Dossier spécial Les sept décennies de l’après-guerre au Japon
Pour en finir avec l’interminable période de l’après-guerre : l’avenir des jeunes Japonais en question

Furuichi Noritoshi [Profil]

[30.04.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les jeunes Japonais se sentent heureux dans la société fondée sur la paix et l’opulence où ils vivent. Et ce, en dépit – ou à cause – de l’avenir incertain qui les attend. Dans les lignes qui suivent, le sociologue Furuichi Noritoshi analyse la politique qui, depuis les années 1990, a consisté à maintenir artificiellement l’économie japonaise dans le sillage de l’après-guerre au lieu de l’adapter aux réalités du moment.

Quand le souvenir de la guerre et la mémoire s’estompent

Pour le Japon, l’année 2015 correspond au 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et du début de la période dite de l’« après-guerre ». À vrai dire, 70 ans, c’est très long. Une durée comparable à celle de la vie d’un être humain. Pourtant, les medias n’en continuent pas moins à utiliser l’expression « après-guerre » pour qualifier la société et l’économie actuelles du Japon.

La Seconde Guerre mondiale a indéniablement constitué un moment crucial pour l’Archipel. Le pire épisode de son histoire qui a coûté entre autres la vie à trois millions de Japonais. Mais 70 ans plus tard, le nombre des témoins de cette période ne cesse de décroître. 80 % des 127 millions d’habitants que compte le pays sont nés après la guerre. Je peux certes comprendre que l’on soit tenté de stigmatiser l’année 2015 comme la « 70e année de l’après guerre », mais il n’en reste pas moins que cette période appartient à un passé de plus en plus lointain.

En 2013, l’Institut de recherches culturelles sur la radiotélévision de la NHK (Nippon hôso kyôkai, la chaîne nationale de radiotélévision japonaise) a effectué un sondage d’opinion qui a révélé qu’à peine 20 % des personnes interrogées connaissaient la date exacte de l’attaque de Pearl Harbour par l’aéronavale japonaise et du début de la Guerre du Pacifique (8 décembre 1941 au Japon). La proportion des réponses correctes par tranche d’âge était de 6,9 % pour les 20 à 39 ans, 16,5 % pour les 40 à 59 ans et 24,8 % pour les 60 ans et plus. Le pourcentage le plus faible de bonnes réponses a été enregistré, comme on pouvait s’y attendre, chez les plus jeunes. Mais l’enquête a aussi révélé que, dans la tranche d’âge des 60 ans et plus – autrement dit la génération la plus proche de la guerre –, une personne sur quatre seulement avait été capable de répondre.

D’après un autre sondage réalisé par la NHK en 2010, 27 % seulement des personnes interrogées connaissaient la date de la destruction d’Hiroshima par une bombe atomique, et 23 % celle de Nagasaki. Le pourcentage de réponses correctes par tranche d’âge était de 25 % pour les 20 à 39 ans et de 19 % pour les 60 ans et plus. Ces résultats contredisent tous ceux qui reprochent aux jeunes d’« ignorer tout de la guerre ». Car si cette critique est justifiée, elle s’applique tout autant aux personnes âgées de 60 ans et plus.

L’image d’un pays qui vit dans la paix et la prospérité

Les deux enquêtes de la NHK tendent à prouver que le souvenir de la Seconde Guerre mondiale est en train de s’estomper dans la mémoire des Japonais. Mais l’« après-guerre » ne semble pas pour autant relégué dans le passé. Une des raisons de cet état de fait est, bien entendu, que le Japon n’a fort heureusement pas vécu de désastre comparable à celui de la Seconde Guerre mondiale depuis 70 ans. Il n’a été pleinement impliqué dans aucun conflit de grande envergure, sa participation à la Guerre du Golfe et à la Guerre d’Irak s’étant limitée à une simple assistance. Et si l’Archipel a été par ailleurs le théâtre de catastrophes naturelles majeures et d’attentats terroristes monstrueux, ceux-ci n’ont rien eu de comparable avec la Guerre du Pacifique en termes d’ampleur et de pertes humaines.

Le sondage d’opinion périodique sur l’image que les Japonais se font de leur pays effectué par le bureau du Cabinet du gouvernement japonais montre quant à lui qu’un très grand nombre d’habitants de l’Archipel considèrent que « le Japon est un pays pacifique ». Quand on leur demande de définir la société dans laquelle ils vivent, beaucoup de Japonais optent pour le mot « paix ». Jusqu’en 1990, ils étaient environ 70 % à faire ce choix et en 2014, plus de 60 % étaient encore de cet avis.

L’image que les Japonais se font de leur pays est d’ailleurs partagée par le reste du monde. Le Japon figure en effet régulièrement dans les 10 États du monde les plus pacifistes du Global Peace Index établi par l’Institut pour les recherches sur l’économie et la paix (IEP), un organisme international dont le siège se trouve à Sydney, en Australie. Arrivé en 3e position en 2008, il a dû toutefois se contenter du 8e rang en 2014.

Outre le pacifisme, le Japon de l’après-guerre se caractérise également par une grande prospérité. Après le désastre de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays s’est relevé de ses cendres et son économie s’est développée de façon extraordinaire en partie grâce à une série de circonstances favorables. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière de 1991, la croissance économique japonaise est entrée dans une phase de stagnation, mais le pays n’en a pas moins conservé un niveau de prospérité remarquable en partie à cause des richesses accumulées par les plus âgés et d’une dette publique colossale spéculant sur les biens et les revenus des générations futures.

D’après une enquête internationale menée périodiquement par le Pew Research Center, un think tank américain installé à Washington DC, la proportion des indigents – c’est-à-dire des personnes interrogées ayant déclaré qu’elles avaient eu des difficultés à se procurer des produits de première nécessité au cours de l’année précédente – serait très faible au Japon. En 2013, le pourcentage des personnes interrogées qui ont affirmé avoir eu du mal à se procurer de quoi se nourrir était à peine de 2 % dans l’Archipel, alors qu’il atteignait 15 % en Grande Bretagne, 24 % aux États-Unis, 26 % en Corée du Sud et 53 % au Mexique. Le taux de dénuement en ce qui concerne l’habillement et les soins de santé est également extrêmement faible au Japon en comparaison du reste du monde.

  • [30.04.2015]

Sociologue né à Tokyo en 1985. Doctorant de l’Institut des arts et des sciences de l’Université de Tokyo. Chercheur invité à l’Institut de recherches de l’Université Keiô à Fujisawa (SFC). Membre de plusieurs commissions d’experts du gouvernement japonais, notamment le Conseil pour la promotion du mouvement Cool Japan. Auteur de divers ouvrages dont Zetsubô no kuni no kôfuku na wakamono tachi (Une jeunesse heureuse dans un pays désespéré) et Dare mo sensô o oshiete kurenakatta (Personne n’a pris la peine de nous parler de la guerre).

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