Dossier spécial Comprendre le Japon sous l’angle de la religion
Les Japonais et la religion : absence ou flou ?

Shimazono Susumu [Profil]

[02.04.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

On dit souvent que les Japonais n’ont pas de religion, mais qu’en est-il vraiment ? Abordons cette question par le biais de ce que l’on peut assimiler à une religion.

L’impact du livre « Pourquoi les Japonais n’ont pas de religion »

En 1996, l’historien et philosophe des religions Ama Toshimaro publiait un ouvrage intitulé Pourquoi les Japonais n’ont pas de religion. Ce livre, traduit en anglais et en coréen, a connu un fort retentissement. D’après M. Ama, si les Japonais sont réputés ne pas avoir de religion, c’est à l’aune des religions révélées, c’est-à-dire des religions pour lesquelles il existe un fondateur et un dogme. Le christianisme a pour figure fondatrice Jésus Christ, le bouddhisme Siddhartha Gautama et l’islam Mahomet. Mais l’hindouisme et le shintoïsme n’ont pas de fondateur reconnu, tout comme les croyances populaires, pratiquées naturellement par des personnes multiples et inconnues.

La religion japonaise a été fortement influencée par les religions révélées. Le bouddhisme, introduit au VIe siècle, a exercé la plus forte influence jusqu’au milieu du XIXe siècle. Aujourd’hui encore, de nombreux Japonais suivent les rites funéraires bouddhiques et sont familiers avec la statuaire bouddhique, ils savent différencier Amida et les bodhisattvas Kannon et Jizô. La majorité de la population va se recueillir chaque année sur la tombe de leurs ancêtres, où ils joignent les mains suivant le rituel bouddhique.

A partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la forte influence du christianisme vient s’ajouter à celle du bouddhisme. Cependant, malgré un impact culturel certain à travers l’instruction et les domaines d’études, le christianisme ne compte que peu de fidèles au Japon, environ 1% de la population.

Dans le shintô, une sorte de religion naturelle liée à la mythologie japonaise, certains mouvements peuvent être qualifiés de religions révélées. C’est le cas par exemple du mouvement Tenrikyô fondé au milieu du XIXe siècle par une paysanne, Nakayama Miki. Parmi les nouvelles religions, nombreuses sont celles qui portent la marque du syncrétisme shintô-bouddhiste. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le shintô était en effet le plus souvent inséparable du bouddhisme, tant l’influence de cette religion était grande.

Une foi basée sur la religion naturelle

Cependant, même si, comme nous venons de le voir, l’influence des religions révélées est incontestable, dans l’ensemble, la religion naturelle se trouve à la base de la foi des Japonais, d’après M. Ama. Les gens révèrent les dieux locaux et domestiques, souvent sans doctrine évoluée. Qu’est donc cette absence de religion ? C’est peut-être, au sens large, le shintô, ou les croyances populaires. L’influence première est celle de la religion naturelle, puis celle des religions révélées, qui ne se sont pas pour autant solidement implantées. De ce fait, face à une religion révélée et dogmatique, beaucoup de Japonais se sentent perdus et pensent que ce type de religion leur est inaccessible. C’est pour cette raison que, dans le sens où ils n’ont pas la foi en une religion au sens strict du terme (une religion révélée), de nombreux Japonais se disent sans religion.

Tel est l’argument principal de M. Ama dans Pourquoi les Japonais n’ont pas de religion. Ce livre a été publié en 1996. L’année précédente, en 1995, avait eu lieu l’attentat au gaz sarin de la secte Aum Shinrikyô. Parmi les fidèles, on comptait de nombreux hommes dans la vingtaine, en particulier des étudiants et des doctorants aux connaissances pointues en informatique, médecine ou sciences de la nature par exemple. Leur attirance pour la secte Aum vient-elle de l’absence de religion au Japon ?

M. Ama répond à cette question par l’existence de religions naturelles, qui ne remontent pas forcément aux temps anciens. Ces religions existent depuis le début de l’histoire de l’humanité, et l’on peut penser que leur forme évoluée, d’une sagesse sublime, a donné naissance aux religions révélées. La civilisation mondiale se serait ainsi développée sur la base de ces religions révélées. Dans le cas du Japon, la religion naturelle est le shintô avant l’introduction du bouddhisme.

Le shintô peut être considéré comme une religion proche des religions naturelles. Dans les années 1980, avant qu’on ne parle de la secte Aum dans les médias, le terme d’animisme était à la mode. Le shintô paraît à certains lié à un nationalisme xénophobe, mais si on le considère comme un animisme, l’impression est totalement différente. Le shintô antique, préexistant à la fondation de l’Etat japonais et profondément ancré en certains Japonais, est une forme d’animisme. Mais, du point de vue des spécialistes des religions, cette façon de penser n’est qu’une idée inventée par l’homme moderne pour le servir.

  • [02.04.2014]

Professeur de théologie et directeur de l’institut Grief Care à l’Université Sophia depuis 2013. Après un troisième cycle à l’Université de Tokyo, il a été chercheur en philosophie à l’Université de Tsukuba, maître de conférences en histoire des religions puis professeur au collège doctorale des sciences humaines et sociales à l’Université de Tokyo. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Décrypter le regard des Japonais sur la vie (Asahi Shimbun Publications, 2012), Les radiations « sûres », une théorie construite de toutes pièces (Kawade Shobô Shinsha, 2013) et Lire des ouvrages éthiques (Kôbundô, 2014).

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