Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote
« Harajuku » : d’un village peuplé de samouraïs et de ninjas à la fondation du sanctuaire Meiji
Histoire Tourisme- English
- 日本語
- 简体字
- 繁體字
- Français
- Español
- العربية
- Русский
Un lieu où se mêlent tradition et cultures venues d’ailleurs
La gare en bois de Harajuku était connue comme l’un des bâtiments occidentaux rétro les plus emblématiques de Tokyo, mais elle a cédé la place à une nouvelle gare en mars 2020. Beaucoup ont regretté la disparition de ce bâtiment historique, mais celui-ci ne satisfaisait pas aux normes de résistance au feu, rendant son remplacement inévitable. Un nouveau complexe commercial, comprenant un bâtiment reproduisant l’ancienne gare, devrait ouvrir ses portes durant l’hiver 2026-2027.

L’ancien bâtiment de la gare de Harajuku. Photo prise le 6 octobre 2016. (Jiji)
La gare de Harajuku entra en service en 1906, à environ 500 mètres au nord de son emplacement actuel. À ses débuts, elle servait surtout au transport de marchandises plutôt qu’à celui des voyageurs, avant d’être transféré à son emplacement actuel en 1924, avec la construction du sanctuaire Meiji. Le bâtiment rétro qui a été démoli était donc en réalité la deuxième gare de Harajuku.
En devenant, après son déplacement, la porte d’entrée du sanctuaire Meiji, la gare vit son nombre de voyageurs bondir à 4 000 par jour. À l’époque de la première gare, ils n’étaient que 650, et la plupart étaient des soldats travaillant au terrain d’exercice militaire de Yoyogi, l’actuel parc de Yoyogi. Autrement dit, il s’agissait alors d’une gare peu familière du grand public comme le rappelle Sekine Mitsuo dans « Histoires de Shibuya » (Shibuya no ohanashi, publié par Tôkyô Jogakkan Shôgakkô).
L’histoire de la gare de Harajuku est indissociable de celle du sanctuaire Meiji. Dédié à l’empereur Meiji et à l’impératrice Shôken, son épouse, le sanctuaire s’étend sur environ 220 000 tsubo, soit près de 73 hectares. À l’époque d’Edo, le terrain abritait une résidence secondaire du domaine de Hikone, gouverné par la famille Ii, avant d’être racheté par le gouvernement de Meiji pour devenir une propriété impériale. Le sanctuaire fut fondé en 1920.

Le développement de Harajuku commença avec la fondation du sanctuaire Meiji. (Pixta)
Un projet fut également lancé afin de planter 100 000 arbres et de préserver le site sous la forme d’une « forêt tutélaire ». Selon le principe voulant qu’après la plantation, la forêt soit laissée à sa croissance naturelle, sans intervention humaine, celle-ci est devenue l’un des plus grands « sanctuaires » et lieux spirituels de Tokyo. Le sanctuaire Meiji compte parmi les temples et sanctuaires du pays qui attirent le plus grand nombre de visiteurs pour la première visite de l’année ; en 2009, il enregistra 3,19 millions de visiteurs au cours des trois premiers jours du Nouvel An.
De son côté, le quartier commerçant d’Omotesandô correspond à l’ancienne voie d’accès au sanctuaire Meiji. Mais sous l’occupation qui suivit la Seconde Guerre mondiale, il fut fortement marqué par l’installation, dans l’actuel parc de Yoyogi, de casernes américaines et du quartier résidentiel pour familles de militaires connu sous le nom de « Washington Heights ». Des établissements et magasins américanisés commencèrent alors à s’y aligner. Les appartements Dôjunkai, démolis en 2003, en étaient l’un des exemples les plus représentatifs.
À partir du milieu des années 1970, Takeshita-dôri se transforma progressivement en rue commerçante. Son nom vient de l’ancien toponyme Takeshita-chô, qui subsista dans ce secteur jusqu’en 1965 ; il signifie littéralement « sous les bambous », autrement dit une zone basse. Le fait que l’entrée de la rue soit en pente descendante en serait la preuve. En 1979, l’apparition des Takenoko-zoku, ces groupes de jeunes qui dansaient vêtus de tenues voyantes et extravagantes, attira l’attention sur leurs performances et imposa Harajuku comme l’un des foyers de la culture jeune.
On peut dire que Harajuku était un lieu aussi singulier qu’étrange, où le sanctuaire, objet de dévotion, côtoyait le quartier résidentiel de l’armée américaine, et où se mêlaient tradition et culture jeune, sacré et profane. La gare de Harajuku, qui en était la porte d’entrée, conserva pendant près d’un siècle son bâtiment en bois. Sur la ligne Yamanote, aucune autre gare ne dégageait une telle singularité.
Des ninjas ont-ils vécu à Harajuku ?
Comme l’indique le caractère 宿 (shuku, juku) dans son nom, Harajuku était à l’origine une station-relais, ou bourg-étape. Il ne s’agissait toutefois pas d’une halte située sur l’une des cinq grandes routes d’Edo. C’était une station de l’ancienne route de Kamakura, qui reliait la province de Sagami (dans l’actuelle préfecture de Kanagawa) où se trouvait le centre du shogunat de Kamakura, à la province de Musashi (correspondant aujourd’hui à Tokyo et Saitama).
Le Shinpen Musashi Fudoki Kô, une chronique géographique de l’époque d’Edo indique que le nom Harajuku vient du fait que la route de Kamakura, qui menait de Kamakura vers la région d’Ôshû, passait par là et qu’une station-relais y avait été établie. Le caractère 原 (hara) serait quant à lui lié au fait que la zone était autrefois une plaine couverte de roseaux et de hautes herbes, mais aucun document ne semble l’attester clairement.
Dans ce lien avec Kamakura, Minamoto no Yoshiie, arrière-arrière-grand-père de Minamoto no Yoritomo, fondateur du shogunat de Kamakura, est une figure associée à Harajuku. Selon la tradition, Yoshiie, chargé par la cour impériale de Kyoto de réprimer une guerre interne dans la région d’Ôshû, rassembla des soldats du Kantô et les passa en revue devant l’entrée du temple Ryûgan-ji. Il s’agit de l’actuel Ryûgan-ji, situé à 1,2 kilomètre à l’est de la gare de Harajuku.

On raconte que Minamoto no Yoshiie rassembla ses troupes devant l’entrée du temple Ryûgan-ji, lors de la guerre de Gosannen. La photo montre le jardin du Ryûgan-ji dans l’ouvrage illustré Edo Meisho Zue, publié dans la première moitié du XIXe siècle. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Comme Yoshiie partit pour Ôshû en 1083, lors de la guerre de Gosannen, il est probable que cette tradition fasse référence à cet épisode.
Les siècles passent et, au milieu du XVIe siècle, lorsque le clan des Hôjô tardifs étend sa domination sur la région du Kantô, le nom « Edo Harajuku » apparaît dans le Odawara-shû Shoryô Yakuchô, un registre des fiefs de la maison Hôjô. Cette mention montre que le toponyme Harajuku était déjà établi à l’époque des provinces en guerre, comme l’indique l’« Histoire de l’arrondissement de Shibuya » (Shibuya-ku shi, éditée par l’arrondissement de Shibuya).
Au début de l’époque d’Edo (1603-1868), certains indices laissent ensuite penser que des membres du groupe d’Iga y vivaient en nombre. Après l’incident du Honnô-ji, en 1582 (où Oda Nobunaga trouva la mort), Tokugawa Ieyasu s’échappa de Kyoto pour regagner sa province d’origine de Mikawa lors de ce que l’on appelle la « traversée d’Iga ». Ceux qui l’aidèrent alors étaient les Iga-shû, un groupe de guerriers originaires de la province d’Iga, dans l’ouest de l’actuelle préfecture de Mie.
Après l’établissement de son shogunat, Ieyasu fit venir les Iga-shû à Edo et leur accorda, en récompense, une partie du village de Harajuku, qui serait devenue le village d’Onden. Le nom « Onden », qui signifie littéralement « terres cachées », aurait fini, dans les générations suivantes, par évoquer cette idée de secret, les Iga-shû étant généralement associés aux « ninjas ». Aujourd’hui encore, le sanctuaire Onden se trouve à environ 15 minutes à pied au nord de la gare de Harajuku.

Le nom du village de Harajuku dans le Genroku nenjû kaiteizu, carte révisée de l’ère Genroku, 1688-1704. On aperçoit également le village d’Onden en dessous. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Ce que représente « Le Moulin à eau d’Onden », dans les Trente-six vues du mont Fuji, est le domaine accordé aux Iga-shû à l’époque de Ieyasu. L’image laisse deviner une paisible zone rurale. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Un quai…impérial ?
Après l’entrée dans l’ère Meiji (1912-1926), le nom officiel du lieu devint « Ôaza Harajuku, village de Sendagaya, district de Toyotama », et l’endroit où fut construite la gare de Harajuku correspondait à « Aza Ishida, Ôaza Harajuku ». Mais au début des années 1960, avec la réforme du système d’adressage, Harajuku fut intégré avec Onden, mentionné plus haut, au quartier de « Jingûmae ». Le nom disparut ainsi des cartes, ne subsistant plus que dans celui de la gare.
Jusqu’à récemment, la gare de Harajuku comptait, en plus des quais de la ligne Yamanote, deux autres quais, qui constituaient tous deux des curiosités visibles depuis les trains de cette ligne.
Le premier était un quai temporaire destiné à réduire l’encombrement pendant les trois premiers jours du Nouvel An, lorsque les visiteurs affluent pour la première visite de l’année au sanctuaire. Ses portiques donnaient directement accès au sanctuaire Meiji. Avec la reconstruction du bâtiment de la gare, il cessa de remplir ce rôle après 2020 et devint le quai des trains de la ligne Yamanote circulant dans le sens des aiguilles d’une montre.
L’autre est le quai réservé à la famille impériale, communément appelé « quai impérial ». Situé à environ 200 mètres au nord-est des quais de la ligne Yamanote, il existe encore aujourd’hui. Achevé en 1925, il fut utilisé par l’empereur Hirohito lorsqu’il se rendait en province en train, pour des séjours de repos ou des déplacements officiels.

La ligne Yamanote et le quai impérial (Pixta)

Leurs Majestés l’empereur et l’impératrice quittant la gare de Harajuku pour aller se reposer à la résidence impériale de Suzaki, à Shimoda, dans la préfecture de Shizuoka. Photo prise le 10 mars 1977. (Jiji)
Les trains spéciaux partant du quai impérial empruntaient les voies de fret. Mais ces dernières années, la ligne de fret Yamanote est utilisée par la ligne Saikyô, la ligne Shônan-Shinjuku ou encore le Narita Express, ce qui a rendu les horaires très chargés. Par ailleurs, avec l’ouverture des lignes Shinkansen du Tôhoku et du Jôetsu, il est devenu plus pratique de prendre le train depuis la gare de Tokyo. Le quai impérial n’a donc plus été utilisé depuis 2001. Le portail donnant accès aux portiques reste lui aussi solidement fermé.
S’il n’a pas été supprimé pour autant, c’est parce que l’Agence de la maison impériale aurait laissé entendre qu’il pourrait encore être utilisé, par exemple lors des déplacements d’hôtes d’État en province, selon l’édition du 31 août 2010 du journal Asahi.
L’histoire autour du temple Zenkô-Ji
Présentons maintenant un autre temple peu connu : le Zenkô-ji, situé derrière le carrefour d’Omotesandô et de l’avenue Aoyama (à Kita-Aoyama 3-chôme dans l’arrondissement de Minato). Il s’agit d’un temple annexe du Zenkô-ji de Nagano. Il fut fondé en 1601 (même s’il se trouvait à l’origine à Yanaka). À environ 280 mètres d’Omotesandô Hills se dresse ainsi un temple ancien riche de plus de quatre siècles d’histoire.
Lorsque le supérieur du temple principal de Shinshû venait à Edo, le Zenkô-ji lui servait de résidence. De là, il se rendait au château d’Edo pour y servir officiellement et être reçu en audience par le shôgun. C’était aussi un temple de grand prestige auquel les femmes de l’Ôoku, les appartements intérieurs du château d’Edo, vouaient elles aussi leur dévotion, comme le rappelle Andô Yûichirô dans « Promenades dans le vieil Edo sur la ligne Yamanote » (Yamanote-sen Oedo meguri, publié par Ushio Shuppansha).

À l’écart de l’artère principale d’Omotesandô se dresse discrètement un temple annexe du Zenkô-ji. (Pixta)
On y trouve également une stèle honorant Takano Chôei, spécialiste du rangaku, les études occidentales introduites au Japon par l’intermédiaire du néerlandais, à la fin de l’époque d’Edo. Disciple du médecin et biologiste Philipp Franz von Sieblod, Chôei critiqua la politique de défense maritime du shogunat et fut condamné à la réclusion à perpétuité. Il s’agit de la répression dite du Bansha no goku, survenue en 1839.
Chôei parvint ensuite à s’évader et mena une vie errante avant de se cacher près de l’Aoyama Zenkô-ji. Mais en 1850, il fut découvert par des agents du bureau du magistrat et se donna la mort. À partir de l’ère Meiji, un mouvement visant à honorer ses mérites se développa, sa réputation fut réhabilitée, et une stèle fut érigée au Zenkô-ji. Le texte gravé sur cette stèle fut rédigé par Katsu Kaishû.
Harajuku, véritable épicentre des dernières tendances, est de manière surprenante un quartier empreint d’histoire.
Données sur la gare de Harajuku
- Ouverture : le 30 octobre 1906
- Nombre moyen de passagers par jour : 67 407 (19e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
- Lignes desservies : lignes Chiyoda et Fukutoshin (métro de Tokyo)
Références
- « Histoires de Shibuya » (Shibuya no ohanashi), Sekine Mitsuo / Tôkyô Jogakkan Shôgakkô
- « Histoire de l’arrondissement de Shibuya » (Shibuya-ku shi), éd. arrondissement de Shibuya
- « Edo et Tokyo à travers les noms de gares » (Ekimei de yomu Edo Tôkyô), Ôishi Manabu / PHP Shinsho
- « Promenade historique autour de la ligne Yamanote » (Yamanote-sen o Edo meguri), Andô Yûichirô / Ushio Shuppansha
- « Tour complet de la ligne Yamanote » (Marumaru Yamanote-sen meguri), éd. rédaction DJ Tetsubura / Kôtsû Shimbunsha
(Photo de titre : la gare de Harajuku peu après son déplacement à son emplacement actuel. Photo avec l’aimable autorisation du Musée ferroviaire)