L’ethno-photographie pour témoigner des anciens modes de vie des Japonais
« Aenokoto » : à la découverte d’un rite du patrimoine mondial associé à la moisson du riz
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La manifestation physique d’un esprit invisible est au cœur de ce rite
Oku-Noto no Aenokoto (ci-après Aenokoto) est un rite de la moisson du riz transmis de génération en génération dans les villes et les villages d’Oku-Noto, la partie la plus septentrionale de la péninsule de Noto. Le 5 décembre, les agriculteurs accueillent chez eux Ta-no-kami, l’une des représentations de la divinité des rizières, lui préparant un bain et un repas en remerciement pour la récolte. Le 9 février, un rite similaire se déroule afin de prier pour une moisson abondante l’automne suivant, avant le retour de la divinité vers les rizières. Certains éléments d’Aenokoto sont similaires au Niiname-sai, la cérémonie où l’empereur fait offrande des premiers grains de riz aux divinités. C’est pour cette raison qu’on l’appelle parfois la version folklorique du Niiname-sai, une manifestation physique d’Inadama, « l’esprit du riz ».

Dans la ville de Noto, Aenokoto se tient le 5 décembre et le 9 février au sein du Jardin botanique de Yanagida. L’ancienne bâtisse ayant été endommagée lors du grand séisme du 1er janvier 2024, le rite n’a pas eu lieu pendant deux années consécutives, mais il a repris en 2026. (© Shimozato Kazurô/Haga Library)
Aenokoto a été classé bien culturel immatériel par le gouvernement japonais en 1976, puis inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco en 2009. Ce qui a permis de susciter l’intérêt d’ethnologues et des médias, bien que certains habitants n’aient pas apprécié le côté chronophage de toute cette attention tandis que d’autres espéraient que le tourisme compenserait un peu les mauvaises récoltes. Le rite en soi pourrait paraître « vieillot » au premier regard, mais l’intérêt acharné qui lui a été porté par toutes ces personnes l’a aussi fait évoluer.
Dans mon ouvrage « Yanagita Kunio et l’étude contemporaine de l’ethnologie du folklore : Oku-Noto no Aenokoto au XXe siècle » (Yanagita Kunio to minzokugaku no kindai—Oku-Noto no Aenokoto no nijusseiki), publié en 2001, j’ai étudié la relation complexe entre ce « Niiname-sai du peuple », comme je l’expliquais plus haut, et chaque époque différente. J’ai choisi pour la couverture une photo d’Aenokoto par le célèbre ethno-photographe Haga Hideo car il a joué un rôle clé dans l’histoire de la recherche sur ce rite. En fait, l’interprétation de Aenokoto par Haga Hideo différait de celle de Yanagita Kunio, considéré comme le père de l’ethnologie du folklore au Japon, qui lui y voyait un rite tandis que Haga trouvait que c’était plutôt l’essence des croyances populaires.
Les offrandes d’aliments et de boissons d’une famille à la divinité des rizières Ta-no-kami, qui est représenté par des ballots de semences de riz et des radis blancs daikon fourchus. (© Haga Hideo)
Le regard de Yanagita sur Aenokoto
Poussées par Yanagita, les recherches sérieuses sur Aenokoto ont démarré en 1934. Yanagita espérait trouver des documents qui confirmeraient son hypothèse initiale au sujet du rite. Au terme de son étude, il a conclu que le mot Aenokoto était un amalgame des caractères pour « banquet » et « festival ». Cependant, les gens du pays appelaient le rite plutôt « Ta-no-kami » et il n’avait trouvé qu’un seul exemple de l’utilisation de « Aenokoto ». Yanagita a malgré cela choisi de se baser sur cette reférence unique, davantage en ligne avec sa propre hypothèse, pour appeler le rite « Aenokoto ».
En 1951, les forces d’occupation alliées ont autorisé la reprise des recherches sur les rites du culte impérial qui avaient été suspendues depuis 1945. Le prince Takahito, frère cadet de l’empereur Hirohito, en a profité en fondant avec Yanagita la « Société de recherche du Niiname-sai ». L’idée était de faire du rite du Niiname-sai une raison d’être historico-culturelle pour l’existence du système impérial, puisque l’empereur avait proclamé après la fin de la guerre qu’il n’était pas une divinité à forme humaine. C’est là où Yanagita a développé son idée que la manifestation d’Inadama (l’esprit du riz) à travers ine no ubuya (la naissance du riz) était ancrée de façon égale dans l’empereur et dans le peuple, et que Aenokoto était donc lié au rite du Niiname-sai.
De 1952 à 1953, sous l’égide de la Société de recherche du Niiname-sai, un groupe de neuf facultés d’arts et de lettres au Japon se penchant sur diverses disciplines a étudié sur le terrain la pratique d’Aenokoto à Noto, et a trouvé ce rite très utile pour imaginer la cérémonie secrète du Niiname-sai menée par l’empereur. Par ailleurs, le gendre de Yanagita, Hori Ichirô, un chercheur en religion, a déclaré qu’Aenokoto avait un aspect religieux en tant que version populaire de Niiname-sai. Une fois cette théorie publiée dans la revue de la Société de recherche Niiname-sai, l’interprétation de Yanagita s’est rapidement imposée.
Nous commençons à comprendre comment, dans les années qui ont suivi, il s’agit plutôt de l’imaginaire de Yanagita sur ce rituel, davantage qu’une recherche rigoureuse sur la nature d’Aenokoto, qui a pris le dessus dans l’orthodoxie dominante. Il existe même des preuves visuelles de cette particularité.
À l’époque où la Société de recherche du Niiname-sai a été fondée, un chercheur sur le folklore avait mis la main sur une photo d’Aenokoto où l’on voyait un homme d’un certain âge, vêtu de la tenue de cérémonie kamishimo, en pleine prière. Cette photographie constitue le premier regard de Yanagita sur le rite d’Aenokoto, et elle a été utilisée à plusieurs reprises dans les publications du centre de recherche de Yanagita.
Personne ne connaissait toutefois l’origine de ce cliché. M’étant entretenu avec les familles du photographe et de la personne figurant sur la photo, j’ai découvert qu’elle avait été prise en 1943, durant une représentation pour des officiers de l’armée impériale dans le cadre d’une cérémonie pour marquer la fin de la mise en place d’un terrain d’entraînement. La personne représentée, Nomoto Kichitarô, avait pris la place du prêtre shintô qui avait été enrôlé dans l’armée, et il avait transformé Aenokoto pour en faire un rite shintô. La photographie avait donc été prise dans des circonstances particulières au moment de la guerre, et bien que personne ne sait si Yanagita et ses collègues en étaient conscients ou pas, elle a continué à être utilisée pour représenter le « Niiname-sai populaire ».

L’une des premières photographies d’Aenokoto que Yanagita a vue. (Photo appartenant à la famille Nomoto, avec l’aimable autorisation de Kikuchi Akira)
Souligner le côté naïf des croyances populaires
Haga Hideo a photographié la famille Nomoto en 1954, période à laquelle il a commencé à s’interroger sur le caractère réellement authentique de cette image en tant que représentation de l’aenokoto. Il s’explique dans son livre « La divinité des rizières Ta-no-kami : les rites japonais liés à la culture du riz » (Tanokami: Nihon no inasaku girei).
« L’installation de l’autel, les offrandes, et le fait que la cérémonie avait lieu chez l’habitant rappelaient très fort les pratiques shintô. Où était le côté naïf des rites populaires ? Lorsque j’ai demandé des détails à la famille, ils m’ont expliqué, tout fiers, qu’ils avaient pris la place du prêtre avant et après la guerre et qu’ils étaient convaincus que mettre en place un autel shintô pour Ta-no-kami au moment d’Aenokoto apportait un côté sacré à la cérémonie. »
Bien qu’il était encore au tout début de sa carrière de photographe, Haga a su comprendre que la photographie avait été prise dans des circonstances particulières, chose que les ethnographes n’avaient pas saisi.

Des clichés d’Aenokoto pris par Haga chez la famille Nomoto en 1954. (© Haga Hideo)
Haga s’est mis à faire des recherches plus approfondies sur Aenokoto à Hanami, une région de Noto. Les hommes étaient pêcheurs, et c’était les femmes qui cultivaient le riz et officiaient aux cérémonies. Contrairement à la solennité vue chez les Nomoto, les familles de Hanami communiquaient avec la divinité vêtues de leurs habits de tous les jours. Haga m’a expliqué plus tard : « Lorsqu’on parle de folklore, je trouve que les rites de Hanami sont bien plus représentatifs. »
Les images du rite de Ta-no-kami à Hanami sont parmi les plus connues de Haga. Il est retourné souvent à Noto où il a fait de magnifiques photos qui ont immortalisé le marché matinal et la laque de Wajima, le tambourinage des gojinjyo-daiko de Nafune, les pêcheuses en apnée ama de l’île de Hegura, ainsi que le festival Noto Nakajima Okuma Kabuto et celui assez brutal de l’Ushitsu Abare.
Une famille habitant à Hanami qui accueille la divinité. (© Haga Hideo)

Dans cette famille, on baignait respectueusement le radis blanc daikon fourchu qui représentait l’esprit divin. (© Haga Hideo)
Les familles profitaient plus tard des offrandes effectuées à la divinité. (© Haga Hideo)
Des prières au Ta-no-kami pour se reconstruire
Quel a été l’acheminement d’Aenokoto depuis ? Dans les années depuis la croissance rapide du Japon, Oku-Noto s’est dépeuplé et beaucoup d’agriculteurs ont arrêté leur travail, ce qui a réduit le nombre de personnes qui perpétuent les traditions. Toutefois, le classement d’Aenokoto par le gouvernement en tant que bien culturel important immatériel lui a redonné un certain essor.
On note que ce rite, qui était auparavant toujours pratiqué par des familles, est maintenant souvent transmis par des communautés ou des associations de personnes intéressées. Par exemple, Maruyama-Gumi, un groupe de surveillance de l’environnement de Wajima, a choisi comme Ta-no-kami la biodiversité des satoyama, ces paysages emblématiques qui rapprochent l’humain et la nature. On pourrait appeler ceci une interprétation moderne d’Aenokoto.

Un groupe accueille la divinité devant la colline de Maruyama, en présentant une liste des êtres vivants observés au cours de l’année écoulée, censée incarner l’esprit divin. Les offrandes, ensuite partagées par les participants, comprenaient notamment du pain à base de farine de riz. (Avec l’aimable autorisation de Maruyama-gumi)
Le 1er janvier 2024, la région a été frappée par un séisme suivi de pluies torrentielles qui ont lourdement endommagé les rizières, les champs et les bisses, et paralysé l’agriculture dans de nombreuses zones. La reprise a été lente et certains agriculteurs ont mené des rites d’Aenokoto dans l’espoir que cela les aiderait à se reconstruire. Mais l’avenir de cette pratique dépendra aussi de la capacité de l’agriculture et des conditions de vie à se redresser, ainsi que du maintien des habitants dans la région.
L’objectif de Haga Hideo a immortalisé le dévouement sincère d’une famille envers le Ta-no-kami. Ce serait merveilleux si toutes ses prières au fil du temps, et même aujourd’hui, étaient exaucées par la divinité.

Récolte de riz en 1953 à Shiroyama Senmaida, une zone en pente de plus de 1 000 rizières en terrasses. (© Haga Hideo)

L’accueil du Ta-no-kami à Senmaida en 2002. Cette zone gravement endommagée lors du séisme de 2024 est toujours en reconstruction. (© Kikuchi Akira)
(Photo de titre : le rite d’Aenokoto à Oku-Noto dans les années 1950. © Haga Hideo)


