Les Japonais aiment bien être gris… Mais pourquoi ?

Urushima Minoru [Profil]

[08.12.2017] Autres langues : 日本語 | 简体字 | Русский |

Durant le mois de novembre 2017, les médias japonais ont essentiellement été occupés à traiter de l’affaire du yokozuna (grand champion de sumo) Harumafuji accusé d’avoir frappé à la tête un autre lutteur de sumo de rang inférieur, Takanoiwa, au cours d’une soirée arrosée. Les deux lutteurs sont d’origine mongole, ainsi que les autres participants. Concernant cet incident, il y a une chose qu’il est important de garder en tête. Le sumo et le saké présentent un point commun : tous deux sont des éléments rituels. Le saké est un élément indispensable à tout rite religieux au Japon ; et le sumo, de son côté, est lié à l’origine des rites religieux japonais. Dans les temps anciens, les prêtresses devaient entrer en état de transe pour pouvoir communiquer les paroles des dieux, et le saké était considéré comme l’intermédiaire des dieux dans le sens où il menait à cet état.

Pour sa part, le sumo est une cérémonie dédiée aux dieux. Le yokozuna, grade le plus élevé de la hiérarchie, en particulier, joue un rôle essentiel, symbolisé par le shimenawa qu’il est seul autorisé à ceindre. Le shimenawa est la corde qui délimite un territoire sacré du monde profane. Le yokozuna est donc dans la même position qu’un arbre sacré ceint de la corde sacrée, il est alors considéré comme yorishiro, c’est-à-dire l’enveloppe matérielle en laquelle un dieu est descendu, autrement dit un sanctuaire vivant. Par conséquent, s’il se rend coupable d’un acte indigne comme n’importe quel individu du monde d’ici-bas, il ne peut plus être autorisé à se tenir dans le sanctuaire. Certains ajoutent à cela l’idée que le sumo étant un « art martial national », et qu’à ce titre Harumafuji, suite à cet incident, a choisi de mettre fin à sa carrière.

La valeur rituelle profonde du saké

Néanmoins, on peut dire que la consommation d’alcool et l’ivresse ont tendance à être généralement mieux tolérées au Japon, comparativement à d’autres pays. Examinons le contexte historique de ce fait de culture.

Tout d’abord, les mythes anciens attribuent une valeur positive aux banquets : dans les âges anciens, Amaterasu-ômikami, la déesse du soleil, fâchée, s’était enfermée dans une grotte, plongeant le monde dans les ténèbres.

Les autres dieux décidèrent alors d’organiser un banquet devant la grotte. Amaterasu entendit les dieux s’amuser et déplaça le rocher qu’elle avait placé pour fermer la grotte afin de jeter un coup d’œil. Les dieux en profitèrent pour tirer Amaterasu à l’extérieur, ramenant la lumière dans le monde… Vive les banquets !

On trouve aussi un spectacle populaire originaire de Takachiho, dans la préfecture de Miyazaki, ville connue pour certains mythes, appelé yokagura, ou « spectacle sacré de nuit », et répertorié au titre d’importante propriété folklorique intangible nationale. Il s’agit d’une cérémonie scénographiée de remerciements pour les moissons de l’automne et de prière pour d’abondantes récoltes l’année suivante. L’une des séquences de cette pièce est la « danse des dieux ».

Cette danse montre le couple des démiurges Izanagi et Izanami fabriquer du saké, boire gaiment et s’unir comme un couple heureux. On l’appelle également « la danse de la naissance du pays ». Autrement dit, la fabrication et la consommation de saké sont depuis les temps anciens des symboles de félicité.

D’ailleurs, dans les brasseries de saké, le tôji (équivalent du maître de chai), entame un chant de louange particulier, appelé norito, pendant qu’il applique les gestes de son travail. Dans un autre ordre d’idée, le saké possédant ce rôle d’intermédiaire entre les dieux et les hommes dont nous avons parlé, on appelle les meilleurs sakés sont appelés du terme honorifique de o-miki, c’est-à-dire « saké des dieux ».

Plus récemment, dans le film Godzilla Resurgence, une scène particulièrement importante est celle de la mise en place de « l’opération Yashiori ». Or, Yashiori est le nom du saké utilisé par le dieu Susanoo-no-mikoto pour se débarrasser du serpent géant à huit têtes et huit queues Yamata-no-orochi dans un mythe ancien. On voit par là qu’à travers les siècles, les Japonais ont toujours considéré le saké comme un élément « bon ».

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  • [08.12.2017]

Traducteur du chinois vers le japonais. Né dans la préfecture de Miyazaki en 1956. Diplômé de l'Université de Kôbe. Commence une carrière à la Mitsui Bank (aujourd’hui Sumitomo Mitsui Banking Corporation) à la succursale de Shanghai avant de prendre son indépendance. Nombreuses traductions publiées, dont L’Art de la guerre de Sun Tzu.

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