Dossier spécial La compétitivité des universités japonaises dans l'ère de la mondialisation
Réforme universitaire : le mirage de la compétitivité internationale

Kariya Takehiko [Profil]

[18.04.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les universités japonaises ont indéniablement besoin de renforcer leur compétitivité au niveau international, mais pour mener à bien les réformes qui s’imposent elles doivent commencer par faire la différence entre ce qui est de l’ordre de la réalité et ce qui relève de l’imaginaire. Dans cet article, Kariya Takehiko, professeur de sociologie à l’Université d’Oxford, met l’accent sur les faiblesses de la « stratégie de mondialisation » de l’enseignement supérieur japonais.

Avant de me pencher sur le cas du Japon, je voudrais d’abord essayer de comprendre pourquoi la compétitivité internationale joue, d’une manière générale, un rôle aussi important dans l’enseignement supérieur. Pour mettre en parallèle les universités japonaises et celles de la Grande Bretagne, il faut absolument tenir compte des différences considérables qu’elles présentent en termes de contexte et de compétition internationale. Faute de quoi il est impossible de comparer les deux systèmes de façon satisfaisante.

Un décalage entre la réalité et l’imaginaire

Pour commencer, voyons ce qu’il en est de la compétition internationale ailleurs que dans l’enseignement supérieur. Personne ne met en doute l’évaluation de la compétitivité internationale d’un pays en ce qui concerne la productivité des entreprises, les capacités diplomatiques, le potentiel militaire ou le niveau scientifique et technologique. Et ceci parce que dans ce type  d’activités, il existe une « réelle » compétition qui implique un marché et des échanges avec une véritable concurrence au niveau international.

Mais il est beaucoup plus difficile de parler de compétition internationale dans le domaine de l’éducation. On peut dire par exemple que l’enseignement primaire et secondaire de chaque pays est engagé dans une compétition internationale dans la mesure où il a une influence sur le volume et la qualité du « capital humain » sur lequel repose sa puissance économique. Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui évalue les résultats des différents systèmes éducatifs, est emblématique de cet état d’esprit. Mais on est tout de même bien loin de la compétition internationale qui caractérise les marchés mondiaux dans les secteurs mentionnés plus haut où il existe à l’évidence une concurrence « réelle ».

L’enseignement primaire et secondaire se fait à l’intérieur d’un espace clos, celui d’un état-nation. La seule compétition internationale qui existe dans ce contexte est le fruit de l’imagination de ceux qui veulent trouver les meilleurs systèmes éducatifs. Car dans la réalité, il n’y a pas de véritable mise en concurrence. Les élèves du primaire et du secondaire ne se précipitent pas dans le pays qui arrive en tête du classement des systèmes éducatifs et les écoles, les collèges et les lycées ne cherchent pas à recruter les meilleurs professeurs.

Le handicap de la langue

Comment se passent les choses dans l’enseignement supérieur ? La mondialisation a incontestablement entraîné une certaine compétition internationale « réelle » en ce qui concerne les étudiants, les enseignants, les chercheurs et le financement de la recherche. Cette compétition oppose pour l’essentiel les pays et les institutions où l’enseignement se fait en anglais. Si on compare le cas du Japon à celui de la Grande Bretagne, on constate que les universités anglaises, en particulier celles de renommée mondiale, sont au cœur de cette compétition.

Mais dans les pays où l’on parle une langue autre que l’anglais, la compétition n’a pas encore donné lieu à la formation d’un véritable marché qui fait que l’élite des étudiants et des enseignants va et vient par-delà les frontières. Les universités sont dans une situation comparable à celle des établissements primaires et secondaires du monde entier. L’enseignement supérieur reste en effet confiné dans un cadre plus ou moins fermé même s’il fait l’objet d’une compétition « imaginaire » sous la forme notamment d’un classement international des universités. Toutefois dans la partie du monde où l’on ne parle pas l’anglais, en particulier les pays non-occidentaux, les résultats de ces évaluations n’ont guère d’incidence sur le marché intérieur de l’enseignement supérieur. Et si compétition il y a, elle se limite au pays concerné.

Si on compare la compétitivité internationale des universités anglaises et japonaises à la lumière de ce qui vient d’être dit, le résultat est clair. Dans un contexte de « réelle » compétition, les universités japonaises sont nettement désavantagées. Le Japon — où l’enseignement se fait dans une des langues les plus difficiles à maîtriser par rapport aux langues occidentales — n’est tout simplement pas en mesure de tenir tête à des pays où l’enseignement supérieur utilise la langue véhiculaire la plus courante du monde. Et ce même si dans certains établissements de l’Archipel les cours ont lieu en totalité ou en partie en anglais. Les universités situées dans des pays non- anglophones ne font pas le poids sauf quand il s’agit d’un sujet qui ne peut être étudié que dans un pays précis ou que le fait de faire ses études sur place comporte des avantages conséquents en termes de normes internationales.

Mais l’objet de mon propos n’est pas d’insister sur les handicaps des universités japonaises. Ce que je cherche à savoir c’est si la compétition internationale entre les universités affecte ou pas l’enseignement supérieur japonais dans le contexte que je viens de décrire. Je crois en effet qu’en procédant de la sorte il devrait être possible de mettre en évidence les vrais problèmes auxquels le système éducatif japonais est confronté aujourd’hui.

  • [18.04.2014]

Professeur de sociologie à l'université d'Oxford et directeur de l'Institut Nissan de recherche sur le Japon contemporain de cette université depuis 2008. Docteur en sociologie de l'université Northwestern, il a été successivement professeur associé au Centre de développement de l'enseignement à distance, professeur associé au centre de recherche sur l'éducation de l'université de Tokyo, et professeur dans la même institution. Parmi ses publications figurent Kaisōka Nihon to kyōiku kiki (Le Japon, une nouvelle société de classes, et la crise de l'éducation), 2001, Yūshindō, qui a obtenu le prix Osaragi Jirō, Kyōiku no seiki : manabi, oshieru shisō (Le siècle de l'éducation : penser l'enseignement et l'apprentissage), 2005, Kōbundō, récompensé par le prix Suntory, ainsi que Kyōiku to byōdō (Education et égalité), 2009, Chūkōshinsho.

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