Les astuces des Japonais pour mémoriser les dates et les kanji

Culture Le japonais

Un samouraï bien utile

La mémoire a souvent besoin d’un petit coup de pouce pour bien fonctionner. Les Anglais ont ainsi coutume de mémoriser un court poème pour se rappeler le nombre de jours que comporte chaque mois de l’année. « Thirty Days has September, April, June, and November. All the Rest have Thirty-one, Except for February » (Septembre, avril juin et novembre ont trente jours et tous les autres mois trente et un, à l’exception de février). Les enfants japonais apprennent quant à eux une phrase, nishi muku samouraï, qui signifie littéralement  « le guerrier se tourne vers l’ouest », mais désigne en réalité les cinq mois de l’année ayant moins de trente et un jours. Les quatre premières syllabes ni, shi, mu et ku sont en effet des rimes numériques qui évoquent les nombres deux, quatre, six, et neuf correspondant respectivement à nigatsu (février), shigatsu (avril), rokugatsu (juin) et kugatsu (septembre). Le mot samouraï fait pour sa part référence à jûichigatsu (novembre) parce que l’une de ses graphies (士) est très proche de celle du chiffre onze (十一), pour peu que l’on place le second caractère (一) sous le premier (十).

Les jeux de mots tournant autour des lectures diverses et variées des chiffres (goro awase) japonais font partie intégrante de la vie quotidienne des habitants de l’Archipel. Les multiples prononciations des idéogrammes correspondant aux nombres de zéro à neuf permettent en effet de créer des mnémoniques faciles à retenir. Le chiffre deux peut ainsi se lire fu ou ni, et même tsu en référence au mot anglais two. Il suffit donc d’un peu d’imagination pour inventer toutes sortes de petites formules très pratiques qui facilitent grandement le travail de la mémoire. 

Les multiples lectures des chiffres de 0 à 9

1 ichi, i, hitotsu, hito
2 ni, futatsu, futa, fu, tsu
3 san, sa, mitsu, mittsu, mi
4 yon, yo, yotsu, yottsu, shi
5 go, ko, itsu, itsutsu
6 roku, ro, mutsu, muttsu, mu
7 shichi, nanatsu, nana, na
8 hachi, ha, pa, yatsu, yattsu, ya
9 kyû, ku, kokonotsu, kono, ko
0 rei, re, zero, maru, oô

D’un « bon pays » à une « bonne boîte »

La technique du goro awase est particulièrement efficace pour mémoriser les dates correspondant à des événements historiques importants. Elle a donné lieu à des associations d’idées pour le moins amusantes telle que igo yosan ga fueta (littéralement : « dès lors, les budgets ont augmenté ») qui évoque l’introduction des armes à feu au Japon, en 1543. Dans ce contexte, i correspond au chiffre 1, go à 5, yo à 4 et san à 3. Dans d’autres cas, ces formules sibyllines ont une connotation nettement plus poétique. Naku yo uguisu – littéralement : « un rossignol chante » – permet ainsi de se souvenir que c’est en 794 qu’a été fondée Heiankyô, la capitale du Japon qui a pris par la suite le nom de Kyoto. Na équivaut à 7, ku à 9 et yo à 4.

Il existe parfois plusieurs mnémoniques pour une seule et même date, notamment 1603 où Tokugawa Ieyasu (1543-1616) a instauré le shogounat d’Edo (1603-1868). Le premier a la forme d’un poème de dix-sept syllabes (haiku). Bakufu deki / hitomure sawagu / Edo no machi (Le gouvernement militaire est constitué / la foule manifeste bruyamment / dans la ville d’Edo). La date est indiquée par les syllabes hito (1), mu (6), re (0) sa (3) situées au milieu du poème. La seconde formule est beaucoup plus prosaïque puisqu’elle se limite à hiirô ossanhii (1), (6), o (0), san (3) – c’est-à-dire « le vieux héros ».

Un des mnémoniques historiques japonais les plus célèbres n’est autre qu’ii kuni tsukurô, c’est-à-dire « Bâtissons un bon pays », qui fait référence à l’année 1192, date de la création du shogounat de Kamakura (1185-1333). Malheureusement, les historiens et les manuels scolaires les plus récents considèrent que la période de Kamakura a débuté en 1185. Les étudiants de l’Archipel ont donc dû se rabattre sur une nouvelle phrase – ii hako tsukurô, « Fabriquons une bonne boîte » – légèrement différente de la précédente mais beaucoup moins séduisante.

Les trois tasses de café du président Lincoln

Les Japonais ont aussi recours à des procédés mnémotechniques pour retenir les nombreux idéogrammes (kanji) que comporte leur langue. Une des méthodes utilisées non seulement par les habitants de l’Archipel mais aussi les étrangers qui apprennent le japonais consiste à mémoriser les différents éléments composant chaque caractère. L’idéogramme akarui (明, brillant) est ainsi considéré comme l’union du soleil (日) et de la lune (月). Cette façon de retenir la graphie des kanji prend parfois la forme de devinettes. La réponse à la question yûmei na sakana (有名な魚, c’est-à-dire un poisson célèbre) n’est autre que maguro (鮪, le thon), parce que le kanji 鮪 correspondant au nom de ce poisson魚 contient aussi l’élément有 qui se lit quand il est associé à 名 (mei). Certaines de ces devinettes destinées à faciliter la mémorisation des idéogrammes sont très sophistiquées, en particulier celle de utsu 鬱.

En 2010, la liste des caractères que les lycéens japonais sont censés connaître à l’issue de leurs études secondaires (jôyô kanji) s’est allongée, passant de 1 945 à 2 136 kanji. Le nombre des idéogrammes utilisés couramment a en effet augmenté depuis que l’emploi des ordinateurs et des smartphones s’est généralisé et que l’on peut écrire aisément des caractères en tapant sur les touches d’un clavier.

L’idéogramme utsu 鬱 qui a pour sens « morosité » ou « mélancolie » est le plus compliqué des nouveaux jôyô kanji. Il se compose de pas moins de vingt-neuf traits. C’est sans doute pourquoi un mnémonique particulièrement élaboré a fait son apparition depuis quelques années sur Internet. Voici en quoi il consiste.

リンカーン は アメリカン コーヒー を 三杯 飲んだ
Rinkan wa Amerikan kohi o sanbai nonda
Lincoln a bu trois tasses de café américain

Comme on le voit sur la figure ci-dessus, la partie supérieure de l’idéogramme utsu 鬱est constituée par le caractère 林 (rin, bois) dont les deux arbres (木) qui le composent en temps normal sont séparés par le kanji 缶 (kan). C’est pourquoi les auteurs de la devinette ont choisi de lire cette partie Rinkan (Lincoln). L’élément 冖, situé au centre de l’idéogramme, se prononce wa parce que sa forme rappelle celle du katakana éponyme ワ. Le caractère 米, placé juste en dessous, désigne non seulement le riz (kome) mais aussi l’Amérique (bei) dans l’ancienne transcription phonétique 亜米利加 (A-me-ri-ka). Et c’est la raison pour laquelle on le lit Amerikan dans ce contexte. Le signe凵, qui enserre le caractère 米, est considéré comme le premier katakana (コ) du mot コーヒー (kohi, café), une fois retourné vers le haut. Il est placé au-dessus du second katakana (ヒ) de コーヒー. La partie droite du bas de l’idéogramme est quant à elle constituée par le caractère 三 (san, trois) interprété ici comme les trois tasses bues par le célèbre président américain.

La technique utilisée pour mémoriser le caractère utsu 鬱est remarquable tant par son ingéniosité que par sa finesse, notamment quand elle associe Abraham Lincoln et la mélancolie. Et elle est d’une étonnante efficacité. Il ne vous reste plus qu’à apprendre cette amusante devinette et sa solution. Vous pourrez ainsi impressionner votre entourage en écrivant sans hésiter le caractère le plus difficile de tous les jôyô kanji.

(D’après un texte original en anglais de la rédaction de nippon.com du 19 juillet 2015)

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