Dossier spécial Le manga et l'anime deviennent des marques
Les limites de Naruto : de quoi le « soft power » est-il réellement capable ?

David Leheny [Profil]

[12.02.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le concept de « Soft Power » est perçu au Japon comme un moyen de projeter une influence nationale sur la scène mondiale, et comme tel fait l’objet d’une grande attention. Mais le Soft Power impacte-t-il réellement les nations dans le sens que les leaders imaginent ? Le politologue David Leheny fait valoir qu’au bout du compte, seules les formes diffuses du Soft Power ont un effet au niveau populaire.

La pop culture comme voie de la fascination

Comme de nombreux chercheurs qui enseignent les études japonaises aux États-Unis, je considère la popularité des animes et des mangas un peu comme une épée à double tranchant. D’une part, je préférerai souvent que mes étudiants soient attirés par ce pays fantastiquement intéressant pour son histoire remarquable, ses traditions musicales particulières, ses réalisations scientifiques et technologiques extraordinaires, etc., plutôt que par ses films d’animation et ses programmes de télévision. De l’autre, en particulier à un moment où les études régionales connaissent des difficultés de façon plus générale, et quand de nombreux étudiants sont attirés vers d’autres langues et régions, je suis reconnaissant que des animes et des mangas continuent d’attirer de nombreux étudiants dans les cours de japonais et sur le Japon lui-même. Et, comme tous mes collègues, j’encourage leur intérêt, dans l’espoir qu’ils s’investissent autant que moi dans tout ce qui concerne ce pays et les merveilleuses opportunités qu’il offre au développement de la connaissance.

Une fois encore, la culture populaire nous interpelle parce qu’elle est une cible en perpétuel mouvement. Si un semestre je semble à jour sur les derniers développements en matière d’anime, nul doute que mes connaissances seront tragiquement dépassées le semestre suivant. En général, je résous le problème en choisissant volontairement des références tellement anciennes (par exemple Kagaku Ninjatai Gatchaman, 1970 [adapté en France sous le titre La Bataille des Planètes, NdT]), tellement pas à la mode que mes étudiants éclatent de rire à la fois de pitié pour leur vieux et décrépi professeur, et de nostalgie parce que c’était peut-être une émission qu’ils ont vue à la télé dans leur enfance.

Bien que je pense que cette popularité soulève un certain nombre de points intéressants concernant la culture mondiale, nous devrions rester sceptiques concernant l’affirmation de l’intérêt que cela pourrait avoir pour la diplomatie du Japon et le statut politique du Japon au niveau mondial. Or, je me suis aperçu que ce scepticisme était particulièrement mal reçu à Tokyo depuis 2002, lorsque le journaliste américain Douglas McGray a publié un article qui a eu un grand écho mais un peu vaseux, intitulé « Japan’s Gross National Cool » dans la revue Foreign Policy.

Du jour au lendemain ou presque, peut-être inspirés par l’attribution début 2003 de l’Oscar du Meilleur film d’animation au chef-d’œuvre de Miyazaki Hayao Le Voyage de Chihiro, les hauts fonctionnaires et experts japonais ont commencé à soutenir que la popularité internationale de l’anime et du manga pouvait permettre au Japon d’acquérir du « soft power », un terme inventé dans les années 1980 par le politologue de Harvard Joseph Nye, qui fait référence à la capacité de convaincre plutôt que de contraindre.

Et de fait, il suffit de feuilleter les revues japonaises pertinentes, les livres blancs stratégiques et toute documentation sur le sujet pour se rendre compte du succès de l’expression après 2002. Et le débat sur le soft power – ou comment des formats culturels qui connaissent une popularité globale sont censés se transmuter en avantage diplomatique – est à la fois fascinant d’un point de vue culturel, mais peut-être problématique d’un point de vue intellectuel.

Camoufler le « hard power »

Malgré les importantes contributions du professeur Nye aux sciences politiques, le « soft power » est un concept que très peu de politologues prennent réellement au sérieux, et qu’aucun n’a jamais réussi à mesurer ou évaluer de façon sérieuse. Mais il est un article de foi parmi les promoteurs de l’idée du soft power – Journalistes, membres de think tanks, diplomates – selon lequel les Valeurs de l’Amérique (et, partant, du Japon, de la Chine, de la Corée ou de n’importe quel autre pays) seraient en elles-mêmes suffisamment persuasives auprès des publics étrangers que leurs gouvernements parviendraient à réussir des choses qu’il n’auraient jamais pu faire par aucun autre moyen.

Mais où est la preuve ? Malgré la portée extraordinaire de la culture américaine dans le monde – du cinéma au blue-jeans – et le nombre d’étudiants internationaux dans les universités américaines, le président George W. Bush a connu de sérieuses difficultés pour persuader la plupart des publics de la nécessité d’une guerre en Irak. C’est bien plutôt le « hard power » qui a semblé motiver la participation de la plupart des pays, à savoir la crainte des conséquences en cas de non-conformité avec les souhaits américains parfaitement clairs. On peut également remarquer que malgré l’influence tant vantée de la culture populaire japonaise aux États-Unis, aucun mouvement pour suivre les efforts déployés par les politiciens et les écrivains conservateurs japonais sur les questions largement documentées des atrocités de la guerre, le massacre de Nankin ou le système des « femmes de réconfort », n’a été relevé parmi le public et les politiciens américains.

Présidents et Premiers ministres aimeraient certainement que la visibilité mondiale de La Reine des neiges ou de Pokémon encourage les auditoires étrangers à accorder le bénéfice du doute à leurs objectifs les plus controversés – ceux pour lesquels ils ont vraiment besoin du pouvoir de persuasion supposé de leur soft power. Mais il n’a jamais été démontré que la politique fonctionnait ainsi, et c’est bien pour cela que la plupart des politologues sont si réticents sur le sujet.

  • [12.02.2015]

Politologue et professeur d’Études Est-Asiatiques à l’Université de Princeton, spécialiste de la politique japonaise. A également enseigné à l’Université du Wisconsin-Madison et a été un associé de recherche à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo. Auteur de The Rules of Play: National Identity and the Shaping of Japanese Leisure (Les règles du jeu : Identité nationale et Construction des Loisirs japonais, 2003) et Think Global, Fear Local: Sex, Violence, and Anxiety(Pensée Globale, Peur locale : Sexe, Violence et Angoisse, 2006).

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