Les contradictions surprenantes des Japonais en matière de perception du temps

Société Le japonais

La ponctualité légendaire des Japonais

La conférence doit commencer à 17h10 précises. Il est déjà 17 heures et les participants se hâtent pour rejoindre leur siège avec quelques minutes d’avance. Je suis moi même en train de me dépêcher quand soudain, je tombe sur une personne de ma connaissance et m’arrête pour la saluer. Et j’arrive ainsi avec une minute de retard...

Le temps a quelque chose d’étrange. Il est à la fois infini et limité. Nous passons nos journées à nous battre avec lui en courant en tous sens pour être à l’heure, qu’il s’agisse de rencontres avec des amis, d’activités dans les clubs scolaires, de travaux à mi-temps ou d’une sortie en amoureux. La ponctualité et le respect de l’heure font partie des grands principes de la vie active partout dans le monde.

L’homme entretient une relation singulière et compliquée avec le temps. En effet, c’est une donnée dont nous ne pouvons prendre conscience que lorsque « les choses et les êtres », y compris nous mêmes, sont en mouvement. On pourrait même aller jusqu’à dire que le temps n’existe pas en dehors de la perception humaine. Au Japon, il donne en tout cas l’impression d’aller à une vitesse folle, comme les gens.

Les habitants de l’Archipel ont la réputation d’être très pointilleux avec le temps. Plusieurs anecdotes récentes mettant en évidence leur obsession pour la ponctualité ont fait la une de l’actualité. Un fonctionnaire de la ville de Kobe avait pris l’habitude de quitter son bureau trois minutes avant la pause de midi pour commander son bentô. L’affaire a fini par s’ébruiter et l’employé en question a été sanctionné par des retenues sur salaire. Et ses chefs se sont excusés publiquement à la télévision. Les grands médias étrangers, comme la chaîne américaine ABC News ou le quotidien britannique The Guardian, ont diffusé avec stupéfaction cette nouvelle. Si l’incident s’était produit ailleurs, il aurait probablement été relégué au rang des « fausses nouvelles » (fake news). Mais au Japon, c’était une histoire vraie.

Une obsession relativement récente

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la ponctualité n’a pas toujours occupé une place aussi importante qu’à présent dans l’identité japonaise. Autrefois, les choses étaient bien différentes.

La préface de Chikoku no tanjô (« La naissance du retard », de Hashimoto Takehiko et Kuriyama Shigehisa, publié en 2001 par les éditions Sangensha) mentionne plusieurs témoignages de comportements difficiles à imaginer de nos jours au Japon. « J’avais commandé du bois pour faire des réparations qui devait arriver au moment de la marée haute et je l’attends toujours. » « L’artisan a fait une apparition à l’usine et depuis, il n’est jamais revenu. » « Au Nouvel An, il lui a fallu deux jours rien que pour faire les salutations d’usage, de maison en maison. » « Au rythme où vont les choses, je n’arriverai jamais à faire même la moitié de ce que je voulais et je serai peut-être obligé de quitter les lieux. »

« Les Japonais sont d’une indolence vraiment surprenante ! », a écrit par ailleurs Willem Johan Cornelis Huijssen van Kattendijke (1816-1866), un officier de la marine hollandaise venu au Japon en tant qu’instructeur au Centre de formation navale de Nagasaki. Le contenu du journal qu’il a tenu en 1859, durant son séjour dans l’Archipel, contredit l’idée que les Japonais sont des gens ponctuels. Il y est notamment question d’artisans ayant leur travail en plan et de dates de livraison de matériaux non respectées. Une grande partie des Occidentaux recrutés par le Japon entre la fin de l’époque d’Edo (1603-1868) et l’ère Meiji (1868-1912) ont eux aussi été étonnés par l’attitude des travailleurs locaux vis-à-vis du temps. Une impression bien différente de celle que l’on a aujourd’hui.

Jusque vers le milieu du XIXe siècle, les habitants de l’Archipel ont, semble-t-il, considéré le temps avec autant de décontraction que ceux des pays arabes ou de l’Amérique du Sud. Pour les spécialistes venus de l’étranger en tant que professeurs ou conseillers, les Japonais de l’époque devaient ressentir un stress considérable si on leur demandait de se dépêcher. Comment les choses ont-elles pu changer à ce point ? Qu’est-ce qui a poussé les Japonais à devenir aussi tatillons avec le temps ?

Pour beaucoup, la ponctualité caractéristique du Japon d’aujourd’hui serait le résultat de la modernisation et de l’industrialisation rapides qui ont transformé le pays à partir de l’ère Meiji. C’est ce qui expliquerait que les trains et les bus de l’Archipel arrivent pratiquement toujours à l’heure et que l’emploi du temps des Japonais soit réglé comme du papier à musique.

Comportements « monochroniques » et « polychroniques »

Il suffit de regarder ailleurs pour se rendre compte que la ponctualité des Japonais est loin d’avoir un caractère universel. Si certaines cultures, à l’instar de celle de l’Archipel, sont très strictes sur ce point, d’autres considèrent les choses avec beaucoup moins de sérieux. Quand on prend rendez-vous dans un pays arabe ou en Amérique du Sud, on a de grandes chances de voir la personne attendue arriver en retard. À quoi tient cette différence de comportement ?

D’après l’anthropologue américain spécialiste de l’interculturel Edward Twitchell Hall (1914-2009), les sociétés humaines ont des conceptions différentes du temps que l’on peut classer en deux grandes catégories. Certaines ont un comportement de type « monochronique », consistant à faire une chose à la fois avec un programme ou un horaire précis, tandis que les personnes dites « polychroniques », sont capables de vivre plusieurs événements simultanément et ont tendance à privilégier les relations humaines.

Au Japon, aux États-Unis ou en Europe du Nord, le temps est « monochronique » et linéaire alors que dans les cultures arabes, en Amérique latine ou en Europe du Sud, il est « polychronique », c’est-à-dire considéré comme flexible, malléable et pouvant s’adapter aux situations. Les contacts entre ces deux perceptions contradictoires sont souvent à l’origine de conflits et de conclusions hâtives et simplistes sur la façon de gérer la ponctualité dans tel ou tel pays.

Les contradictions des Japonais en matière de ponctualité

La réputation des habitants de l’Archipel en termes de ponctualité n’est plus à faire. Ils sont connus dans le monde entier pour leur exactitude. Moi qui vis au Japon depuis 23 ans, je trouve pourtant encore quelque chose d’étrange et de contradictoire dans leur attitude par rapport au temps. J’ai en effet observé un grand décalage dans leur comportement entre le moment de commencer les choses et celui de les finir.

Au Japon, arriver au travail ou à l’école ne serait-ce qu’une minute après l’heure est considéré comme un retard. Cela semble aller de soi et personne ne devrait s’étonner d’être réprimandé pour un manque de ponctualité. Jusque-là, je n’ai rien à y redire.

En revanche, j’ai du mal à comprendre pourquoi les Japonais n’ont pas la même exigence quand il s’agit de terminer une réunion à l’heure dite ou de respecter leurs horaires de travail. Les conférences finissent souvent bien plus tard que prévu et l’heure de sortie des bureaux fait l’objet de si peu d’attention qu’on a l’impression que la plupart des gens n’en ont pas conscience. En dépit de leur solide réputation de ponctualité et d’exactitude, les habitants de l’Archipel ont semble-t-il tendance à être nettement plus tolérants lorsque les choses touchent à leur fin. D’où viennent ce décalage et cette contradiction ?

Dans toutes les sociétés humaines, le Japon y compris, les hommes s’abstiennent de dévoiler leur véritable « moi » aux autres et ils préfèrent se montrer comme ils souhaitent qu’on les voie et en fonction de ce que l’on attend d’eux. C’est ce que, dans la psychologie sociale, l’on appelle la « présentation de soi », un ressort si important dans la société japonaise.

Du fait de cette volonté de « mise en scène » sous-jacente, les gens font tout pour arriver à l’heure à une conférence, de façon à éviter de donner une mauvaise impression ou de ternir leur réputation auprès des membres du groupe. Mais quand celle-ci touche à son terme, ils tendent à privilégier les relations de confiance avec les autres par rapport à la ponctualité.

Autrement dit, les Japonais donnent de préférence la priorité à leur réputation à l’intérieur du groupe, qu’il s’agisse du début ou de la fin d’un événement. En raison du rôle capital des liens entre la société et l’individu, ils ont très souvent un comportement « monochronique » quand les choses commencent et « polychronique », lorsqu’elles se terminent. Ce faisant, ils accordent une aussi grande importance aux relations humaines qu’à la confiance et la fiabilité.

Changer la façon de concevoir le travail : une nécessité

Le temps existe-t-il en dehors de la perception qu’en ont les hommes ? Si l’on aborde le problème du point de vue de l’anthropologie culturelle, en faisant abstraction de toutes les considérations relevant de la physique, on peut dire que le temps, loin d’être le produit de leurs sensations, fait étroitement corps avec les êtres humains. C’est pourquoi il donne l’impression de passer lentement dans certaines circonstances et à une rapidité incroyable à d’autres moments.

…Voilà maintenant trois heures que cette conférence dure… On dirait qu’elle ne va jamais s’arrêter. Le temps me semble si long qu’il me donne l’impression de s’être affranchi des règles de la physique et de s’être figé.

À l’heure actuelle, les réformes sur la façon de travailler et les heures supplémentaires font partie des grands thèmes de discussion en cours dans l’Archipel (voir notre dossier sur le sujet). Mais à mon avis, il faudrait commencer par se demander comment faire pour changer notre perception du travail. Cela permettrait de venir en aide à tous les employés qui vivent au jour le jour en ayant l’impression que le temps ne leur appartient pas.

(D’après un article en japonais du 6 septembre 2018. Photo de titre : Pixta)

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