Un journaliste japonais dévoile l’imposture de Vladimir Poutine

Politique International

Neuf mois se sont écoulés depuis l’invasion russe en Ukraine. Si le président Poutine a annoncé l’annexion de quatre régions de l’est et du sud de l’Ukraine, ce pays progresse dans la reprise de ses territoires, et la situation sur le terrain devient de plus en plus confuse. Vladimir Poutine a lancé cette attaque en annonçant qu’elle était destinée à empêcher l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) vers l’Est, mais nous allons prouver l’imposture du dirigeant russe en démêlant les déclarations faites par feu Edouard Chevardnadze, l’ancien président de la Géorgie qui fut ministre des Affaires étrangères de l’URSS, dans une interview accordée autrefois à un journaliste japonais.

La défaite stratégique de la Russie

L’annexion de quatre provinces de l’est et du sud de l’Ukraine décidée par le président Poutine, alors même que son armée ne progresse pas dans sa guerre d’agression qui s’éternise contre l’Ukraine, a conduit le président ukrainien Zelensky à faire une demande officielle d’adhésion à l’OTAN, dans le but de se défendre contre cette agression. Devenir membre de l’OTAN renforcerait le pouvoir de dissuasion de l’Ukraine face à la Russie qui menace de se servir de l’arme nucléaire et cherche à faire un fait accompli de ces territoires qu’elle proclame comme étant la Nouvelle Russie.

La Suède et la Finlande, deux pays du nord de l’Europe qui avaient jusqu’alors maintenu la neutralité, ont aussi déposé une demande d’adhésion à l’OTAN, et l’expansion de cette organisation dans cette direction devrait être finalisée d’ici à la fin de l’année. M. Poutine a envahi l’Ukraine en arguant que qu’il voulait empêcher l’expansion de l’OTAN vers l’Est, car cela constituait une menace pour la sécurité de son pays, mais les demandes successives d’adhésion faites par des pays qui lui sont périphériques montrent son échec stratégique.

Si les pays d’Europe de l’Est veulent rejoindre l’OTAN, c’est de leur propre initiative, parce qu’ils veulent se protéger de la menace de la Russie hégémonique en rejoignant la garantie de sécurité collective occidentale, et non parce l’OTAN les a sollicités ou conduits à le faire.

L’interview que j’ai faite d’Edouard Chevardnadze à Tbilissi, la capitale de la Géorgie en février 1999, il y a 23 ans de cela, le corrobore.

« Parce que la Russie qui devait être le leader de la Communauté des États indépendants (CEI) a perdu sa force centripète, des pays qui en faisaient partie en sont sortis et souhaitent rejoindre l’OTAN et l’UE », m’a-t-il alors dit.

Après avoir été l’un des des acteurs de la fin de la Guerre froide en tant que ministre des Affaires étrangères de l’URSS de 1985 à 1990, M. Chevardnadze est revenu en 1995 en Géorgie, son pays, où il s’est efforcé de le faire progresser en utilisant le développement pétrolier de la mer Caspienne que l’Azerbaïdjan voisin avait commencé avec le capital pétrolier international.

Un précédent à l’invasion ukrainienne

Lorsque l’URSS a cessé d’exister, 12 des 15 républiques qui la composaient, sans les trois pays pays baltes, ont formé la Communauté des États indépendants, mais la CEI est devenue une coquille vide qui ne fonctionnait pas.

Pendant l’interview, M. Chevardnadze n’avait pas caché son insatisfaction : « Alors que mon pays fait partie du traité de sécurité collective de la CEI, l’armée russe stationnée chez nous ne joue pas son rôle de médiateur dans le conflit que nous avons avec la République autonome d’Abkhazie qui veut devenir indépendante de la Géorgie. Notre position de nation indépendante est menacée, et cela nuit à notre sécurité intérieure. », avant d’ajouter : « C’est parce que la Russie qui devait avoir un rôle de leader continue à être dans une confusion politique et économique. Nous envisageons de sortir non seulement de cet inutile traité de sécurité collective, mais aussi de la CEI. »

Comme Edouard Chevardnadze l’avait déclaré, l’armée russe, non contente de ne pas jouer son rôle de médiateur dans ce conflit, est entrée en Géorgie neuf ans plus tard, en août 2008, et la Russie a reconnu unilatéralement l’indépendance de la province autonome d’Ossétie du Sud et de la république autonome d’Abkhazie, en les plaçant dans sa sphère d’influence. La Géorgie a perdu le contrôle des deux provinces, dans ce qui était un précédent à l’utilisation par la Russie d’États non reconnus pour étendre sa sphère d’influence, comme elle l’a fait ensuite en annexant la Crimée et en pénétrant en Ukraine.

Chevardnadze m’a dit qu’il avait abandonné l’idée de « réintégrer la CEI qui menait à à la domination impérialiste de la Russie », et il a affirmé que son objectif est « de devenir membre de l’OTAN au lieu de la CEI, avec pour but ultime de rejoindre l’UE », indiquant ainsi sa détermination à quitter la sphère d’influence russe.

Après la publication de cette interview dans le quotidien Sankei Shimbun, le gouvernement russe a exigé que l’enregistrement intégral de l’interview lui soit remis, faute de quoi, mon visa ne serait pas renouvelé. Lorsque j’ai refusé de le faire, la télévision d’État russe a annoncé que les propos tenus par le président Chevardnadze quant au souhait de la Géorgie de devenir membre de l’OTAN était de la désinformation.

Mais en novembre 1999, neuf mois après cette interview, M. Chevardnadze a tenu une conférence de presse à Washington dans laquelle il a déclaré que s’il était réélu président de son pays, la Géorgie déposerait sa candidature à l’OTAN en 2005.

L’intégration dans l’OTAN de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie en mars 1999 n’était pas étrangère à la déclaration de M. Chevardnadze à ce sujet. Si la Géorgie se rangeait du côté de l’Occident dans le contexte de l’exploration du pétrole de la mer Caspienne, le but de M. Chevardnadze était de contribuer à inscrire son pays dans l’économie libérale.

Un moyen conventionnel de nuire à l’adhésion à l’OTAN

Pour la Russie cependant, l’adhésion à l’OTAN de pays voisins de l’ancienne URSS représentait une menace vitale, car cela la privait d’une zone tampon, et elle s’y est opposée de toutes ses forces. C’est parce qu’elle se considérait avant tout comme une victime qu’elle s’est attaquée à l’Ukraine, en commençant par la Crimée. M. Chevardnadze a perdu le pouvoir dans la « Révolution des roses » de 2004, mais le président Saakachvili qui lui a succédé a adopté la même attitude vis-à-vis de l’entrée de son pays dans l’OTAN et l’UE. L’invasion russe en Géorgie en 2008 a remis la question de l’adhésion à l’OTAN à plus tard. En effet, l’OTAN n’autorise pas l’adhésion de pays en situation de conflit.

Dans cette interview, il avait aussi abordé la question des Territoires du Nord (îles Kouriles du Sud), qu’il avait eu à traiter lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères de l’URSS. Avant cela, j’avais appris à Moscou de la bouche de Sergeï Tarassenko, un ancien haut fonctionnaire de ce ministère qui était l’adjoint de M. Chevardnadze, que la résolution du problème avec le Japon des Territoires du Nord était inscrit à l’agenda de la diplomatie nouvelle de la Perestroïka, après la réunification des deux Allemagne. Il m’avait aussi dit qu’une fois que ces deux questions seraient résolues, la Russie avait l’intention de rejoindre la « maison unie de l’Europe ».

Tarassenko avait déclaré qu’au Kremlin, la tendance générale était alors à résoudre la question de ces territoires (le retour des quatre îles que sont ces territoires), car elle faisait obstacle à la normalisation des relations avec le Japon, et il avait ajouté qu’il regrettait que le temps ait manqué pour cela. Lorsque j’en avais parlé à M. Chevardnadze, il m’avait révélé que « M. Gorbatchev reconnaissait la question de ces territoires, qui avait été jusqu’alors niée, et de franches discussions avaient débuté. Malheureusement, il n’a pas pu les mener jusqu’à leur terme. Le problème aurait pu être résolu si l’environnement avait été prêt. » Il avait même plaisanté à ce sujet : « Si les Territoires du Nord se trouvaient en mer Noire, la Géorgie les aurait cédés au Japon. »

La Russie approuvait un élargissement à l’Est

La Russie avait au demeurant accepté l’expansion de l’OTAN à l’Est en échange de son entrée dans le G8.

Lors du sommet américano-russe qui s’est tenu en mars 1997 à Helsinki, la capitale finlandaise, le président Clinton avait promis qu’il soutiendrait l’adhésion de la Russie et à l’OMC et son entrée au G8. En échange, le président Eltsine avait accepté l’adhésion à l’OTAN de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie.

La même année, le président Eltsine avait conclu avec les pays de l’OTAN l’Acte fondateur OTAN-Russie, par lequel les deux parties s’entendaient pour ne pas se considérer comme ennemies, et les trois pays cités plus haut entraient dans l’OTAN. La Russie avait reconnu de facto l’élargissement à l’Est de cette organisation. Accorder à la Russie le statut de grande puissance en l’intégrant dans le G8 avait pour but de restaurer la fierté du pays blessé d’être le perdant de la Guerre froide.

Le Japon avait joué un rôle dans cette réconciliation. Avant le sommet de Helsinki, le président Clinton avait téléphoné à Hashimoto Ryūtarō, alors Premier ministre, pour lui demander sa coopération. Le Japon avait exprimé de la sympathie pour la frustration de la Russie qui avait accepté cet élargissement, et les relations entre les deux pays progressaient. Lors du sommet Russie-Japon de Krasnoïarsk, le président Eltsine avait exprimé son désir de résoudre la question des Territoires du Nord, et les deux parties avaient convenu de tout faire pour conclure un traité de paix d’ici à l’an 2000, mais ce retour au Japon n’a pas pu se réaliser.

M. Poutine qui a succédé à M. Eltsine au poste de président était à son entrée en fonction bien disposé vis-à-vis de la partie occidentale. Lors d’une visite à Londres en 2000, il avait déclaré qu’une adhésion de la Russie à l’OTAN n’était pas exclue si elle se faisait entre partenaires égaux. La Russie avait offert son plein support à la lutte des États-Unis contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001.

En 2002, il s’était encore rapproché de l’OTAN en signant la déclaration de Rome intitulée : « Les relations OTAN-Russie : une qualité nouvelle », en lien avec la création du Conseil OTAN-Russie. Sur la base de cette déclaration, sept nouveaux pays, dont les trois pays baltes, ont rejoint l’OTAN. Vladimir Poutine lui-même a donc signé à deux reprises des documents indiquant que l’OTAN et la Russie n’étaient pas des ennemis. De plus, le fait qu’il ait laissé entendre que la Russie n’excluait pas de devenir un jour membre de l’OTAN ne concorde pas avec la raison donnée pour justifier l’invasion russe de l’Ukraine, à savoir l’élargissement à l’Est de l’OTAN qu’il considère comme un ennemi.

Lors de la conférence sur la sécurité de Munich en 2007, M. Poutine était inquiet de l’expansion de l’OTAN, et en 2008, lorsque promesse fut faite à la Géorgie et à l’Ukraine qu’elles rejoindraient à l’avenir l’OTAN, il a fait volte-face et a parlé d’une menace pour la Russie. En août de la même année, la Russie a attaqué la Géorgie avant d’annexer en 2014 la Crimée. La Russie a alors perdu sa place au G8.

La Russie veut empêcher l’infiltration de la démocratie

Il y a des gens qui critiquent l’expansion de l’OTAN et expriment de la compréhension pour les arguments de M. Poutine. George Kennan, ancien ambassadeur des États-Unis en URSS, qui avait proposé une politique de containment vis-à-vis de l’Union soviétique avait publié en février 1997 une tribune dans un journal américain, dans laquelle il qualifiait d’erreur l’élargissement de l’OTAN à l’Est et s’y opposait. Un autre universitaire américain, John Mearsheimer, de l’université de Chicago, critique « l’élargissement inconsidéré de l’OTAN qui a excité la Russie » ; selon lui « les États-Unis portent la première responsabilité de conflit entre la Russie et l’Ukraine », et il souligne l’existence à l’arrière-plan du complexe militaro-industriel.

Comme M. Chevardnadze, j’ai conscience que les pays voisins de la Russie visent à sortir de l’orbite russe, à prospérer grâce à l’économie de marché, et à devenir membres de l’Occident. De plus, ces pays indépendants et souverains ont le droit de choisir librement avec qui ils veulent s’allier.

La Russie qui tente de modifier unilatéralement les frontières par la force armée ne les attire pas du tout comme une nation avec laquelle ils veulent être liés. De plus, justifier une invasion au prétexte de la « menace » que constitue l’OTAN, alors même qu’elle l’avait approuvée, dépasse toutes les limites de l’acceptable.

La véritable raison de l’hostilité de M. Poutine est probablement la démocratie en Ukraine. Si la nation ukrainienne jouit de la liberté en florissant économiquement, cela ne pourra qu’ébranler le régime du Kremlin et faire douter le peuple russe de ses dirigeants. Il craint que le choix de la liberté et de la démocratie du peuple ukrainien, un peuple slave comme le peuple russe, ait des répercussions en Russie.

Il ne faut pas se laisser mener en bateau par les sophismes de M. Poutine qui continue à commettre des crimes de guerre sous le prétexte de la menace de l’élargissement de l’OTAN. Les Japonais qui connaissent mieux que personne le vrai caractère de la Russie qui occupe illégalement les quatre îles du Nord qu’elle a envahies il a de cela 77 ans, en rompant le pacte nippo-soviétique, doivent maintenant s’en rendre à nouveau pleinement compte.

(Photo de titre : le président géorgien Edouard Chevardnadze [à gauche] et le président russe Vladimir Poutine lors de leur participation au sommet informel de la CEI à Almaty au Kazakhstan en mars 2002)

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