Faire le pari de l’enseignement du japonais dans les pays arabes
Interview du Professeur de l’Université du Caire KARAM Khalil
[22.12.2011] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Le département de Langue et Littérature Japonaise de l’Université du Caire est un centre universitaire important qui a vu naître de nombreux et éminents japonologues. Nous avons rencontré le directeur de ce département et l’avons interrogé sur la situation de l’éducation de la langue japonaise dans les nations arabes.

Karam Khalil

Karam KhalilProfesseur de l’Université du Caire (Égypte) et directeur du département de Langue et Littérature Japonaise. Né 1958 au Caire. À son entrée à l’Université du Caire, il représentait la troisième génération d’étudiants de ce département. Il suivit un troisième cycle de recherches de l’Université de Tsukuba entre 1981 et 1988. Chargé du développement de l’enseignement de la langue japonaise pour les pays arabes à l’Université du Roi-Saoud en Arabie Saoudite. Conseiller culturel à l’ambassade d’Égypte au Japon de 2005 à 2008.

Le département de Langue et Littérature Japonaise de l’Université du Caire a reçu le Prix de la Japan Foundation en 2011. Ce prix est accordé à une personne ou organisation qui a contribué au développement des relations entre le Japon et les pays étrangers. Le département de Langue et Littérature Japonaise de l’Université du Caire, fondé en 1974, est une base importante pour l’enseignement de la langue japonaise et de la japonologie dans les nations arabes. Un grand nombre d’ouvrages traitant du Japon ainsi que de livres traduits du japonais sont édités par d’anciens élèves de ce département, contribuant ainsi à l’approfondissement de la compréhension du Japon dans les pays arabes et l’Afrique.

Nous avons interviewé le professeur KARAM Khalil, directeur de ce département lors de sa venue au Japon pour la remise du prix, sur la situation actuelle de l’enseignement de la langue japonaise dans cette région.

Un intérêt accru pour la langue japonaise

l’Université du Caire

— Comment se portent les études de japonais à l’Université du Caire ?

KARAM KHALIL  Dans les années récentes, le nombre d’étudiants a augmenté rapidement. Cette année, nous avons eu 140 demandes d’inscriptions pour vingt places seulement. Certaines années, le département a même dépassé le département d’anglais, jusqu’alors le plus populaire.

J’en ai moi-même été le premier étonné. J’appartiens à la troisième génération des diplômés de ce département, et à mon époque personne n’aurait imaginé un tel succès. Au contraire, nous manquions d’étudiants et certains étaient presque forcés de s’inscrire chez nous (rires) !

— Quel bouleversement en effet ! Qu’est-ce qui attire les étudiants vers les études japonaises ?

KARAM  Je suis moi-même entré à l’université en 1976. Mais depuis, la motivation des étudiants vers le japonais a beaucoup changé. Dans les années 70, à l’époque du Japon en haute croissance économique, la plupart étudiaient le japonais « pour comprendre les raisons du développement économique du Japon ». C’était un motif très sérieux.

Au début des années 80, la série de la NHK Oshin a commencé à être diffusée à la télévision, d’abord en Égypte, puis dans plusieurs autres pays arabes. Le Japon a brusquement suscité un grand intérêt. Je pense que c’est à ce moment-là que s’est développé un sentiment de sympathie pour le Japon, qui a développé le désir d’en apprendre la langue.

Les étudiants du département de Langue et Littérature Japonaise de l’Université du Caire en compagnie du professeur KARAM

Puis, dans les années 90 sont arrivés les dessins animés et les mangas. Captain Tsubasa en particulier a connu immense succès.

Dans l’édition en langue arabe, le nom du héro a été traduit en « Captain Majid » c’est à dire qu’on lui a donné un nom arabe. Mais de nombreux étudiants ont préféré lire l’original en japonais, ils étaient fascinés par le charme de la culture de l’animation japonaise et des manga.

Au 21e siècle, les dessins animés comme de Kiki la petite sorcière ou Mon voisin Totoro de Miyazaki Hayao ont connu de grands succès. Ces temps-ci, les séries télé à la mode sont très populaires sur internet ou sur les chaînes par satellite.

— Autrement dit un grand nombre de gens étudient le japonais par intérêt pour la « pop-culture » japonaise, n’est-ce pas ?

KARAM  Depuis ces dernières années, le nombre d’étudiants en japonais qui visent à devenir guides ou opérateurs touristiques est en augmentation. Parce que maîtriser le Japonais est un avantage pour obtenir la qualification de guide touristique et trouver un emploi dans une agence de tourisme. De nombreux étudiants apprennent sérieusement le japonais, leur volonté s’est accrue par rapport à avant.

Je souhaite que les gens étudient le Japon comme une vraie matière académique…

— Quels sont les cours les plus populaires parmi les étudiants ?

KARAM  Le cours de traduction est très populaire. Par exemple, le cours de traduction du scénario de Mon voisin Totoro connaît un grand succès. Et également le cours de conversation. Car les Égyptiens sont bavards. Mais il y a un problème dans ce cours de conversation, c’est que les étudiants ont tendance à utiliser telle quelle la structure des phrases qu’ils ont appris par cœur. Du fait que les Arabes ont l’habitude d’apprendre le Coran par cœur, ils ont développé une très bonne mémoire. Leur tendance est de tout apprendre par cœur. Cependant le japonais du manuel scolaire n’est pas nécessairement celui de la conversation réelle, les opportunités de prononcer une phrase telle qu’on l’a apprise est plutôt rare.

— Comment trouvez-vous les étudiants actuels ?

KARAM  Ils sont très sérieux et travailleurs. En quatre ans d’étude, ils maîtrisent la lecture de La danseuse d’Izu de Kawabata Yasunari (1899-1972). Les cours sont notés sur 20, et en fin d’année les notes finales obtenues à chaque cours sont affichées. Les cinq étudiants arrivés en tête bénéficient d’un programme d’échange avec une institution scolaire à l’étranger pour un an, grâce à une subvention de la JASSO (Organisation pour le Support des Étudiants Japonais) et de la Nippon Foundation. Ce programme d’échange est une importante motivation et tout le monde étudie avec acharnement (rires).

Le troisième cycle a été fondé en 1994, actuellement nous avons quatre étudiants en master et deux en cours de doctorat.

Une grande majorité de nos étudiants sont des femmes.

— Qu’est-ce qui est le plus important pour étudier le japonais ?

KARAM  C’est d’abord apprendre la langue arabe comme il faut. Cela vaut bien sûr pour d’autres domaines que les études de japonais. Il est difficile d’apprendre une langue étrangère si on ne maîtrise pas d’abord sa langue maternelle.

Récemment, les études d’anglais connaissent un grand succès en Égypte aussi, car c’est un fait que l’anglais est devenu une nécessité absolue pour trouver un emploi. Une conséquence négative est que l’étude de la langue arabe est souvent négligée. Ceci dit, le Coran fait tellement partie de la base de la culture pour les Égyptiens qu’il n’y a pas vraiment de risque que l’anglais devienne leur langue principale, mais je souhaiterais que les étudiants prennent plus garde à leur langue maternelle.

— Quel problème demeure pour le domaine des études japonaises ?

KARAM  La tendance étant de rechercher l’utilitaire dans les études, de moins en moins d’étudiants étudient la japonologie comme un véritable sujet académique en soi. Nous avons par exemple peu d’inscrits en histoire japonaise ou en littérature.

La culture japonaise ne se résume pas à la culture pop. Tout repose sur un fond de culture traditionnelle, mais cela est difficile à transmettre. Notre principale question aujourd’hui est de réfléchir au moyen de transmettre aux étudiants l’intérêt pour l’esprit de la culture japonaise.

D’ailleurs le salaire d’enseignant de faculté est très bas, ce n’est pas un métier très attirant d’un point de vue économique. Par conséquent la plupart des étudiants préfèrent acquérir la profession de guide touristique grâce auquel ils peuvent espérer de bons revenus. Très peu de gens désirent devenir professeur de japonais.

Bien que nous ayons formé de façon constante des enseignants de qualité, qui s’attellent avec réussite à la traduction de la littérature japonaise contemporaine, nous manquons encore de personnes compétentes dans toute l’Égypte.

  • [22.12.2011]
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