Les contradictions surprenantes des Japonais en matière de perception du temps

Almoamen Abdalla [Profil]

[19.10.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

La ponctualité légendaire des Japonais

La conférence doit commencer à 17h10 précises. Il est déjà 17 heures et les participants se hâtent pour rejoindre leur siège avec quelques minutes d’avance. Je suis moi même en train de me dépêcher quand soudain, je tombe sur une personne de ma connaissance et m’arrête pour la saluer. Et j’arrive ainsi avec une minute de retard…

Le temps a quelque chose d’étrange. Il est à la fois infini et limité. Nous passons nos journées à nous battre avec lui en courant en tous sens pour être à l’heure, qu’il s’agisse de rencontres avec des amis, d’activités dans les clubs scolaires, de travaux à mi-temps ou d’une sortie en amoureux. La ponctualité et le respect de l’heure font partie des grands principes de la vie active partout dans le monde.

L’homme entretient une relation singulière et compliquée avec le temps. En effet, c’est une donnée dont nous ne pouvons prendre conscience que lorsque « les choses et les êtres », y compris nous mêmes, sont en mouvement. On pourrait même aller jusqu’à dire que le temps n’existe pas en dehors de la perception humaine. Au Japon, il donne en tout cas l’impression d’aller à une vitesse folle, comme les gens.

Les habitants de l’Archipel ont la réputation d’être très pointilleux avec le temps. Plusieurs anecdotes récentes mettant en évidence leur obsession pour la ponctualité ont fait la une de l’actualité. Un fonctionnaire de la ville de Kobe avait pris l’habitude de quitter son bureau trois minutes avant la pause de midi pour commander son bentô. L’affaire a fini par s’ébruiter et l’employé en question a été sanctionné par des retenues sur salaire. Et ses chefs se sont excusés publiquement à la télévision. Les grands médias étrangers, comme la chaîne américaine ABC News ou le quotidien britannique The Guardian, ont diffusé avec stupéfaction cette nouvelle. Si l’incident s’était produit ailleurs, il aurait probablement été relégué au rang des « fausses nouvelles » (fake news). Mais au Japon, c’était une histoire vraie.

Une obsession relativement récente

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la ponctualité n’a pas toujours occupé une place aussi importante qu’à présent dans l’identité japonaise. Autrefois, les choses étaient bien différentes.

La préface de Chikoku no tanjô (« La naissance du retard », de Hashimoto Takehiko et Kuriyama Shigehisa, publié en 2001 par les éditions Sangensha) mentionne plusieurs témoignages de comportements difficiles à imaginer de nos jours au Japon. « J’avais commandé du bois pour faire des réparations qui devait arriver au moment de la marée haute et je l’attends toujours. » « L’artisan a fait une apparition à l’usine et depuis, il n’est jamais revenu. » « Au Nouvel An, il lui a fallu deux jours rien que pour faire les salutations d’usage, de maison en maison. » « Au rythme où vont les choses, je n’arriverai jamais à faire même la moitié de ce que je voulais et je serai peut-être obligé de quitter les lieux. »

« Les Japonais sont d’une indolence vraiment surprenante ! », a écrit par ailleurs Willem Johan Cornelis Huijssen van Kattendijke (1816-1866), un officier de la marine hollandaise venu au Japon en tant qu’instructeur au Centre de formation navale de Nagasaki. Le contenu du journal qu’il a tenu en 1859, durant son séjour dans l’Archipel, contredit l’idée que les Japonais sont des gens ponctuels. Il y est notamment question d’artisans ayant leur travail en plan et de dates de livraison de matériaux non respectées. Une grande partie des Occidentaux recrutés par le Japon entre la fin de l’époque d’Edo (1603-1868) et l’ère Meiji (1868-1912) ont eux aussi été étonnés par l’attitude des travailleurs locaux vis-à-vis du temps. Une impression bien différente de celle que l’on a aujourd’hui.

Jusque vers le milieu du XIXe siècle, les habitants de l’Archipel ont, semble-t-il, considéré le temps avec autant de décontraction que ceux des pays arabes ou de l’Amérique du Sud. Pour les spécialistes venus de l’étranger en tant que professeurs ou conseillers, les Japonais de l’époque devaient ressentir un stress considérable si on leur demandait de se dépêcher. Comment les choses ont-elles pu changer à ce point ? Qu’est-ce qui a poussé les Japonais à devenir aussi tatillons avec le temps ?

Pour beaucoup, la ponctualité caractéristique du Japon d’aujourd’hui serait le résultat de la modernisation et de l’industrialisation rapides qui ont transformé le pays à partir de l’ère Meiji. C’est ce qui expliquerait que les trains et les bus de l’Archipel arrivent pratiquement toujours à l’heure et que l’emploi du temps des Japonais soit réglé comme du papier à musique.

  • [19.10.2018]

Professeur adjoint au Tôkai Institute of Global Education and Research, né au Caire. Il passe en 2001 sa licence de langue et littérature japonaise à l’Université Gakushûin, où il obtient ensuite son doctorat en linguistique comparée arabe-japonais. Il a enseigné l’arabe dans les cours télévisés de la NHK, où il a aussi travaillé comme interprète des émissions d’Al-Jazira retransmises sur NHK Satellite. Interprète à la télévision pour l’empereur et l’impératrice lors de leurs rencontres avec des chefs d’État arabes en visite au Japon et pour le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, il a aussi servi de conseiller au service culturel de l’Ambassade du Royaume d’Arabie saoudite à Tokyo. Parmi ses livres en langue japonaise figurent Chizu ga yomenai Arabujin, michi wo kikenai Nihonjin (Les Arabes ne savent pas lire les cartes, les Japonais n’osent pas demander leur chemin, éd. Shôgakkan) ou encore Arabiago ga omoshiroi hodo mi ni tsuku hon (Apprendre l’arabe en s’amusant, éd. Chûô Shuppan).

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