L’uniforme scolaire à travers les âges au Japon

Nanba Tomoko [Profil]

[21.11.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

L’uniforme scolaire, qui puise ses sources dans l’uniforme militaire pour les garçons et dans le pantalon large plissé traditionnel, le hakama, pour les filles, est aujourd’hui souvent un costume inspiré de l’uniforme des marins ou un ensemble avec un blazer. Mais, quelle que soit son apparence, que représente-t-il pour les Japonais et pourquoi son existence est-il toujours aussi vivace ?

Au début de cette année, l’adoption par une école publique du quartier de Ginza, réputé pour ses boutiques de luxe, d’un uniforme signé Armani a fait débat. Au Japon, où l’uniforme scolaire est pourtant répandu, il n’est obligatoire que dans 10 à 15 % des écoles primaires publiques. Cette proportion augmente sensiblement au collège et au lycée où, dans le public comme dans le privé, une grande partie des établissements l’adoptent. L’uniforme d’une école devient son symbole et revêt également une importance particulière aux yeux des élèves, pour qui il constitue un signe extérieur de leur adolescence. Le port de l’uniforme scolaire peut, en soi, donner lieu à discussion ; mais essayons de comprendre pourquoi il est si largement adopté au Japon, et ce, depuis plus d’un siècle.

À l’origine de l’uniforme : l’école Gakushûin

L’uniforme scolaire est un marqueur social, en ce qu’il permet d’identifier l’appartenance à une école. Au Japon, il est généralement constitué d’une veste assortie à un pantalon ou une jupe, avec des variantes pour chaque établissement dans le choix des couleurs et de la coupe, ou du blason et des emblèmes qui y figurent. Grâce à ces différences subtiles, les Japonais savent identifier au premier coup d’œil à quelle école appartient un élève. Cette « langue » de l’uniforme scolaire, riche d’une centaine d’années d’existence, est largement parlée au Japon.

Pour s’assurer que tous les élèves d’un établissement portent le même costume, il est indispensable d’en imposer le port par un règlement. Les frais d’achat de l’uniforme sont par ailleurs à la charge des familles. Le premier établissement à avoir adopté ces conditions au Japon est l’école privée Gakushûin.

L’école Gakushûin, historiquement fréquentée par les enfants de l’aristocratie japonaise, a imposé en 1879 (an 12 de l’ère Meiji) le port de l’uniforme pour les garçons : veste à col droit, pantalon et chapeau. Cette veste reprenait la coupe de l’uniforme à l’occidentale adopté dès l’ère Meiji par l’armée. À l’époque, l’une des missions de Gakushûin était de former des élèves officiers, et des cours d’équitation et d’art militaire y étaient dispensés. Cela justifie en grande partie l’adoption de l’uniforme militaire, pour sa fonctionnalité. Cependant, comme les vêtements occidentaux étaient coûteux, seules les familles les plus aisées pouvaient se permettre d’en acheter.

Étudiant de l’Université impériale en uniforme, en 1906 (photo fournie par l’auteur)

En 1879, l’uniforme de Gakushûin était donc la marque de fabrique des élèves d’une école en particulier, mais il devient rapidement le prototype de l’uniforme scolaire masculin. Son adoption par l’Université impériale a joué un rôle important dans ce processus. Elle a en effet imposé à ses étudiants le port d’un uniforme similaire dès 1886. À l’époque, les étudiants font partie de l’élite, et leur uniforme était sans doute regardé avec envie par les autres jeunes gens. Une fois adopté par la plus importante institution scolaire du pays, cet uniforme devient rapidement un modèle pour les collèges et lycées de tout le Japon.

C’est ainsi que pour les garçons, l’uniforme, modernité inspirée des vêtements à l’occidentale, est tout d’abord porté par la future élite de la nation. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas circonscrit aux jeunes : dans le Japon d’alors, s’habiller à l’occidentale était un geste moderne et un marqueur social puissant. Pour les étudiants, il signalait leur condition et leur appartenance à un établissement prisé, c’était un symbole de leur potentiel intellectuel et de leurs aspirations futures qu’ils pouvaient brandir à la face de la société.

  • [21.11.2018]

Professeur assistant en sciences humaines à l’Université pour femmes d'Ochanomizu. Née en 1980 à Okayama, diplômée d’un troisième cycle puis d’un doctorat en sciences de la même université. Nommée maître de conférences en 2012, professeur assistant depuis 2017. Auteur de « Histoire culturelle de l’uniforme scolaire : l’évolution de l’uniforme féminin dans l’histoire du Japon moderne » (Sôgensha, 2012) et de « Encyclopédie des uniformes scolaires du Japon moderne » (Sôgensha, 2016), entre autres.

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