Internet, les médias et l’opinion publique au Japon (1/2)

Kimura Tadamasa [Profil]

[04.09.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Comment se forme l’opinion publique sur Internet ? Une perspective japonaise sur les médias à l’ère d’Internet.

La formation de l’opinion publique sur la toile

Quand Internet a commencé à s’imposer comme un moyen privilégié d’interaction sociale dans la seconde moitié des années 1990, on s’attendait à ce que le monde en ligne devienne une nouvelle sphère publique. Internet offrait la possibilité d’entamer librement un débat n’importe où et à n’importe quelle heure, sans se soucier des relations personnelles ou des statuts socio-économiques. Au Japon, l’État a investi des fonds publics considérables pour créer des sites en ligne permettant aux citoyens de poser des questions, échanger leurs opinions, former un consensus social et contribuer aux prises de décisions.

Cependant, la communication en ligne anonyme limite considérablement les signaux sociaux habituels dans une conversation, comme les expressions du visage. Certains se servent du voile de l’anonymat pour tenir des propos irresponsables ou déplacés, résultant souvent en de vives disputes où les injures ne sont pas rares. On appelle en japonais ce genre d’attaque insultante enjô (de l’anglais flaming). Mais si un forum Internet décide de limiter la participation aux discussions aux seuls membres inscrits, la plupart des utilisateurs délaisseront ce site pour un autre.

En plus d’être le lieu idéal pour s’exprimer librement, Internet permet aux utilisateurs de n’écouter que les opinions qui les intéressent. En ligne, il est facile de trouver des personnes aux goûts et valeurs similaires aux siens. Les interactions et les émotions partagées par ces personnes se font écho, conduisant à une amplification de leurs opinions et idéologies. Cela peut pousser des convictions individuelles à des extrêmes et conduire à une polarisation de groupe, incitant les individus à prendre ensemble des décisions plus radicales que s’ils les prenaient seuls.

Il est de plus en plus reconnu que l’opinion publique en ligne ne se forme pas de la même manière que dans le monde « hors ligne ». On s’inquiète aussi du fait que cette nouvelle sphère publique soit devenue un foyer pour les enjô, comme lors des accusations de plagiat du logo des Jeux olympiques de Tokyo de 2020. Les problèmes liés à l’information, comme les fake news (informations délibérément fausses) et les « faits alternatifs » sont aussi un sujet de plus en plus préoccupant.

Nous avons mené de nombreux projets de recherche portant sur Internet, notamment sur les avis exprimés par les utilisateurs en ligne depuis les années 1990. Nous présentons dans cet article la structure de l’opinion publique en ligne au Japon, en expliquant qu’elle n’est ni extrême ni unique. Au contraire, elle reflète de vastes mouvements sociétaux que l’on retrouve, dans une certaine mesure, dans tous les pays développés.

L’écosystème médiatique japonais

L’opinion publique sur Internet est formée et influencée par l’écosystème médiatique où les informations sont créées puis partagées par des sources en ligne et hors ligne (le journalisme traditionnel). Le schéma ci-dessous illustre l’écosystème médiatique propre au Japon.

Jusqu’à présent, l’opinion publique japonaise était façonnée avant tout par les médias et les organisations dotées d’un pouvoir politique suffisant pour les influencer. Les citoyens eux-mêmes, qui en composent le public, ne disposaient que d’une influence indirecte.

À l’ère d’Internet, cependant, les médias ne sont plus les seuls à fournir des informations aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Le public peut lui-même contribuer à ce processus en s’exprimant sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, mais aussi sur les blogs, les forums et les sections de commentaires des sites Internet des médias.

Entre les médias traditionnels et les médias sociaux, on trouve les « médias intermédiaires », composés de sites d’informations uniquement disponibles sur Internet tels que BuzzFeed Japan ou J-Cast News, et d’agrégateurs de flux comme Naver Matome, des sites regroupant les informations de divers flux, allant des journaux traditionnels aux blogs. Les interactions complexes entre ces trois sphères forment une plate-forme propice au développement de l’opinion en ligne.

  • [04.09.2017]

Professeur à l’Université Rikkyô. Né en 1964. Détenteur d’un doctorat en anthropologie culturelle de l’Université d’État de New York à Buffalo. Spécialisé dans l’étude des sociétés en réseau. Ancien professeur à l’Université Waseda et à l’Université de Tokyo, ancien présentateur de journal télévisé et ex-membre d’un comité sur l’information et les communications du ministère de l’Intérieur et des Communications. A notamment publié L’ère des enfants du numérique : pourquoi tweeter au lieu d’envoyer des emails ?

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