandes puissances du monde, et le management à la japonaise a été l’objet d’éloges. Mais à l’époque de la bulle économique, à la fin des années 1980, le revers de cette réussite s’est manifestée par de nombreux décès dus au surmenage entraînant des AVC ou des crises cardiaques. C’est ainsi qu’en 1988, des avocats, des médecins et d’autres spécialistes se sont unis pour créer le « numéro d’urgence karôshi », un service de conseil de la société civile, qui a rapidement été submergé d’appels des familles des victimes du karôshi.

Dans les années 1990, la bulle économique s’est effondrée, remplacée par une période de longue stagnation. Le maître mot des entreprises japonaises confrontées à cet environnement économique difficile n’a plus été « croissance », mais « survie ». Les restructurations qu’elles ont pratiquées ont fait naître chez les employés un stress supplémentaire, lié à la peur de perdre leur travail. Ils se sont alors acharnés à travailler de longues heures pour leur « survie » ; cela a engendré de plus en plus de dépressions dues au surmenage et au stress, et le nombre de suicides a fortement progressé.

Depuis les années 1990, les cas de karôshi présentent les quatre caractéristiques suivantes :

  1. Le nombre de suicides a augmenté.
  2. Ces suicides résultent non seulement d’une durée excessive du travail, mais aussi du harcèlement venant des supérieurs.
  3. Les décès de travailleurs dans les tranches d’âge 20 à 29 ans, et 30 à 39 ans ont augmenté.
  4. Les suicides ne concernent plus seulement les hommes.

Ces quatre caractéristiques sont présentes dans le cas du suicide de l’employée de Dentsû (décédée en décembre 2015, et dont la mort a été reconnue en septembre 2016 par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales comme accident du travail), dont les médias du monde entier ont parlé. C’est aussi la raison pour laquelle la mort de cette jeune femme a ébranlé la société japonaise.

  • [18.05.2017]

Né en 1949, il étudie l’économie à l’Université de Tokyo, et devient avocat en 1978. Il participe à partir de 1988 au « numéro d’urgence karôshi », un service de conseil à la société civile, et préside actuellement le Conseil national de défense des victimes du karôshi. Il créé son propre cabinet en 1995, et il est l’auteur de plusieurs livres sur le sujet dont Karô jisastu dai-nihan (Suicides par surmenage au travail, deuxième édition), Karô jisatsu to kigyô no sekinin (Suicides par surmenage au travail et responsabilité de l’employeur).

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