L’ethno-photographie pour témoigner des anciens modes de vie des Japonais

Amami en images : préserver une identité fragile grâce à l’ethno-photographie

Culture Tradition Région

La culture unique des îles Amami a évolué au fil des millénaires, mais elle a été largement perdue durant la poussée économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. L’ethno-photographe Haga Hideo a œuvré à capturer les usages et traditions populaires, et le flambeau a été repris par Hamada Futoshi, lui-même originaire d’Amami.

La culture perdue d’Amami

Je suis né sur les îles Amami en 1953, l’année où le gouvernement des îles a été rétrocédé au Japon après une période d’après-guerre sous le contrôle des américains. C’était un Japon en plein essor économique, avec une croissance rapide sur tous les plans.

En cette période, on constate un véritable exil à partir des communautés agricoles et des îles éloignées de jeunes gens à la recherche d’emplois industriels dans les régions métropolitaines de Tokyo et d’Osaka. Tout ce qui relève des festivals, cérémonies, et de la culture locale est considéré comme « vieillot » et disparaît rapidement. Dans les écoles, on encourage les enfants à mettre de côté le dialecte local pour favoriser le japonais courant et leur permettre de s’intégrer à la société urbaine. C’est ce que j’ai vécu, petit, à Amami Ôshima. Lorsque je m’exprimais en patois local, j’avais droit à une pancarte disant « il parle en patois » qu’on accrochait en punition autour de mon cou, une humiliation qui reste cuisante jusqu’à ce jour.

Après le lycée, je prends la route de Tokyo pour faire carrière en tant que photographe, mais je rentre à Amami en 1979. Je commence à photographier le quotidien, le folklore et la nature des îles, mais aléatoirement, sans de plan établi. Six ans plus tard, je prends la décision d’orienter ma carrière à documenter le lapin noir d’Amami, une race locale désignée monument naturel par le gouvernement japonais.

Les 8 îles d’Amami

Le centre de Naze (devenu un quartier de la ville d’Amami) peu après le retour sous contrôle japonais. Les routes n’étaient pas goudronnées et on y voyait souvent des bus à moteur avant et des voitures hippomobiles.(© Haga Hideo)
Le centre de Naze (devenu un quartier de la ville d’Amami) peu après le retour sous contrôle japonais. Les routes n’étaient pas goudronnées et on y voyait souvent des bus à moteur avant et des voitures hippomobiles.(© Haga Hideo)

(En haut) Le quartier de Naze aujourd’hui. Les bas-fonds de la baie ont été remblayés, et un port pouvant accueillir de gros navires construit. (En bas) L’avenue commerciale Amami Hondôri garde un petit air rétro. (© Hamada Futoshi)
(En haut) Le quartier de Naze aujourd’hui. Les bas-fonds de la baie ont été remblayés, et un port pouvant accueillir de gros navires construit. (En bas) L’avenue commerciale Amami Hondôri garde un petit air rétro. (© Hamada Futoshi)

L’importance de préserver la culture locale

Tout en traversant les forêts à la recherche des lapins, je me suis mis à penser à l’évolution de la nature sur Amami. Les forêts vierges qui abritent des espèces endémiques rares sont vieilles de 6 000 ans. Nos ancêtres se servaient de leurs sens aiguisées pour apprendre par expérience quelles espèces étaient comestibles et comment se protéger des serpents vénimeux, ainsi que des typhons et autres phénomènes naturels. Ce respect profond de la nature est depuis toujours ancré dans la culture traditionnelle des îles.

Je me suis mis à ressentir un lien bien plus profond envers ma terre natale en 1987. Mes photos avaient été sélectionnées pour l’espace sur les sciences naturelles du musée d’Amami qui était sur le point d’ouvrir ses portes. J’y ai découvert les collections de photos des îles datant des années 1950 du maître de l’ethno-photographie, Haga Hideo. J’admirais ses clichés dans les magazines spécialisés et les collections depuis que j’étais étudiant, mais c’est à ce moment que j’ai appris que ce grand personnage avait fait ses débuts à Amami.

Les photos de Haga m’ont rappelé de vieux souvenirs de maisons aux toits de chaume et de rizières qui s’étendaient à perte de vue. Malheureusement la politique agricole du gouvernement a fait qu’une fois les îles rétrocédées au Japon, les rizières ont été converties en champs et toutes les traditions associées à la culture du riz ont été oubliées. Comme il était à Amami à l’époque, Haga a pu documenter de sa perspective d’ethno-photographe tout un monde en voie de disparition.

J’ai rencontré Haga en personne en 1982 lorsque j’ai adhéré à la Société des photographes professionnels du Japon et participé à ma première assemblée générale. Haga qui était un des fondateurs de la société, était présent. Lorsque je me suis présenté en disant que j’étais originaire d’Amami, son visage s’est illuminé d’un grand sourire et il m’a dit : « Ah, Amami où j’ai fait mes débuts en tant que photographe. Tant qu’il y aura des gens sur terre, les traditions folkloriques perdureront, mais il faut savoir faire la différence entre celles qu’il faut sauvegarder et celles qui ne seraient pas une grande perte même si elles disparaissent. » Ses paroles m’ont fortement encouragé à continuer de photographier Amami.

Le rituel de Shikyoma, associé à la culture du riz, est originaire d’Uken, à Amami Ôshima. Dans les maisons, les premiers épis de riz étaient offerts aux divinités, et chaque membre de la famille mangeait quelques graines de riz. (© Haga Hideo)
Le rituel de Shikyoma, associé à la culture du riz, est originaire d’Uken, à Amami Ôshima. Dans les maisons, les premiers épis de riz étaient offerts aux divinités, et chaque membre de la famille mangeait quelques graines de riz. (© Haga Hideo)

La commune d’Akina, qui fait partie de la ville de Tatsugô, est l’un des seuls endroits à Amami Ôshima où l’on cultive toujours le riz. Dans le rituel local de Shochogama, les hommes foulent une toiture de chaume pour assurer une bonne récolte. C’est le point culminant d’Akina Arasetsu, une manifestation qui a lieu au huitième mois du calendrier lunaire. (© Hamada Futoshi)
La commune d’Akina, qui fait partie de la ville de Tatsugô, est l’un des seuls endroits à Amami Ôshima où l’on cultive toujours le riz. Dans le rituel local de Shochogama, les hommes foulent une toiture de chaume pour assurer une bonne récolte. C’est le point culminant d’Akina Arasetsu, une manifestation qui a lieu au huitième mois du calendrier lunaire. (© Hamada Futoshi)

Dans le rituel de Hirase Mankai, des prêtresses vêtues de blanc se rassemblent sur la plage au crépuscule pour invoquer des divinités d’au-delà des mers. (© Hamada Futoshi)
Dans le rituel de Hirase Mankai, des prêtresses vêtues de blanc se rassemblent sur la plage au crépuscule pour invoquer des divinités d’au-delà des mers. (© Hamada Futoshi)

Akina Arasetsu est une fusion de la vénération des tanokami, divinités des rizières, et d’éléments du lieu mythique de Nirai Kanai d’Okinawa. Il est dit que ses origines datent d’avant le XVIIe siècle, quand Amami tombe sous le contrôle du clan Satsuma. (© Haga Hideo)
Akina Arasetsu est une fusion de la vénération des tanokami, divinités des rizières, et d’éléments du lieu mythique de Nirai Kanai d’Okinawa. Il est dit que ses origines datent d’avant le XVIIe siècle, quand Amami tombe sous le contrôle du clan Satsuma. (© Haga Hideo)

Restituer l’identité d’Amami

L’ethno-photographie commence à susciter de l’intérêt dans les années 1990. L’éclatement de la bulle marque la fin de la croissance économique, et les Japonais se remettent en cause. La notion de l’identité est élargie à l’appartenance à un groupe ou une région, encourageant chacun à redéfinir ses racines.

En 1995, je lance Horizon, une newsletter sur la culture, la nature et les gens d’Amami dans le but de mieux faire connaître l’identité des îles au public. Ma femme en est la rédactrice. Haga nous soutient pleinement et accepte d’écrire des textes sur les photos qu’il avait prises dans les années 1950. Il a continué à participer jusqu’en 2009. Il gardait un souvenir tellement vif de chaque prise de vue datant d’un demi-siècle et cela touchait beaucoup les lecteurs.

En 2021, Amami Ôshima et Tokunoshima, ainsi que la partie nord d’Okinawa et Iriomote, sont inscrits au patrimoine naturel de l’Unesco. Ceci a non seulement attiré l’attention publique sur la biodiversité remarquable d’Amami, mais a aussi encouragé les gens des îles à une réflexion sur une meilleure coexistence avec leur environnement naturel. C’est à cette époque que le fils de Haga Hideo, Hinata, prend la décision d’offrir une collection numérique de 20 000 clichés de son père au Musée d’Amami et à des municipalités locales. Il est essentiel pour nous de préserver les paysages, les coutumes et les habitants immortalisés par son objectif. Sauvegarder et transmettre cette œuvre précieuse va sans aucun doute aider les générations futures de ces îliens à construite leur avenir.

Le shodonshibaya est une version du théâtre comique kyôgen propre à l’île de Kakeroma. (© Haga Hideo)
Le shodonshibaya est une version du théâtre comique kyôgen propre à l’île de Kakeroma. (© Haga Hideo)

Les origines du shodonshibaya remonteraient à environ 800 ans. Les représentations ont lieu durant le festival du sanctuaire d’Ôchon, le neuvième jour du neuvième mois du calendrier lunaire. (© Hamada Futoshi)
Les origines du shodonshibaya remonteraient à environ 800 ans. Les représentations ont lieu durant le festival du sanctuaire d’Ôchon, le neuvième jour du neuvième mois du calendrier lunaire. (© Hamada Futoshi)

Il n’existait pas de voitures sur l’île de Kikai il y a 70 ans, et les habitants se déplaçaient à cheval. (© Haga Hideo)
Il n’existait pas de voitures sur l’île de Kikai il y a 70 ans, et les habitants se déplaçaient à cheval. (© Haga Hideo)

L’île de Kikai aujourd’hui. Une route goudronnée coupe à travers des champs de canne à sucre. La cultivation du sésame blanc est encouragée après la guerre, et l’île produit aujourd’hui 40 % de la récolte du Japon. (© Hamada Futoshi)
L’île de Kikai aujourd’hui. Une route goudronnée coupe à travers des champs de canne à sucre. La cultivation du sésame blanc est encouragée après la guerre, et l’île produit aujourd’hui 40 % de la récolte du Japon. (© Hamada Futoshi)

Le festival de Hamaori, à Inokawa, sur l’île de Tokunoshima, est un rituel pour remercier les esprits des ancêtres pour une bonne récolte. Au septième mois selon le calendrier lunaire, chacun apporte à manger et à boire à la plage pour un repas festif avant de faire le tour des villages en dansant le Natsume-odori jusqu’à l’aube. (© Haga Hideo)
Le festival de Hamaori, à Inokawa, sur l’île de Tokunoshima, est un rituel pour remercier les esprits des ancêtres pour une bonne récolte. Au septième mois selon le calendrier lunaire, chacun apporte à manger et à boire à la plage pour un repas festif avant de faire le tour des villages en dansant le Natsume-odori jusqu’à l’aube. (© Haga Hideo)

Bien que l’on ne cultive quasiment plus de riz sur Tokunoshima, lefestival Hamaori et la danse Natsume-odori continuent à renforcer les liens entre les communautés. (© Hamada Futoshi)
Bien que l’on ne cultive quasiment plus de riz sur Tokunoshima, lefestival Hamaori et la danse Natsume-odori continuent à renforcer les liens entre les communautés. (© Hamada Futoshi)

(À gauche) Des femmes tissent de la soie pongée tsumugi chez elles à Kasari, à Amami Ôshima, où l’on produit cette soie depuis 1 300 ans. Une forte demande dans les années 1970 a entraîné une production également à l’étranger. De nos jours, la production n’est plus qu’un soixante-dixième de ce qu’elle était. (À droite) Une femme dans une ferme à Wadomari file des fibres de bananier pour les tissus bashôfu, un produit artisanal local. (© Haga Hideo)
(À gauche) Des femmes tissent de la soie pongée tsumugi chez elles à Kasari, à Amami Ôshima, où l’on produit cette soie depuis 1 300 ans. Une forte demande dans les années 1970 a entraîné une production également à l’étranger. De nos jours, la production n’est plus qu’un soixante-dixième de ce qu’elle était. (À droite) Une femme dans une ferme à Wadomari file des fibres de bananier pour les tissus bashôfu, un produit artisanal local. (© Haga Hideo)

Hasegawa Chiyoko (née en 1939), spécialiste en artisanat bashôfu a appris les techniques de production, qui avaient disparu à l’ile d’Okinoerabu, à Okinawa, de Taira Toshiko (1921-2022), désigné Trésor national vivant. (© Hamada Futoshi)
Hasegawa Chiyoko (née en 1939), spécialiste en artisanat bashôfu a appris les techniques de production, qui avaient disparu à l’ile d’Okinoerabu, à Okinawa, de Taira Toshiko (1921-2022), désigné Trésor national vivant. (© Hamada Futoshi)

L’île d’Okinoerabu est constituée de calcaire et les sources naturelles sont vitales pour tous. (© Haga Hideo)
L’île d’Okinoerabu est constituée de calcaire et les sources naturelles sont vitales pour tous. (© Haga Hideo)

Les eaux coulent toujours à Jokkyonuhô, dans la ville de China, devenu un lieu de loisirs. (© Hamada Futoshi)
Les eaux coulent toujours à Jokkyonuhô, dans la ville de China, devenu un lieu de loisirs. (© Hamada Futoshi)

Scènes de vie à Yoron, qui était l’île la plus au sud du Japon jusqu’au retour d’Okinawa sous contrôle japonais. (© Haga Hideo)
Scènes de vie à Yoron, qui était l’île la plus au sud du Japon jusqu’au retour d’Okinawa sous contrôle japonais. (© Haga Hideo)

Le littoral de Chabana, sur l’île de Yoron. Un port a été installé au milieu des récifs de corail. (© Hamada Futoshi)
Le littoral de Chabana, sur l’île de Yoron. Un port a été installé au milieu des récifs de corail. (© Hamada Futoshi)

Yoron Folk Village est un musée privé établi en 1996, à l’époque où la production de masse envahissait Amami et menaçait la culture locale. Sa mission est de faire connaître le mode de vie d’antan aux générations futures à travers des expositions, des ventes d’objets et des ateliers. (© Hamada Futoshi)
Yoron Folk Village est un musée privé établi en 1996, à l’époque où la production de masse envahissait Amami et menaçait la culture locale. Sa mission est de faire connaître le mode de vie d’antan aux générations futures à travers des expositions, des ventes d’objets et des ateliers. (© Hamada Futoshi)

Les photos monochromes de cet article ont été réalisées par Haga Hideo entre 1955 et 1957.

(Texte et photos de Hamada Futoshi. Photo de titre : à gauche, une photo faite sur la plage de Okinoerabu en 1955 par Haga Hideo qui déplorait la perte de cette tradition [© Haga Hideo] ; à droite, le festival Hamaori de Tokunoshima préserve une partie de ce rituel [© Hamada Futoshi].)

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