Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote
« Ôtsuka » : tumulus funéraire et toponymie confuse
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La confusion autour du nom de la gare d’Ôtsuka
La gare d’Ôtsuka, sur la ligne Yamanote, fut inaugurée le 1er avril 1903. Elle ouvrit le même jour que les gares d’Ikebukuro et de Sugamo, sur le tronçon reliant Tabata à Ikebukuro de la Nippon Railway. La photographie ci-dessous montre ses quais en 1925. Les piliers qui soutenaient la toiture auraient été fabriqués à partir d’anciens rails importés d’Europe et des États-Unis au début de la modernisation du Japon.

Les quais en 1925 (Collection du Musée du chemin de fer)
À l’origine, la Nippon Railway prévoyait de construire le tronçon reliant Tabata à Ikebukuro selon un tracé différent de celui de l’actuelle ligne Yamanote, d’après « Étude sur les circonstances de la création de la gare d’Ikebukuro sur la ligne Toshima de la Nippon Railway » (Nihon Tetsudô Toshima-sen Ikebukuro teishajô setchi keii ni kansuru kôsatsu).
Si les travaux avaient suivi le tracé prévu, la voie en provenance de Mejiro aurait bifurqué vers l’est avant la gare d’Ikebukuro, puis aurait rejoint Sugamo en passant par une gare d’Ôtsuka qui devait être construite à proximité de l’actuelle station Shin-Ôtsuka du métro de Tokyo. Mais l’ouverture de la gare d’Ikebukuro ayant été décidée, le tracé fut finalement dévié vers le nord. L’emplacement de la gare d’Ôtsuka fut lui aussi déplacé vers le nord, à son emplacement actuel.
Le trait vert épais représente le tracé initialement envisagé pour la ligne Yamanote. Après Mejiro, la voie devait bifurquer vers l’est au niveau de l’ouvrage couramment surnommé « Bikkuri Guard », au sud de la gare d’Ikebukuro, puis rejoindre en ligne droite les environs de l’actuelle station Shin-Ôtsuka (sur la ligne de métro Marunouchi).
Le choix du nom « Ôtsuka » pour la gare est lui aussi particulièrement déroutant.
À son ouverture, l’adresse du quartier était pourtant « Miyanaka, section de Sugamo, village de Sugamo, district de Kita-Toshima ». La gare étant située à l’ouest de celle de Sugamo, le nom « Nishi-Sugamo » aurait semblé logique. Celui de « Miyanaka », tiré du nom local, aurait également été plausible.
L’origine du toponyme Miyanaka est inconnue. Si l’on interprète miya comme « sanctuaire », il renverrait probablement au sanctuaire Tenso, protecteur du village de Sugamo et aujourd’hui situé à Minami-Ôtsuka 3-chôme, dans l’arrondissement de Toshima. Si le nom Miyanaka a disparu des adresses actuelles, il subsiste toutefois dans le petit pont Miyanaka, qui franchit la ligne Yamanote entre Ôtsuka et Ikebukuro, ainsi que dans le parc pour enfants Miyanaka, à Kami-Ikebukuro.
D’où vient alors le nom de la gare d’Ôtsuka ?
La gare d’Ôtsuka se trouve dans l’arrondissement de Toshima, mais le « véritable Ôtsuka » se situe dans celui de Bunkyô. Au sud de la station Shin-Ôtsuka de la ligne Marunouchi, elle-même à environ 700 mètres au sud de la gare d’Ôtsuka, s’étend le quartier d’Ôtsuka dans l’arrondissement de Bunkyô, divisé en six secteurs, de 1-chôme à 6-chôme. Il constitue un important pôle universitaire et scolaire où se concentrent l’Université pour femmes d’Ochanomizu et ses établissements affiliés, le campus de Tokyo de l’Université de Tsukuba et ses établissements affiliés, ainsi que l’Université pour femmes Atomi. On y trouve également le temple Gokoku-ji et le cimetière impérial de Toshimagaoka.
Près de la station Myôgadani de la ligne Marunouchi du métro de Tokyo, à Ôtsuka 3-chôme, se dresse même une stèle marquant le « berceau du toponyme Ôtsuka ». Érigée en 1971 sur l’ancien site de l’École professionnelle supérieure pour femmes de l’Empire, aujourd’hui l’Université Sagami pour femmes, elle indique que son inscription fut composée par le défunt Uno Tetsuto, professeur émérite de l’Université de Tokyo et spécialiste de philosophie chinoise. Nous reviendrons plus loin sur ce texte.
On ignore comment, mais le nom Ôtsuka fut ainsi attribué à une gare de la ligne Yamanote construite à distance du quartier qui portait ce nom à l’origine.
Aujourd’hui, les quartiers situés au nord et au sud de la gare se nomment respectivement Kita-Ôtsuka et Minami-Ôtsuka, dans l’arrondissement de Toshima. À première vue, ces appellations de part et d’autre de la gare paraissent claires et rationnelles. Mais Minami-Ôtsuka jouxte au nord Ôtsuka, dans l’arrondissement de Bunkyô, ce qui ne fait qu’ajouter à la confusion.
Selon le cartographe Imao Keisuke, les quartiers Kita-Ôtsuka et Minami-Ôtsuka, dans l’arrondissement de Toshima, furent créés en 1969, alors que dans l’arrondissement de Bunkyô existait déjà un quartier nommé Ôtsuka. Il juge sévèrement ce choix : « Les responsables des deux arrondissements n’échangeaient-ils donc aucune information ? C’est un exemple typique de politique toponymique bâclée. » Il formule cette critique dans « Introduction à l’étude des noms de gares » (Ekimeigaku nyûmon).
Ôtsuka revient d’ailleurs invariablement dès que l’on évoque les curiosités de la toponymie tokyoïte.
La terre natale d’un personnage de « La Chronique des huit chiens »
Le toponyme Ôtsuka apparaît déjà dans le « Nouveau recueil de notices géographiques de la province de Musashi » (Shinpen Musashi Fudoki Kô). L’ouvrage indique qu’en 1697, des portions des villages de Sugamo, Zôshigaya et Koishikawa furent détachées pour former le village d’Ôtsuka, placé dans le domaine du temple Gokoku-ji.
Dans « La Chronique des huit chiens » (Nansô Satomi Hakkenden), écrite par Kyokutei Bakin entre 1804 et 1818, Inuzuka Shino, l’un des huit guerriers canins, est présenté comme originaire du village d’Ôtsuka, dans la province de Musashi, au Kantô. On peut donc supposer qu’à la fin de l’époque d’Edo, le lieu était déjà largement connu.

Estampe nishiki-e représentant Inuzuka Shino, l’un des huit guerriers canins. « Les soixante-neuf stations de la route de Kiso : Inuzuka Shino au temple Kinren-ji de Tarui » (Kiso rokujûkyû eki Tarui Kinren-ji Inuzuka Shino). (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Pris au pied de la lettre, Ôtsuka signifie « grand tertre ». Mais la nature de ce tertre demeure incertaine : certains y voient un tumulus funéraire, d’autres une tour de guet. Une troisième théorie l’associe à une borne d’une lieue. La vérité reste difficile à établir.
1/ L’hypothèse du tumulus funéraire
Cette explication figure sur la stèle du « berceau du toponyme Ôtsuka » mentionnée plus haut. Elle raconte qu’un petit sanctuaire, dépourvu de desservant permanent et entouré d’arbres, se dressait jadis sur le site. Considéré comme un tumulus préhistorique, ce grand tertre aurait fini par être appelé, sous une forme abrégée, Ôtsuka.
2/ L’hypothèse de la tour de guet
Selon « Edo illustré » (Edo zusetsu), Ôtsuka aurait été l’une des sept tours de guet édifiées à la fin de l’époque de Muromachi par le chef de guerre Ôta Dôkan (1432–1486), en prévision d’affrontements. Dôkan est l’homme qui posa les fondations du château d’Edo avant l’installation de Tokugawa Ieyasu dans la ville.
3/ L’hypothèse de la borne d’une lieue
Selon cette théorie, le nom viendrait d’une borne routière marquant la distance d’une lieue et érigée, à l’époque d’Edo, dans le domaine d’une résidence seigneuriale. Près d’Ôtsuka, la famille Doi, seigneurs du fief de Koga dans l’actuelle préfecture d’Ibaraki, possédait une résidence à Keiseigakubo, aujourd’hui Komagome. La famille Morikawa, seigneurs du fief d’Oyumi dans l’actuelle préfecture de Chiba, en possédait une autre à Kohinata. Une borne aurait existé dans l’un ou l’autre de ces domaines, voire dans les deux, d’après « Conversations tournées vers le sud » (Nankô sawa) et les « Notes sur l’intérieur d’Edo » (Gofunai bikô), mais les détails sont inconnus. Une autre théorie la situe dans le domaine de la branche de Mito, l’une des trois grandes familles Tokugawa, selon les « Illustrations des lieux célèbres d’Edo » (Edo meisho zue).
Faute de preuve, je penche néanmoins pour l’hypothèse du tumulus. La raison est simple : le mot japonais tsuka signifie aussi « tombe ». Il existe en effet des tumulus portant le nom Ôtsuka dans le district de Chichibu, dans la préfecture de Saitama, ainsi que dans les villes de Toyonaka, préfecture d’Osaka, et de Kurashiki, préfecture d’Okayama. Rien n’interdit donc d’imaginer qu’un « Ôtsuka », tumulus où fut enseveli un personnage puissant, ait également existé à Tokyo.
À titre d’anecdote, l’Université pour femmes d’Ochanomizu, située à Ôtsuka dans l’arrondissement de Bunkyô, s’installa en 1932 dans ce quartier après avoir quitté Ochanomizu. Elle portait alors le nom d’École normale supérieure pour femmes de Tokyo. Lorsqu’elle changea de nom en 1949, elle ne devint pas « Université pour femmes d’Ôtsuka », bien qu’elle y fût installée, mais conserva celui de son lieu de fondation, Ochanomizu. Le mot tsuka pouvant également désigner une tombe, les responsables de l’établissement se seraient opposés à l’emploi d’Ôtsuka, d’après « Ressentir la topographie ! Les secrets des noms de gares autour de Tokyo » (Chikei o kanjiru ekimei no himitsu).
La stèle d’une travailleuse sociale dans l’ancien quartier des « trois métiers »
Revenons à la gare JR d’Ôtsuka, sur la ligne Yamanote, pour découvrir quelques sites méconnus des environs.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, les abords de la gare d’Ôtsuka étaient plus animés qu’Ikebukuro avant-guerre. En 1911, une station de la compagnie du tramway électrique d’Ôji (surnommée Ôji Densha), ouvrit à côté de la gare. Cette amélioration spectaculaire des transports favorisa l’essor du quartier comme lieu de divertissement.
Ôtsuka est aujourd’hui la seule gare de la ligne Yamanote reliée à un tramway. L’ancienne station est devenue l’arrêt Ôtsuka-ekimae du Tokyo Sakura Tram (ou ligne Toden Arakawa).

L’arrêt Ôtsuka-ekimae du Tokyo Sakura Tram sous les voies surélevées de JR. (Pixta)
Le quartier des plaisirs d’Ôtsuka était qualifié de sangyôchi, un « quartier des trois métiers ». Ces trois activités étaient les restaurants, les maisons de rendez-vous proposant des salons à louer et les maisons de geishas. Leur réunion formait un hanamachi, ou quartier des plaisirs traditionnel. À l’est de la sortie sud de la gare subsiste aujourd’hui encore la rue Ôtsuka Sangyô-dôri, où quelques restaurants, notamment des établissements de sushis et de cuisine kaiseki, sont toujours en activité.
À l’un des angles de cette rue se trouve le parc pour enfants Minami-Ôtsuka 1-chôme, où se dresse une petite stèle : le monument en hommage à Maruyama Chiyo.
Maruyama Chiyo était une travailleuse sociale qui consacra sa vie à la gestion d’une garderie et à l’éducation des personnes sourdes et muettes. Elle créa une garderie à Koishikawa en 1913 et en prit elle-même la direction. En 1928, elle la rebaptisa École Seisô et l’installa dans le quartier des trois métiers, à une centaine de mètres seulement de l’emplacement où fut ensuite aménagé le parc pour enfants de Minami-Ôtsuka 1-chôme.
La stèle du parc porte cette inscription : « Maruyama Chiyo, qui fut la mère de tant d’enfants dans ce quartier. »
Elle accueillait probablement aussi dans sa garderie les enfants des femmes qui travaillaient dans le quartier des trois métiers.
En partant de la gare vers l’ouest, on atteint par ailleurs Utsusemi-bashi, un pont routier qui franchit la ligne Yamanote. D’après les « Souvenirs du quartier de Miyanaka » (Miyanaka kaiwai mukashibanashi), récits transmis par les anciens d’Ôtsuka et rassemblés dans « Le Sugamo d’autrefois, vol. 3 » (Sugamo no mukashi, dai 3-shû), le mot utsusemi désigne la mue abandonnée par une cigale.

Utsusemi-bashi franchit la ligne Yamanote et relie Kita-Ôtsuka à Minami-Ôtsuka. (Pixta)
« À l’époque, l’endroit était un terrain vague offrant une vue dégagée jusqu’au mont Fuji et au mont Tsukuba. Des poètes et des peintres s’y rendaient, dit-on, et ce seraient eux qui, par jeu d’esprit, auraient appelé utsusemi les mues de cigales accrochées aux pins rouges. »
Un pin rouge se dressait dans l’enceinte du sanctuaire Shusse Inari, à 200 mètres d’Utsusemi-bashi. Une légende populaire affirme que l’empereur Meiji s’y serait arrêté et aurait donné le nom utsusemi au lieu après avoir aperçu une mue de cigale. Il paraît toutefois difficile d’imaginer une visite impériale dans un endroit de ce type. L’authenticité de cette histoire demeure donc douteuse.
L’empereur Meiji a bien composé le poème suivant : « Le village de Yoyogi est si paisible que l’on se croirait hors de la capitale. » Il évoquait toutefois le jardin de l’ancienne résidence de la famille Ii à Yoyogi, sur le site de l’actuel sanctuaire Meiji. Le terme utsusemi, sur lequel s’ouvre ce poème waka n’aurait-il pas été ensuite associé à tort au pont d’Ôtsuka ?
Le caractère éphémère suggéré par le nom Utsusemi lui confère un charme qui touche l’imagination. Ce pont mérite assurément de figurer parmi les sites méconnus du quartier.
Données sur la gare d’Ôtsuka
- Ouverture : le 1er avril 1903
- Nombre moyen de passagers par jour : 54 351 voyageurs (23e sur 30 gares, données 2024 de JR East)
- Lignes desservies : arrêt Ôtsuka-ekimae du Tokyo Sakura Tram (ligne Toden Arakawa), ligne Yamanote
Références
- « Introduction à l’étude des noms de gares » (Ekimeigaku nyûmon), Imao Keisuke / Chûkô Shinsho Rakure
- « Étude sur les circonstances de la création de la gare d’Ikebukuro sur la ligne Toshima de la Nippon Railway » (Nihon Tetsudô Toshima-sen Ikebukuro teishajô setchi keii ni kansuru kôsatsu), Itô Nobutada / dans « Vie et culture » (Seikatsu to bunka), bulletin de recherche du Musée d’histoire locale de l’arrondissement de Toshima.
- « Le Sugamo d’autrefois, vol. 3 » (Sugamo no mukashi, dai 3-shû) / dir. Association pour l’évocation du Sugamo d’autrefois
- « Dictionnaire de l’origine des toponymes de Tokyo » (Tôkyô no chimei yurai jiten), dir. Takeuchi Makoto / Tôkyôdô Shuppan
- « Sur les traces de l’origine des noms de lieux de Tokyo et d’Edo » (Tôkyô-Edo chimei no yurai o aruku), Tanikawa Akihide / KK Best Sellers
(Photo de titre : la sortie sud de la gare d’Ôtsuka photographiée en 1967. Les voies visibles à gauche sont celles de la ligne Yamanote. La sortie sud de la gare se trouvait au premier plan [en bas à gauche]. Ce bâtiment, rare exemple de gare en bois sur la ligne Yamanote, fut conservé jusqu’à sa démolition en 2009. Extrait de « Tokyo ressuscité » [Yomigaetta Tôkyô]. Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)