Dossier spécial Yasukuni et les morts au combat pendant la guerre
Revenir aux bases du problème du Yasukuni
Introduction à la série d’articles sur le sanctuaire controversé

Kawashima Shin [Profil]

[15.08.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Chaque été, l’un des thèmes brûlants de la politique nationale et de la diplomatie en Asie orientale est la visite du premier ministre et d’autres ministres japonais au sanctuaire Yasukuni. Cependant les origines de ce lieu et la nature de la polémique autour de la visite sont-elles bien comprises au niveau national et international ?

Le problème de la visite du sanctuaire Yasukuni est un thème de débat qui refait surface sans exception chaque été à l’approche du 15 août, la date à laquelle la fin de la Seconde Guerre mondiale a été annoncée il y a 69 ans. La visite ou l’abstention de visite du premier ministre et des membres du gouvernement devient le centre d’interrogation non seulement sur le plan de la politique intérieure mais aussi de la diplomatie et des relations internationales.

Quel est exactement le problème autour de ce sanctuaire ? La réponse est généralement très simplifiée et résumée de la manière suivante : Étant donné que les âmes des criminels de guerre de classe A condamnés par le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient à l’issue des procès de Tokyo sont célébrées au Yasukuni, toute prière présentée par les ministres est considéré comme une approbation de la guerre et le signe d’un possible retour au militarisme du Japon.

Mais à dire vrai, peu de Japonais sont capables de répondre aux questions de savoir quelle est la nature de ce lieu et quel est le contexte dans lequel les criminels de guerre de classe A y sont déifiés.

D’autre part, lorsque le débat sur le sanctuaire de Yasukuni est abordé à l’étranger, il est souvent associé à une certaine image où le sanctuaire est le symbole du militarisme japonais. En effet, contrairement à la réalité, certains croient que des tablettes commémoratives personnelles des criminels de guerre et leurs restes sont déposés au Yasukuni, et beaucoup ne savent pas que depuis la fin de la guerre le sanctuaire est placé sous la gestion d’un établissement privé. Il ne s’agit bien entendu pas ici de justifier le militarisme japonais du passé, mais de dissiper les nombreux malentendus en ce qui concerne ce thème, rencontrés fréquemment à l’étranger.

Yasukuni, une polémique qui dépasse les frontières

Le sujet des visites des premiers ministres qui ont provoqué des incidents diplomatiques est également peu compris. Même après la déification des criminels de guerre de classe A en 1978, les premiers ministres Ôhira Masayoshi (1978-1980), Suzuki Zenkô (1980-1982), Nakasone Yasuhiro (1982-87) ont tous présentés leurs respects au sanctuaire sans soulever le courroux de la Chine, du moins jusqu’à la visite de Nakasone du 15 août 1985. Ces protestations contre la visite d’un ministre japonais au sanctuaire Yasukuni n’ont commencé qu’à partir de ce moment-là, et ce, bien après le traitement de ce sujet d’un quotidien plutôt proche de la gauche [Asahi Shimbun]. Le problème de la visite du Yasukuni est désormais devenu l’un des symboles de la question de la perception de l’histoire. Cette évolution n’est pas non plus suffisamment bien comprise.

Il y a bien sûr eu des tentatives de correction des malentendus et du manque d’information sur le sujet par la démonstration de la réalité des faits. Un exemple en est le « recueil de documents concernant la polémique du Yasukuni », élaborée par la bibliothèque nationale de la Diète, qui est une source précieuse retraçant l’évolution et mettant en évidence de nombreux faits autour du thème. Cependant il y a peu de chances de voir immédiatement la connaissance de ces documents se diffuser au Japon et au reste du monde, pour qu’une perception commune soit partagée. Il n’est évidemment pas facile de prendre des documents historiques et d’en faire la base d’une même histoire pour plusieurs pays.

Dans cette série d’articles, nous souhaitons repartir de zéro et offrir un regard neuf en décrivant quelle sorte de lieu est ce sanctuaire et quel est exactement le problème. Il est impossible de traiter ce problème sous tous les angles, mais nous en présenterons deux études. Une première rédigée par le scientifique Higurashi Yoshinobu, sur la signification de la célébration des âmes des criminels de guerre parmi les divinités du sanctuaire, et une autre par l’historien Hiyama Yukio, sur la nature de la commémoration des morts au combat dans le Japon moderne et la place du Yasukuni dans ce contexte.

Même s’il n’est pas possible de couvrir de manière exhaustive tout le sujet, nous espérons que cela permettra de reconsidérer la polémique du Yasukuni.

(D’après un original en japonais paru le 15 août 2013)

  • [15.08.2014]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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