Le Japon et la Première Guerre mondiale

La « démocratie de Taishô » — Les débuts du pluralisme politique au Japon

Politique

Après la Première Guerre mondiale, le Japon a connu une période particulièrement florissante où il a fait de considérables progrès, en se dotant notamment d’un système politique de plus en plus démocratique, dans les limites permises par la Constitution de Meiji de 1889. Cette époque, appelée « démocratie de Taishô » parce qu’elle correspond grosso modo au règne de l’empereur Taishô (1912-1926), a malheureusement pris fin trop rapidement en raison de multiples tentatives de coup d’État et autres assassinats d’hommes politiques. Mais elle n’en a pas moins grandement facilité la mise en place d’une véritable démocratie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Les origines de la démocratie japonaise

La Première Guerre mondiale a éclaté il y a un siècle et on peut se demander quelle incidence ce conflit à l’échelle de la planète a eu sur le Japon de l’époque et d’aujourd’hui. À l’heure actuelle, le système politique de l’Archipel repose sur la démocratie et les droits de l’homme, et ces principes, loin de se limiter au monde politique, ont influencé la société japonaise tout entière, jusque dans ses moindres recoins. En général, on associe l’apparition de la démocratie au Japon avec la période de réformes consécutives à la Seconde Guerre mondiale, durant l’occupation du pays par les Alliés. C’est effectivement à ce moment-là qu’a été adoptée la Constitution de 1946 où est clairement défini le système de gouvernement parlementaire en place aujourd’hui. Mais les origines de la démocratie japonaise sont en réalité bien plus anciennes. Dans la Déclaration de Postdam du 26 juillet 1945 où le Japon a été sommé de se rendre sans condition, les Alliés demandaient au gouvernement japonais de « supprimer tous les obstacles au renouveau et au renforcement des tendances démocratiques du peuple japonais ». Pour en savoir davantage, nous allons maintenant nous pencher sur l’histoire politique du Japon avant la Seconde Guerre mondiale.

Au début du XXe siècle – ou plus exactement aussitôt avant, pendant et juste après la Première Guerre mondiale –, le Japon a été le théâtre d’une grande effervescence politique en faveur de la démocratie. Cette période a été qualifiée de « démocratie de Taishô » dès les années 1950 par des historiens qui la considéraient déjà comme un précédent historique du système politique actuel (ndlr : Pour une étude complète sur la « démocratie de Taishô », voir Mitani Taichirô, Taishô demokurashi ron: Yoshino Sakuzô no jidai (Démocratie de Taishô : L’époque de Yoshino Sakuzô), Tokyo University Press, Tokyo 2013). Elle doit son nom au fait qu’elle correspond, en gros, au règne de l’empereur Taishô (1912-1926) et qu’elle a coïncidé avec l’épanouissement de nouveaux courants littéraires et artistiques – autour de la revue Shin shichô (Nouvelle pensée) fondée en 1907 –, de mouvements sociaux particulièrement dynamiques et du pluralisme politique. Entre 1924 et 1932, sept gouvernements issus de partis majoritaires à la Diète ont exercé successivement le pouvoir. Ils ont fait en leur temps l’objet de vives louanges pour leur remarquable « légitimité » et leur respect de la « voie constitutionnelle ». Dans les lignes qui suivent, je me propose de réfléchir sur l’influence qu’a eu la Première Guerre mondiale sur la « démocratie de Taishô », et sur l’histoire du pluralisme politique au Japon entre les deux guerres.

(Note : les extraits de documents historiques mentionnés dans le texte sont tirés des ouvrages suivants de Murai Ryôta : Seitô naikakusei no seiritsu 1918-27 (La mise en place d’un système politique fondé sur le pluralisme des partis 1918-1927), Yûhihaku, 2005, Prix Suntory Gakugei ; et Seitô naikakusei no tenkai to hôkai 1927-36(Développement et chute du système politique fondé sur le pluralisme des partis : 1927-1936), Yûhikaku, 2014. Murai Ryôta a consacré l’essentiel de son article à l’apparition du pluralisme politique au Japon. Mais les deux livres mentionnés ci-dessus traitent aussi du rôle joué par Yoshino Sakuzô (1878-1933), Ichikawa Fusae (1893-1981) et d’autres personnalités marquantes de l’époque, ainsi que des mouvements sociaux encouragés par la politique des partis.)

Une période particulièrement intense de changements politiques

Le Japon a déclaré la guerre à l’Allemagne en août 1914, un mois après le déclenchement des hostilités en Europe, et il s’est aligné sur les pays alliés. À l’époque, le monde politique japonais était en pleine mutation. Après la chute du régime du shogunat Tokugawa, en 1867, et la Restauration de Meiji, l’année suivante, qui avait rendu le pouvoir à l’empereur, l’Archipel avait entrepris de se moderniser et de mettre en place des institutions dignes d’un véritable État-nation. C’est ainsi qu’il s’est doté d’une Constitution, promulguée en 1889, et d’un organe législatif, la Diète impériale créée en 1890. Au début, la vie politique a été dominée par les factions issues des fiefs puissants (hanbatsu) de l’époque d’Edo (1603-1868), en particulier celles de Satsuma et de Chôshû qui avaient joué un rôle majeur dans la Restauration de Meiji. Les hanbatsu ont monopolisé le pouvoir en s’opposant farouchement aux partis politiques soucieux de défendre les droits civiques qui étaient en train de se former. Mais la première Guerre sino-japonaise (1894-1895) et la Guerre nippo-russe (1904-1905) ont permis à ces derniers de s’affirmer davantage. À partir du début du XXe siècle, les partis politiques – en particulier le Rikken seiyûkai (Association des amis du gouvernement constitutionnel), fondé en 1900 par Itô Hirobumi (1841-1909) – ont réussi à tenir tête aux factions issues des clans.

Le Japon est alors entré dans une nouvelle ère politique pour deux raisons. La première, c’est que les grands dirigeants de l’époque de la Restauration de Meiji ont été remplacés par une nouvelle génération d’hommes politiques. Et la seconde, c’est que le système dominé par les « anciens » (genrô) – chargés de conseiller l’empereur Meiji dans l’exercice de ses compétences constitutionnelles – a laissé place à une forme de gouvernement beaucoup plus ouverte. Entre 1901 et 1913, le pouvoir a été exercé en alternance par deux leaders politiques à savoir Katsura Tarô (1847-1913), un ancien général originaire du fief de Chôshû, et Saionji Kinmochi (1849-1940), un aristocrate qui avait succédé à Itô Hirobumi à la tête du parti Seiyûkai, alors majoritaire à la Chambre des représentants.

Saionji Kinmochi (1849-1940), Premier ministre du Japon de 1906 à 1908, puis de 1911 à 1912. Jiji Press

Mais cette période de stabilité n’a pas duré. En 1912, la première année de l’ère Taishô, le monde politique japonais est entré dans une période de turbulences. Le 5 décembre, la démission du ministre de la Guerre – furieux qu’on ne lui accorde pas deux divisions supplémentaires – et le refus de l’armée de proposer un nouveau ministre pour le remplacer ont entraîné la chute du second cabinet Saionji Kinmochi. C’est alors que s’est constitué un premier mouvement pour la défense de la Constitution et l’abolition du système des factions issues des fiefs. La Constitution de Meiji stipulait que le Premier ministre devait être désigné par l’empereur, mais dans les faits, c’étaient les genrô chargés de conseiller le souverain qui s’acquittaient de cette tâche de façon collégiale. Les partisans du nouveau mouvement réclamaient un véritable « gouvernement constitutionnel » avec un premier ministre choisi par le parti majoritaire à la Chambre des représentants. La pression sociale atteignit son comble en 1913, lors de la crise politique de Taishô (Taishô seihen). Katsura Tarô, qui venait de remplacer Saionji Kinmochi à la tête du gouvernement et d’entamer son troisième mandat de premier ministre, fut contraint de démissionner 50 jours à peine après son entrée en fonction. Pour couronner le tout, le gouvernement suivant dirigé par Yamamoto Gonnohyôe (1852-1933) fut à son tour obligé de donner sa démission en mars 1914, à cause de l’affaire Siemens, un scandale de corruption au sein de la Marine japonaise.

Le cabinet Hara Takashi, un premier pas décisif vers la démocratie

Hara Takashi (1856-1921), Premier ministre du Japon de 1918 à 1921. Jiji Press

C’est dans ce contexte qu’a éclaté la Première Guerre mondiale qui a en même temps favorisé et freiné le développement de la politique des partis au Japon. Katô Takaaki (1860-1926) était ministre des Affaires étrangères du second cabinet Ôkuma Shigenobu (1838-1922) au moment où le Japon a décidé de déclarer la guerre à l’Allemagne, une décision qui a entraîné l’occupation par les armées nippones des possessions allemandes en Chine et dans le Pacifique. Le 18 janvier 1915, il fit présenter au gouvernement chinois « Vingt-et-une demandes » (Nijûikkajô yôkyû) par lesquelles Tokyo entendait lui imposer un certain nombre de conditions qui allaient dans le sens de ses intérêts. Katô Takaaki était par ailleurs à la tête du Rikken dôshikai (Association des partisans du gouvernement constitutionnel), parti fondé en 1913 par Katsura Tarô et rival de l’autre grande formation politique de la Diète, le Rikken seiyûkai. Il s’était donné pour objectif d’écarter les genrô du processus de prise de décision. Mais la précipitation avec laquelle le gouvernement japonais s’était lancé dans la guerre et sa politique d’expansion en Chine lui ont valu de vives critiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, si bien qu’il a été contraint de démissionner en 1916.

Le second cabinet Ôkuma Shigenobu fut remplacé par un gouvernement qui se présentait comme celui de « l’union du peuple tout entier » et avait pour premier ministre un militaire, le maréchal Terauchi Masatake (1852-1919). C’est comme si le Japon était revenu en 1912, à l’époque du mouvement pour la défense de la Constitution et l’abolition du système des factions issues des fiefs. Pour répondre à ses détracteurs qui lui reprochaient le caractère « non-constitutionnel » de son gouvernement et justifier ses choix politiques, Terauchi Masatake créa alors une « Commission d’enquête provisoire sur les affaires étrangères » (Rinji gaikô chôsakai), ce qui donna l’occasion pour la première fois à des dirigeants de parti de participer directement aux prises de décision en matière de diplomatie. La fin de la Première Guerre mondiale a coïncidé avec des mouvements sociaux de grande ampleur et notamment les émeutes provoquées par la flambée des prix du riz au cours de l’été 1918. Ces désordres très graves, qui ont touché pratiquement tout le Japon, ont entraîné la chute du cabinet Terauchi Masatake. Et c’est dans ce contexte que Hara Takashi (1856-1921) a formé un nouveau cabinet, le premier à émaner d’un parti majoritaire à la Chambre des représentants, en l’occurrence le Rikken seiyûkai.

Le cabinet Hara Takashi est considéré comme le premier gouvernement japonais conforme aux principes de la politique des partis, parce qu’il était essentiellement constitué d’élus appartenant au parti du premier ministre. Son arrivée au pouvoir à l’issue de la Première Guerre mondiale, considérée elle-même comme une victoire de la démocratie, était particulièrement bienvenue. Saionji Kinmochi et Makino Nobuaki (1869-1949) – qui avait été ministre des Affaires étrangères du cabinet Yamamoto Gonnohyôe, en 1914 – ont dirigé la délégation japonaise lors des négociations du Traité de Versailles, à la Conférence de Paris, en 1919. Ils ont demandé à ce que le Pacte de la Société des nations (SDN) inclue l’élimination de toute discrimination raciale mais sans obtenir gain de cause. Le Japon n’en a pas moins décidé de participer à la nouvelle organisation internationale et il est devenu l’un des quatre membres permanents du Conseil de la SDN.

Au Japon, le pacifisme caractéristique de la période qui a suivi la Première Guerre mondiale s’est manifesté de différentes façons. En janvier 1920, l’empereur Taishô a promulgué une « Ordonnance sur la restauration de la paix » (Heiwa kokufuku no taishô) dans laquelle il exhortait le peuple à profiter de la paix et à se conformer aux progrès du moment. Lors de la Conférence de Washington qui s’est tenue du 12 novembre 1921 au 6 février 1922, les États-Unis, la Grande Bretagne et le Japon sont arrivés à un accord sur la réduction de leurs forces navales respectives, qui a favorisé l’amélioration de leurs relations. Hara Takashi a contribué à la démocratisation de l’Archipel non seulement en soutenant le pluralisme politique et la coopération internationale mais aussi en cherchant à faire découvrir le monde à la Maison impériale. De mars à septembre 1921, Hirohito – le futur empereur Shôwa – a visité l’Europe où il a pu observer les traces laissées par la guerre. Le prince héritier a en outre bénéficié des conseils éclairés de Saionji Kinmochi et Makino Nobuaki jusqu’au milieu des années 1930.

Les progrès du pluralisme politique

Katô Takaaki (1860-1926), Premier ministre du Japon de 1925 à 1926. Jiji Press

L’accession au pouvoir du cabinet Hara Takashi prouve à elle seule que le Japon s’est engagé sur la voie de la démocratie dès cette époque. Certains Japonais considéraient encore l’idée d’un gouvernement exercé par le peuple comme dangereuse, mais la démocratie bénéficiait d’un large soutien de la part du parti d’opposition Kenseikai (Association pour un gouvernement constitutionnel) né en 1916 de la fusion du Rikken dôshikai et de plusieurs autres petites formations politiques. Quand Katô Takaaki a pris la direction du Kenseikai, il a réclamé une alternance des partis au pouvoir. Pour lui, la Première Guerre mondiale était une « victoire de la justice, de la liberté et de l’humanisme ». La démocratisation du système politique japonais a par ailleurs transformé les relations entre les deux chambres de la Diète impériale. Après les gouvernements de Hara Takashi et de son successeur Takahashi Korekiyo (1854-1936), tous deux issus de partis politiques majoritaires, l’Archipel a été à nouveau gouverné par une série de cabinets essentiellement constitués de bureaucrates. Mais le peuple japonais n’avait pas pour autant renoncé à mettre en place un véritable gouvernement constitutionnel. Quand Kiyoura Keigo (1850-1942) a formé un troisième cabinet consécutif dominé par des membres de la Chambre des pairs, en janvier 1924, sa réaction ne s’est pas fait attendre. Elle a pris la forme d’un second mouvement pour la défense du gouvernement constitutionnel.

Lors des élections générales suivantes, le parti Kenseikai remporta une large majorité de sièges, ce qui contraignit Kiyoura Keigo à démissionner. Katô Takaaki, le président du Kenseikai, fut nommé premier ministre et il prit la tête d’une coalition constituée du Kenseikai, du Seiyûkai et du Kakushin club (Club pour la réforme). Le premier cabinet Katô Takaaki s’est maintenu au pouvoir du mois de juin 1924 au mois d’août 1925. Il a réformé non seulement la Chambre des pairs mais aussi le système électoral en étendant le droit de vote à tous les sujets masculins de l’empire âgés de 25 ans, sans tenir compte du montant de leurs impôts comme c’était le cas jusque-là. Du fait qu’elle émanait d’une frange beaucoup plus vaste de la population, la Chambre des représentants a fini par être considérée comme ayant la préséance sur la Chambre haute.

Les gouvernements qui ont succédé à celui de Katô Takaaki jusqu’en 1932 étaient tous issus de partis majoritaires à la Chambre des représentants. Cependant, un des genrô, en l’occurrence Saionji Kinmochi, avait encore une grande influence sur le monde politique. Il se méfiait du parti Kenseikai et de son président, Katô Takaaki, parce que celui-ci avait été directement lié à l’affaire des « Vingt-et-une demandes » adressées par le Japon à la Chine en janvier 1915, qui avait provoqué une grave détérioration des relations non seulement sino-japonaises mais aussi de l’Archipel avec les États-Unis et la Grande Bretagne. Heureusement, ses craintes n’étaient pas fondées. Katô Takaaki a en effet placé la politique étrangère de son gouvernement sous le signe de la conciliation. Il considérait même la présence de navires de guerres américains, anglais et japonais dans l’océan Pacifique comme un « symbole de civilisation et de paix » pour la région. Qui plus est, il a confié le ministère des Affaires étrangères de son gouvernement à Shidehara Kijûrô (1872-1951) qui avait dirigé la délégation japonaise lors de la Conférence de Washington, en 1921. Mis à part une brève interruption pendant le cabinet Tanaka Giichi, ce diplomate est resté jusqu’en 1931 à la tête de son ministère où il a servi les intérêts du Japon d’une façon si remarquable qu’on l’a qualifiée de « diplomatie Shidehara ». Ce que voyant, Saionji Kinmochi a donné son accord au système de l’alternance des partis et commencé à s’abstenir d’intervenir dans la vie politique. La « démocratie de Taishô » est souvent considérée comme une période où le Japon a pris le chemin du constitutionnalisme à l’intérieur de ses frontières tout en menant une politique impérialiste à l’extérieur. Pourtant, l’analyse des faits montre qu’aussitôt après la Première Guerre mondiale, l’Archipel s’est engagé non seulement sur le chemin de la démocratie en ce qui concerne sa politique intérieure mais aussi sur celui de la coopération avec les autres pays.

La politique en faveur d’un gouvernement constitutionnel a fini par porter ses fruits et ouvrir la voie vers un véritable régime démocratique. En 1927, le Rikken minseitô (Parti pour un gouvernement constitutionnel démocratique) est né de la fusion du Kenseikai et d’un autre parti, le Seiyû hontô, constitué de dissidents du Seiyûkai. Dès lors, il y a eu deux grands partis politiques au Japon, le Minseitô et le Seiyûkai qui se sont affrontés lors des élections au suffrage universel pour les hommes âgés d’au moins 25 ans. Tous les gouvernements qui en sont issus ont œuvré en faveur du désarmement. Même si la Conférence de Genève de 1927 s’est soldée par un échec parce que les États-Unis et la Grande Bretagne n’ont pas réussi à s’entendre, celle de Londres, qui s’est tenue trois ans plus tard, a abouti à un traité limitant le nombre des navires de guerre de chaque pays signataire.

Le 27 août 1928, Tokyo a par ailleurs signé le Pacte Briand-Kellog pour la renonciation générale à la guerre, qui a été ratifié au total par 63 pays. Certains n’ont pas manqué de faire remarquer qu’un traité dont les signataires s’étaient engagés « au nom de leurs peuples respectifs » n’était pas compatible avec la situation du Japon où c’est l’empereur qui avait le dernier mot en matière de guerre et de paix. Mais Saionji Kinmochi a balayé ces critiques en disant qu’il avait participé à la Conférence de Paris de 1919 avec le même état d’esprit et le 28 juin 1929, il s’est rendu à Paris pour la commémoration du 10ème anniversaire du Traité de Versailles.

Les conséquences désastreuses de la grande dépression de 1929

Dans le même temps, le Japon a continué ses efforts dans le sens d’une réforme de son système politique. À l’époque, quand le parti majoritaire se trouvait dans une impasse, il cédait le pouvoir à l’opposition qui formait une nouvelle majorité lors des élections suivantes. Mais certains voulaient que le lien entre les élections et les changements de gouvernement soit encore plus direct et plus démocratique. Les deux principaux partis étaient favorables au vote des femmes dans un premier temps pour les élections locales, puis pour les scrutins à l’échelon national. Après l’adoption du suffrage universel masculin, les partis « prolétariens », c’est-à dire socialistes, ont commencé à avoir une certaine influence sur la vie politique du pays à partir des années 1930.

Mais cette évolution vers la démocratie s’est radicalement inversée avec la grande dépression économique qui s’est abattue sur le monde en 1929. Après l’ « incident de Mandchourie »du 18 septembre 1931, l’Armée de terre et la Marine japonaises – qui jusque-là avaient difficilement accepté la politique des partis et étaient fermement opposées à la poursuite de la politique internationale de désarmement – ont commencé à envisager la possibilité d’une guerre totale. Les militaires se sont lancés dans une campagne de propagande éhontée pour discréditer la politique des partis auprès de la population.

C’est dans cette ambiance de discorde entre le monde politique et l’armée que s’est produit l’« Incident du 15 mai » 1932, une tentative de coup d’État fomentée par de jeunes officiers de la marine japonaise au cours de laquelle Inukai Tsuyoshi (1855-1932), le premier ministre, a trouvé la mort. Saionji Kinmochi a formé un gouvernement provisoire de bureaucrates avec l’intention de revenir par la suite à la politique des partis. Mais l’« Incident du 26 février » 1936, un autre coup d’État manqué des militaires, a quand même réussi à balayer tout espoir de retour à « un gouvernement constitutionnel ». La fin du mouvement vers la démocratie dans lequel il s’était engagé à l’issue de la Première Guerre mondiale a ensuite conduit logiquement le Japon a remettre en question l’ordre international qui prévalait à l’époque.

Un moment crucial de l’histoire japonaise

La démocratisation du Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale a consisté à reconstruire le système politique démocratique qui s’était développé entre les deux guerres, en combinant à nouveau un gouvernement dirigé par le peuple à l’intérieur du pays et une diplomatie fondée sur la coopération internationale à l’extérieur. En fait il s’agissait ni plus ni moins que de rendre vie et de renforcer la « démocratie de Taishô ». De ce point de vue, la Première Guerre mondiale a constitué un point crucial dans l’histoire politique japonaise. Elle a marqué l’entrée du pays dans l’ère contemporaine, au même titre que l’Occident. Ce qui veut dire que l’histoire du Japon, loin de se dérouler en vase clos dans les limites de l’Archipel, est indissociablement liée à celle du reste du monde. Et que les efforts actuels du genre humain s’inscrivent eux aussi dans la continuité de ceux d’après la Première Guerre mondiale.

Les événements majeurs de la « démocratie de Taishô »

11 juin 1924
–août 1925
Premier Cabinet Katô Takaaki (coalition Kenseikai, Seiyûkai et Kakushin club)

Loi pour la médiation des conflits sur les fermages. Traité rétablissant les relations diplomatiques entre le Japon et l’Union soviétique, rompues depuis 1917. Loi sur le suffrage universel pour les hommes de plus de 25 ans. Loi sur la préservation de la sécurité publique. Réduction des forces armées (suppression de quatre divisions de l’Armée de terre) par le ministre de la Guerre Ugaki Kazushige (1868-1956). Réforme de la Chambre des pairs.

Le gouvernement démissionne en raison de dissensions entre les membres de la coalition.

2 août 1925
–janvier 1926
Second Cabinet Katô Takaaki (Kenseikai)

Katô Takaaki forme un gouvernement composé de membres du parti Kenseikai (Association pour un gouvernement constitutionnel) qu’il a fondé en 1916.

Le gouvernement démissionne à la suite du décès de Katô Takaaki, terrassé par une pneumonie.

30 janvier 1926
–avril 1927
Premier Cabinet Wakatsuki Reijirô (Kenseikai)

Loi sur la médiation des conflits ouvriers. Introduction du suffrage universel masculin dans les élections locales. Fin de l’ère Taishô (1912-1926) et début de l’ère Shôwa (1926-1989). « Panique financière de Shôwa ».

Le gouvernement démissionne, le Conseil privé de l’empereur ayant refusé le projet de moratoire sur la Banque de Taiwan.

20 avril 1927
–juillet 1929
Cabinet Tanaka Giichi (Seiyûkai)

Création d’un second grand parti politique, le Rikken Minseitô. Échec de la Conférence de Genève pour limiter l’armement naval. Expéditions des armées japonaises dans la province chinoise du Shandong. Incident de Jinan, en Chine. Répression violente du communisme. Assassinat du chef de guerre chinois Zhang Zuolin. Pacte Briand-Kellogg ratifié par 63 pays, dont le Japon, qui condamnent le recours à la guerre pour régler les différends internationaux et y renoncent dans leurs relations mutuelles.

Le gouvernement démissionne à la suite de critiques émises par l’empereur.

20 février 1928  : premières élections générales au suffrage universel (à l’exclusion des femmes) pour la Chambre des représentants. Résultats : Seiyûkai 217 sièges, Minseitô 216 sièges, autres 33 sièges.
2 juillet 1929
–avril 1931
Cabinet Hamaguchi Osachi (Minseitô)

Krach de Wall Street (début de la grande dépression). Levée de l’embargo sur l’or. Grande crise économique de l’ère Shôwa. Traité naval de Londres (limitation et réduction de l’armement naval). Controverse constitutionnelle sur l’autonomie du commandement militaire. Tentative d’assassinat du premier ministre. « Incident du mois de mars » (Coup d’État manqué de l’extrême droite).

Le gouvernement démissionne après le décès de Hamaguchi Osachi, quelques mois après l’attentat dont il a été victime.

20 février 1930 : élections générales pour la Chambre des représentants. Résultats : Minseitô 273 sièges, Seiyûkai 174 sièges, autres 19 sièges.
14 avril 1931
–décembre 1931
Second Cabinet Wakatsuki Reijirô (Minseitô)

« Incident de Mandchourie » (Début de l’occupation de la Mandchourie par l’armée japonaise). « Incident du mois d’octobre » (Coup d’État militaire avorté).

Le gouvernement démissionne à la suite de dissensions internes.

13 décembre 1931
–26 mai 1932
Cabinet Inukai Tsuyoshi (Seiyûkai)

Rétablissement de l’embargo sur l’or. « Incident de Shanghai » (Affrontements entre les armées japonaises et chinoises autour de Shanghai). « Incident de la Ligue du Sang (Assassinats politiques perpétrés par un groupe ultranationaliste). « Incident du 15 mai » (Tentative de coup d’État organisée par de jeunes officiers de la Marine japonaise, au cours de laquelle Inukai Tsuyoshi, le premier ministre, trouve la mort).

Le gouvernement démissionne après l’assassinat du premier ministre, le 15 mai 1932.

20 février 1932 : élections générales à la Chambre des représentants. Résultats : Seiyûkai 301 sièges, Minseitô 146 sièges, autres 19 sièges.

(D’après un article original en japonais du 30 juillet 2014. Photographie du titre : l’hôtel Sannô, dans le quartier d’Asakusa, à Tokyo. Il a servi de quartier général aux officiers rebelles responsables de la tentative de coup d’État manquée du 26 février 1936. Jiji Press)

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