Vers une nouvelle ère impériale, vers un nouveau Japon

Repenser la succession impériale au Japon : patriarcat et quête d’identité nationale

Politique

Une réforme impopulaire de la loi sur la maison impériale a relancé le débat sur les règles qui réservent la succession au trône aux hommes issus de la lignée masculine. S’appuyant sur des recherches en démographie historique, l’auteure souligne la place qu’occupe, au sein de la maison impériale comme dans l’ensemble de la société japonaise, une tradition souple reconnaissant à la fois les lignées paternelle et maternelle.

Le dilemme de la succession

Une révision controversée de la loi sur la maison impériale a été adoptée en juillet, suscitant critiques et débats au sein d’une opinion publique profondément divisée, mais majoritairement défavorable à cette réforme.

Précisons d’emblée que l’empereur du Japon n’est pas un souverain doté d’un pouvoir politique ou de l’autorité de gouverner. Comme l’énonce l’article premier de la Constitution promulguée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’empereur est « le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain ». L’institution impériale japonaise relève donc des monarchies symboliques, la forme de monarchie constitutionnelle dans laquelle les prérogatives du monarque sont les plus réduites.

Le trône impérial japonais partage toutefois avec les monarchies classiques son caractère héréditaire. L’article 2 de la Constitution dispose ainsi : « Le trône impérial est dynastique et la succession se fait conformément à la loi sur la maison impériale adoptée par la Diète. »

C’est là que réside le problème. L’article premier de la loi sur la maison impériale, initialement adoptée en 1889, stipule que « la succession au trône impérial est réservée aux descendants mâles de la lignée masculine appartenant à la lignée impériale ».

Au cours de l’histoire japonaise, 8 femmes ont occupé le trône, pour un total de 10 règnes officiellement reconnus. Pourtant, la loi sur la maison impériale adoptée après la Restauration de Meiji de 1868 a interdit aux femmes d’y accéder. Cette disposition a été maintenue même après la promulgation d’une nouvelle Constitution démocratique, à la suite de la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale.

Ces dernières années, cette restriction est devenue de plus en plus problématique avec la raréfaction des naissances dans la famille impériale. L’empereur Naruhito, 66 ans, et son épouse, l’impératrice Masako, 62 ans, n’ont qu’une enfant, la princesse Aiko, 24 ans. Le frère cadet de l’empereur, le prince héritier Akishino, 60 ans, et le fils de ce dernier, le prince Hisahito, 20 ans, occupent donc respectivement les première et deuxième places dans l’ordre de succession. Grâce à ce neveu, la relève semblait assurée dans l’immédiat, mais le très faible nombre de jeunes hommes au sein de la maison impériale rendait l’avenir incertain.

Un pas en arrière

Pour remédier à cette situation, le gouvernement a récemment présenté et fait adopter une réforme autorisant la famille impériale à adopter des parents masculins issus de branches qui avaient perdu leur statut impérial après la Seconde Guerre mondiale. Les fils de ces hommes pourront alors accéder au trône en l’absence d’un parent masculin plus proche. Une autre disposition permet désormais aux femmes de la famille impériale de conserver leur statut après le mariage (alors qu’elles devenaient auparavant automatiquement de simples citoyennes). Ce statut n’est toutefois accordé ni à leur époux ni à leurs enfants. En somme, l’accès au trône reste juridiquement fermé aussi bien aux femmes de la famille impériale qu’à leurs descendants.

Sur ce sujet, le gouvernement semble en décalage avec l’opinion publique. Selon la plupart des sondages, sa cote de popularité a chuté de 5 à 11 % immédiatement après l’adoption de la loi révisée. Même une enquête du quotidien Yomiuri, plutôt marqué à droite, a révélé que pas moins de 85 % des personnes interrogées étaient favorables à une nouvelle révision autorisant les femmes à monter sur le trône.

Quelles ont été les réactions à l’étranger ? Dans les médias traditionnels comme sur les réseaux sociaux, c’est apparemment la stupeur qui domine devant la persistance de telles attitudes sexistes. « Quel archaïsme ! » s’exclame un internaute, dans une publication représentative de ces réactions. Beaucoup relèvent aussi l’ironie de voir cette loi présentée par le gouvernement de Takaichi Sanae, la première femme à occuper le poste de Premier ministre au Japon. « Si les femmes peuvent être Premières ministres, fait remarquer un autre internaute, il n’existe aucune raison impérieuse d’exclure la princesse Aiko de la succession impériale. »

Certains participants à ce débat international défendent néanmoins la réforme, en invoquant le relativisme culturel et le respect de la culture japonaise, allant parfois jusqu’à accuser ses détracteurs d’ethnocentrisme. « Laissez certains pays conserver leurs traditions, plaide l’un d’eux. Tout n’a pas besoin d’être modernisé. »

Au Japon aussi, les commentateurs favorables à la réforme mettent en avant la « tradition japonaise ». Ils reconnaissent que des femmes ont régné (six dans l’Antiquité et deux à l’époque d’Edo), mais soulignent qu’elles étaient toutes rattachées à la famille impériale par leur père : la succession par la lignée féminine n’a jamais été autorisée. Ils refusent également que des femmes issues de la lignée masculine puissent accéder au trône, au motif que cela ouvrirait la voie à une succession par la lignée féminine.

La tradition japonaise de filiation bilatérale

Je conteste depuis longtemps l’idée selon laquelle la filiation patrilinéaire (c’est-à-dire la transmission par les hommes) serait une tradition proprement japonaise. Au contraire, la préférence pour une succession en ligne masculine au sein de la maison impériale est née de la sinisation de la monarchie japonaise.

Sociologue de la famille de formation, j’ai eu recours aux méthodes de la démographie historique pour étudier la famille japonaise de l’époque d’Edo (1603–1868) au début de l’ère Meiji (1868–1912). Durant cette période, environ un homme sur cinq était adopté par une autre famille, et plus de la moitié de ces hommes étaient des muko-yôshi, autrement dit des gendres adoptés comme fils.(*1) Cette coutume, qui permettait de perpétuer la lignée familiale par les femmes, était presque incontournable dans les foyers ayant des filles, mais aucun fils biologique en âge de devenir chef de famille. Lorsqu’il n’y avait ni fils ni fille susceptible d’assurer la succession, la règle était de recourir à une adoption sans mariage. Dans ce cas, le fils adoptif était souvent choisi parmi les parents masculins du côté maternel (et il arrivait aussi que l’héritier adopté soit une personne sans aucun lien avec la famille).

Cette liberté à l’égard d’une stricte filiation patrilinéaire est un trait traditionnel de la famille japonaise. Elle surprend souvent les Chinois ou les Coréens, chez qui la succession, y compris par adoption, était traditionnellement réservée aux parents masculins portant le même nom de famille.

On pourrait supposer que, dans la société d’ordres de l’époque d’Edo, cette souplesse pragmatique se limitait aux gens du commun : paysans, marchands et artisans. La classe guerrière au pouvoir, attachée aux valeurs confucéennes, ne devait-elle pas suivre plus strictement la filiation patrilinéaire ? Pour dissiper ces doutes, je voudrais présenter l’étude novatrice de Tsubouchi Reiko, publiée en 2001 : « Sociologie démographique de la succession : qui héritait de la maison ? » (Keishô no jinkô shakaigaku - dare ga « ie » o tsuida ka). Cet ouvrage de démographie historique repose sur une analyse quantitative des généalogies de familles de samouraïs consignées par différents han, les fiefs héréditaires de l’époque d’Edo. Si l’on considère généralement que les samouraïs de l’époque prémoderne respectaient le principe de primogéniture masculine, c’est-à-dire la succession par le fils aîné, ce livre met en lumière le système complémentaire auquel recouraient les familles sans fils biologique. Les recherches de Tsubouchi montrent que, parmi les familles ayant des filles mais aucun fils, plus de 60 % adoptaient un gendre, tandis qu’environ 10 à 30 % adoptaient un fils sans l’associer à un mariage. Même dans la classe guerrière, la règle d’une succession réservée aux hommes de la lignée masculine était donc appliquée avec une certaine souplesse.

La popularité de la princesse Aiko n’explique qu’en partie le fait qu’environ 85 % des adultes japonais soient aujourd’hui favorables à ce qu’une femme puisse devenir impératrice régnante. Cette opinion s’enracine plus profondément dans une longue tradition, dont des générations de Japonais ont été témoins ou qu’ils ont eux-mêmes vécue.

La souplesse de la filiation dans les sociétés périphériques

Élargissons notre perspective historique.

Le démographe et anthropologue français Emmanuel Todd avance que les sociétés à filiation bilatérale étaient autrefois largement répandues sur le continent eurasiatique. Ces sociétés reconnaissent les lignées masculine et féminine, sans privilégier l’une au détriment de l’autre. Les clans du Japon préhistorique et des débuts de l’Antiquité auraient conservé un tel système. Les femmes représentent une part importante des souverains inhumés dans les tertres funéraires japonais de la période Kofun, du IIIe au début du VIIe siècle. Himiko, que les chroniques chinoises anciennes désignent comme la souveraine du Yamatai, n’était donc pas une exception. Par ailleurs, la moitié des souverains ayant régné à l’époque de Nara (710–794) étaient des femmes.

Selon Todd, les systèmes patrilinéaires étaient la règle dans les grandes civilisations de l’intérieur de l’Eurasie, notamment en Chine, en Inde et dans les empires d’Asie occidentale. Certains avancent que cela tenait en partie à leur plus grande efficacité dans la guerre et la conquête. Dans son interprétation, l’histoire de la famille est marquée par le recul des sociétés à filiation bilatérale vers les marges du continent, à mesure que les systèmes patriarcaux des grandes civilisations s’imposaient, par l’invasion ou par la domination culturelle.(*2) Mes nombreuses recherches sur la famille en Asie m’ont conduite à la même conclusion.

Au Japon, l’adoption du système de gouvernement ritsuryô, issu de la Chine des Tang (618–907), a amorcé une évolution progressive des principaux clans vers la filiation patrilinéaire. Les pratiques matrilocales, qui consistent à vivre auprès de la famille de l’épouse après le mariage, se sont pourtant maintenues dans l’aristocratie de l’époque de Heian (794–1185). Les liens de parenté du côté maternel ont conservé une grande importance et une forte influence jusqu’à la fin de Heian et à l’époque de Kamakura (1185–1333), comme en témoignent les puissants clans Fujiwara et Hôjô.

De plus, la population n’a jamais pleinement adopté la succession par la lignée masculine. Le système traditionnel de filiation bilatérale a survécu dans les usages des gens du commun. L’importation de normes et de pratiques sociales provenant de civilisations jugées plus « avancées » commence souvent par les classes supérieures. Lorsque les coutumes de celles-ci diffèrent de celles du peuple, il est sans doute erroné de les considérer comme plus représentatives des traditions propres à cette société.

Le Japon n’a pas été le seul pays à subir la pression de la civilisation chinoise en faveur de la filiation patrilinéaire. Dans la péninsule coréenne, le mariage matrilocal s’est maintenu durant la période de Goryeo (935–1392), avant de reculer sous la dynastie Joseon (1392–1897), alors que le confucianisme se diffusait rapidement. Pour préserver la pureté de la lignée paternelle, les veuves coréennes étaient exhortées à ne pas se remarier et, dans certains cas, même encouragées à suivre leur époux dans la mort. Au Japon, en revanche, il restait relativement facile pour les femmes de divorcer et de se remarier. Séparé du continent asiatique, le Japon était davantage à l’abri de l’influence directe de la Chine que ne l’était la Corée. À l’instar des sociétés de l’extrémité occidentale de l’Europe, il a préservé sa tradition de filiation bilatérale alors même que les normes patrilinéaires devenaient dominantes. L’accession périodique de femmes au trône témoigne de la persistance de cette filiation bilatérale dans ces régions périphériques.

Au-delà du patriarcat confucéen

L’identité nationale japonaise n’est pas facile à définir. À l’époque d’Edo, les penseurs du courant naissant des études nationales, représenté par Motoori Norinaga (1730–1801) et Hirata Atsutane (1776–1843), distinguaient l’esprit proprement japonais, le yamato-gokoro, de l’esprit des normes et des formes importées de Chine, le kara-gokoro. Parmi les différences qu’ils soulignaient figurait la tradition japonaise de reconnaissance de la lignée féminine. À l’inverse, l’école de Mito, ou Mitogaku, qui s’est développée à peu près à la même époque et s’enracinait dans le confucianisme, défendait le principe de la succession patrilinéaire. Ses historiens insistaient pour que l’impératrice Jingû, qui aurait vécu au IIIe siècle, soit désignée par le titre de kôgô, « épouse de l’empereur », et non par celui, plus élevé, de tennô, porté par les empereurs japonais, qu’ils soient légendaires ou historiques.(*3)

Après la Restauration de Meiji, l’école de Mito a exercé une influence prépondérante sur le gouvernement. La loi sur la maison impériale a ainsi inscrit dans le droit une règle jusque-là inconnue au Japon : seuls les hommes issus de la lignée masculine pouvaient accéder au trône. L’image d’un empereur de sexe masculin convenait aussi à un État moderne soucieux d’accroître son poids international, notamment sa puissance militaire. L’esprit de l’Empire japonais moderne s’incarnait dans l’image de l’empereur Meiji à cheval, vêtu d’un uniforme militaire à l’occidentale qui remplaçait les habits de cour japonais traditionnels.

Aucune société ne possède une identité simple et monolithique. Il serait plus juste d’envisager notre identité nationale comme un assemblage de strates qui se superposent et interagissent, chacune issue de circonstances historiques différentes. Par exemple, à une structure de parenté fondamentale viennent se greffer des éléments importés d’une grande civilisation voisine, avant que l’ensemble soit réorganisé sur le modèle de l’État-nation moderne.

Or, partout dans le monde, les conservateurs d’aujourd’hui tendent à privilégier la composante de l’identité nationale héritée d’une grande civilisation, y compris le système religieux ou éthique qui lui est associé. Malheureusement, cette strate est presque toujours de nature patriarcale, et donc patrilinéaire. Le Japon ne fait pas exception. C’est pourquoi la maison impériale est désormais juridiquement soumise à une règle de succession patrilinéaire d’une rigidité peu conforme aux traditions japonaises.

Cette tendance place cependant le Japon face à un dilemme, situé comme il l’est à la périphérie de la sphère de civilisation chinoise. Adopter la filiation patrilinéaire, c’est se siniser. Accepter cette logique revient à nous inscrire dans la sphère d’influence de la Chine, dans un ordre mondial aujourd’hui instable. Au fil de son histoire, le Japon a assimilé de nombreux éléments de la civilisation et de la culture chinoises, des baguettes au tofu, en passant par les idéogrammes et la littérature. Mais nous ne souhaitons pas adopter tout cet héritage en bloc, y compris l’autocratie et la suprématie masculine. Pour traverser la recomposition de l’ordre mondial en cours, nous ferions mieux de chercher notre identité complexe dans la souplesse singulière des traditions de notre propre société, constituée de multiples strates, tout en restant attentifs aux possibilités de liens avec d’autres sphères culturelles.

(Photo de titre : des membres de la famille impériale lors de la présentation des vœux au public au palais impérial, le 2 janvier 2026. De gauche à droite : la princesse Aiko, fille de l’empereur Naruhito ; la princesse Kako, deuxième fille du prince héritier Fumihito ; et son frère cadet, le prince Hisahito, deuxième dans l’ordre de succession au trône. Sankei Visual)

(*1) ^ Kurosu Satomi et Ochiai Emiko, « L’adoption comme stratégie de succession face aux contraintes démographiques : un cas dans le Japon du XIXe siècle » (Adoption as an Heirship Strategy under Demographic Constraints: A Case from Nineteenth-Century Japan), Journal of Family History, vol. 20, n° 3, p. 261–288.

(*2) ^ Emmanuel Todd, L’Origine des systèmes familiaux, Paris, Gallimard, 2011.

(*3) ^ L’impératrice Jingû est un personnage semi-légendaire dont l’existence historique fait débat. Elle aurait été l’épouse de l’empereur Chûai, considéré comme le quatorzième empereur dans l’ordre officiel de succession, et la mère de l’empereur Ôjin. Après la mort de Chûai, elle aurait gouverné le pays pendant 69 ans, avant l’accession de son fils au trône. Initialement considérée comme le quinzième souverain du Japon, elle a été retirée de l’ordre officiel de succession en vertu de l’ordonnance de 1926 sur le registre de la lignée impériale.

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