Internet, les médias et l’opinion publique au Japon (2/2)

Kimura Tadamasa [Profil]

[05.09.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Il ne faut pas penser que l’opinion publique en ligne est formée uniquement par les propos extrémistes d’une petite partie des internautes. Afin de se rapprocher de la réalité, il est nécessaire d’examiner la situation de plus près.

Suite de la première partie

Twitter et les commentaires discriminatoires

Au Japon, Twitter joue un rôle important dans le partage d’information et les enjô, les messages hostiles et insultants. Selon des données de juin 2014, il y avait en moyenne plus de 500 millions de tweets postés tous les jours dans le monde entier. Près de 87 millions de ces messages, soit 16 % du total, étaient écrits en japonais. Plus de la moitié des moins de 30 ans utilise Twitter. De plus, ce réseau social représente aussi une importante plateforme d’information. En effet, 43 % des Japonais âgés de 16 à 24 ans cliquent sur les tweets d’information qui apparaissent dans leur fil d’actualité pour lire l’intégralité des articles. Afin de connaître les réactions des jeunes utilisateurs aux sujets et événements qu’ils rencontrent sur Internet – en d’autres termes l’opinion en ligne des « enfants du numérique » japonais –, Twitter est le principal site à observer.

Des recherches empiriques sur l’enjô et le sentiment nationaliste sur Twitter ont été menées tout au long des années 2010. Dans Netto enjô no kenkyû (Étude du enjô), ouvrage de Tanaka Tatsuo et Yamaguchi Shin’ichi publié en 2016, on trouve des estimations sur l’enjô sur Twitter, qui se fondent sur un sondage de grande envergure effectué auprès de plus de 20 000 utilisateurs. Ce sondage estimait qu’un utilisateur japonais sur 200 participait activement à ce genre d’attaque injurieuse. Pour un enjô, environ 2 000 personnes y prenaient part. Près de 90 % de ces utilisateurs ne postaient qu’un seul commentaire, tandis que le nombre d’utilisateurs qui en écrivaient plusieurs au cours d’une seule attaque ou qui insultaient directement la personne visée était très restreint (moins de 100 utilisateurs).

Reishizumu o kaibô suru (Dissection du racisme), écrit par Taka Fumiaki et publié en 2015, est basé sur l’analyse de plus de 100 000 tweets japonais liés à la Corée du Sud et exprimant des propos nationalistes. Ces tweets provenaient de 43 000 comptes. Près de 80 % de ces utilisateurs n’avaient posté qu’un seul tweet. En revanche, 471 comptes, soit un peu plus de 1 % du total, avaient posté plus de 100 tweets. Les 50 comptes les plus actifs avaient posté un huitième de tous les tweets, dont la plupart étaient clairement discriminatoires.

Les messages fortement discriminatoires tendent à être partagés et retweetés de nombreuses fois, et ceci a une influence considérable sur les utilisateurs qui ont tendance à lire de tels contenus. Les recherches dans ce domaine établissent une particularité de l’opinion publique en ligne : un petit groupe d’utilisateurs, en exprimant et en répétant continuellement des propos extrêmes, peut renforcer sa présence sur Internet et donner l’impression qu’il est plus grand que sa taille réelle.

Prendre en compte l’ensemble des avis exprimés

Si on estime que l’opinion publique en ligne est formée par les avis prédominants sur Internet, alors elle peut être orientée par une minorité qui répète constamment un discours extrémiste. Cela signifie-t-il que l’opinion en ligne est en décalage avec celle de la société dans son ensemble ?

Il faut prendre en compte le fait que la plupart des internautes expriment de temps à autre sur les médias sociaux leurs propres pensées et ressentis. Plutôt que de limiter la définition de l’opinion en ligne aux propos extrêmes d’une minorité, nous estimons nécessaire d’examiner attentivement les messages postés par chaque personne. Il faut se pencher sur la grande variété d’opinions existantes et prendre en compte d’autres éléments, comme les retweets et les « j’aime ». Cette démarche permet d’établir une vision plus complète et plus complexe de l’opinion en ligne.

Comme en témoignent le Brexit, l’élection de Donald Trump et l’élection présidentielle française qui a vu le leader du Front national Marine Le Pen obtenir 35 % des suffrages, le nationalisme est en hausse dans les pays développés. À cela s’ajoute le fait que les sondages d’opinion conventionnels n’arrivent pas à prédire correctement l’issue de ces scrutins. Certains sont d’avis que la manière dont se forme l’opinion en ligne est un des facteurs de ce décalage. Mais si un petit pourcentage des internautes est à l’origine de la plupart des propos extrémistes, ils ne devraient représenter qu’une fraction de l’ensemble des votes, et par conséquent on devrait s’attendre à ce que la majorité des opinions et des votes soit plus conforme aux tendances générales de la société.

Cependant, une observation objective des phénomènes récents indique que l’opinion en ligne reflète, dans une certaine mesure, les tendances sociales. Il ne faut pas pour autant négliger le déséquilibre causé par le langage violent, insultant et répétitif de certaines personnes. On trouve sur les médias sociaux japonais de nombreux messages portant sur la Chine, la Corée du Sud, l’histoire, les groupes ethniques, les différends territoriaux ou encore le nationalisme. Il y a une volonté très forte de rechercher, à travers de tels propos, une identité sociale du « Japon » et des « Japonais ». Tout en stigmatisant les pays voisins du Japon, ces internautes cherchent à définir et à renforcer leur sentiment d’appartenance à un groupe exclusif.

  • [05.09.2017]

Professeur à l’Université Rikkyô. Né en 1964. Détenteur d’un doctorat en anthropologie culturelle de l’Université d’État de New York à Buffalo. Spécialisé dans l’étude des sociétés en réseau. Ancien professeur à l’Université Waseda et à l’Université de Tokyo, ancien présentateur de journal télévisé et ex-membre d’un comité sur l’information et les communications du ministère de l’Intérieur et des Communications. A notamment publié L’ère des enfants du numérique : pourquoi tweeter au lieu d’envoyer des emails ?

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