Être métis au Japon [1] : histoire et réflexion

Shimoji Lawrence Yoshitaka [Profil]

[13.12.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Les Japonais métis, appelés hâfu (de l'anglais « half »), suscitent un regain d’attention depuis la récente victoire de la joueuse de tennis Osaka Naomi à l'US Open et l'élection de Tamaki Denny au poste de gouverneur de la préfecture d'Okinawa. L'auteur de cet article, Shimoji Lawrence Yoshitaka, connaît bien le sujet : sa mère est une japonaise métisse, qui au cours de sa vie s'est vue catégorisée comme konketsu (littéralement « de sang-mêlé »), hâfu (« métisse») ou encore amérasienne. Il revient sur les nombreuses dénominations attribuées au métis au Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et propose une réflexion sur l'identité japonaise dans un pays où de plus en plus d'habitants possèdent des origines diverses.

La polémique sur le terme hâfu

Depuis la victoire d’Osaka Naomi à l’US Open en septembre 2018, le débat sur les hâfu bat son plein dans les médias et les réseaux sociaux du Japon. « Qu’appelle-t-on vraiment un hâfu ? », « Que signifie être Japonais ? » sont les les sujets qui reviennent le plus souvent.

Mais avant d’aller plus loin, il faut noter que hâfu est un mot ambigu. C’est une désignation qui a été créée par les médias après la Seconde Guerre mondiale et qui a ensuite été repris par les métis eux-mêmes afin d’affirmer leur identité. Le mot peut revêtir, selon les cas, une connotation positive ou négative, voire discriminatoire.

Tamaki Denny, homme politique japonais métis, a pris ses fonctions de gouverneur de la préfecture d’Okinawa en octobre dernier, après le décès de son prédécesseur Onaga Takeshi. Dans son blog publié en 2016, il se penche sur la question de l’appellation hâfu, déclarant : « Le problème fondamental de l’emploi de ce terme, c’est qu’il insinue une certaine volonté de catégoriser de manière discriminante ou méprisante. »

Hâfu : une définition ambiguë

Dans quel sens le mot hâfu est-il généralement utilisé ? Le journal Asahi apporte une première réponse : « Les enfants dont un des parents est d’origine étrangère, communément appelés hâfu, représentent une naissance sur 50, soit 20 000 par an. » (5 novembre 2016)

La sociologue Mary Angeline Da-anoy poursuit dans ce sens : « Ce terme désigne un concept social figuratif faisant référence aux enfants au Japon généralement nés d’un mariage international. »

Le mot hâfu fait donc souvent allusion au mariage international. Selon une enquête réalisée par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le nombre total de mariages « dont l’un des époux est de nationalité étrangère » est considérable. Il y en a eu à peu près 30 000 en moyenne par an au cours de la dernière décennie, ce qui représente une proportion d’un couple sur 30 (voir notre article Les mariages internationaux au Japon). Afin de communiquer sur le nombre de hâfu au Japon, les médias japonais se servent des statistiques du même ministère sur le nombre annuel de naissances d’enfants dont un des parents est de nationalité étrangère.
Mais en réalité, il n’existe actuellement aucune donnée statistique permettant de connaître le nombre exact de hâfu dans la société japonaise.

Par exemple, certaines personnes que j’ai interviewées pour mes recherches, ainsi que d’autres qui en parlent ouvertement dans les médias, sont nées à l’étranger d’un père immigré d’origine japonaise (de nationalité japonaise ou non) et d’une mère étrangère. Ces personnes se sont ensuite installées au Japon et ce n’est que dès lors qu’elles ont commencé à se présenter comme hâfu, ou que leur entourage les a appelés ainsi. Il en va de même pour la diaspora japonaise, les nikkeijin, dont une importante partie est revenue au Japon dans les années 1990 suite à la révision de la loi sur le contrôle de l’immigration.

Comme seuls les enfants nés au Japon sont pris en compte dans les statistiques du ministère, le nombre de hâfu nés à l’étranger et qui ont immigré au Japon n’est pas inclus…

Il y a beaucoup d’enfants qui vivent au Japon et qui se considèrent hâfu, mais ils sont nés sans que leurs parents ne soient mariés comme c’est le cas de ma mère, née d’une femme d’Okinawa et d’un soldat américain affecté à l’île. En résumé, ce terme englobe de nombreuses réalités : on ne peut pas clairement définir un hâfu en se fondant seulement sur des notions telles que la nationalité ou le mariage international.

Par ailleurs, tous les hâfu n’auront pas les mêmes expériences au cours de leur vie. En plus du facteur nationalité, de nombreux autres entrent en jeu dans l’identité personnelle et le vécu de chaque hâfu : lieux de naissance et de vie, pays d’origine d’un des deux parents, apparence extérieure, éducation scolaire (école publique, privée ou encore école internationale), culture et genre. Ou encore l’écriture de son propre nom, : est-il écrit en kanji, ou hiragana ou en katakana ?

À cause de cette ambiguïté, les gens se demandent souvent si les hâfu sont japonais ou étrangers. Comme le terme est désormais largement répandu dans la société japonaise, les métis peuvent être enclins à répondre qu’ils sont hâfu quand on leur demande leurs origines, car cela permet d’expliquer facilement et en un mot leur identité complexe.

  • [13.12.2018]

Né en 1987. Il obtient un doctorat de la faculté de sciences sociales de l’Université Hitotsubashi. Sa spécialité est la sociologie et les études sociales internationales. Il travaille actuellement en tant que coordinateur au Centre pour l'égalité hommes-femmes de l'arrondissement de Minato (Tokyo). Parmi ses ouvrages publiés : Konketsu to Nihonjin : hâfu, daburu, mikkusu no shakaishi (« Métis et Japonais – Histoire sociale des hâfu, daburu et mikkusu », Seidosha, 2018). Il gère le site Internet de partage d'informations « HAFU TALK » pour les Japonais métis et personnes d’origines étrangères.

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