Le sumo à Paris : la tradition japonaise à l’heure de la mondialisation

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Le sumo est souvent présenté avant tout comme faisant partie de la culture traditionnelle japonaise transmise depuis l’époque d’Edo. Mais son histoire récente montre comment il s’est développé et a été dynamisé par l’essor de la mondialisation qui a atteint le Japon.

Une passion grandissante pour le sumo en Europe

Les 13 et 14 juin dernier s’est tenu à guichets fermés le tournoi de sumo de Paris à l’Accor Arena, sous les acclamations d’un public enthousiaste.

Des lutteurs de sumo échangent des high five avec le public parisien, le 14 juin 2026 (Mael Ghazi/Hans Lucas via Reuters Connect)
Des lutteurs de sumo échangent des high five avec le public parisien, le 14 juin 2026 (Mael Ghazi/Hans Lucas via Reuters Connect)

Les vicissitudes des lutteurs d’origine étrangère, venus d’abord de Hawaii puis de Mongolie

Il est intéressant de noter qu’entre les dernières années de la décennie 1990 et la première du XXIe siècle, c’est-à-dire pendant l’époque où la mondialisation se développait très vite, il n’y a pas eu de tournoi de sumo à l’étranger. Elle a coïncidé avec le développement rapide de l’internet et la généralisation des smartphones, et a aussi vu une progression rapide du nombre de lutteurs d’origine étrangère.

Jusqu’aux années 1990, les lutteurs de sumo non japonais venaient de Hawaii. Il s’agissait d’anciens joueurs de football américains qui venaient au Japon où ils devenaient de plus en plus forts grâce aux keiko (entraînement) de sumo mais souffraient des différences entre la culture japonaise et celle de leur pays, même s’ils remportaient de nombreux titres. En tout, il n’y en eut que quatre. Les lutteurs d’origine hawaïenne disparurent plus tard, lorsque le nombre de lutteurs d’origine étrangère augmenta considérablement.

Takamiyama, le premier rikishi (lutteur professionnel de sumo) originaire de Hawaii en novembre 1980. (Jiji)
Takamiyama, le premier rikishi (lutteur professionnel de sumo) originaire de Hawaii en novembre 1980. (Jiji)

À partir des années 1990, les nouveaux arrivants dans le monde du sumo vinrent d’abord de Mongolie, et ensuite de Bulgarie ou d’Ukraine, c’est-à-dire d’anciens pays du bloc socialiste, dont l’effondrement déclencha cet afflux. En 1992, six jeunes Mongols débutèrent dans le monde du sumo. Leurs activités en Mongolie étaient déjà suivies par les médias locaux qui les avaient exhortés à rejoindre des écuries japonaises. Dans les trente et quelques années qui se sont écoulées depuis, environ 80 Mongols sont devenus lutteurs professionnels de sumo, et six d’entre eux ont atteint le rang le plus élevé, celui de yokozuna (l’un d’entre eux est encore en activité).

Le tournoi de novembre 2011 est celui où il y eut le nombre le plus élevé de rikishi étrangers. Des 42 lutteurs de niveau makuuchi (le plus élevé des six que compte le sumo), 20 étaient alors d’origine étrangère, et quatre des cinq yokozuna et ôzeki, les deux rangs les plus élevés, n’étaient pas japonais.

Aujourd’hui, l’existence d’une main d’œuvre étrangère dans la société japonaise suscite beaucoup d’attention. Le monde du sumo qui peut paraître comme le plus éloigné de la mondialisation en a en réalité subi très tôt l’influence d’une force de travail étrangère.

Hakuhô (à gauche), yokozuna originaire de Mongolie, le 7 janvier 2008, dans le sanctuaire Meiji à Tokyo. (Reuters)
Hakuhô (à gauche), yokozuna originaire de Mongolie, le 7 janvier 2008, dans le sanctuaire Meiji à Tokyo. (Reuters)

La proportion de rikishi d’origine étrangère étant devenue trop élevée, on a rendu plus difficile leur accès à ce statut par des modifications de la réglementation, en imposant notamment des quotas. 2010 est l’année où il y en a eu le plus, et leur nombre décline depuis.

Cette époque fut aussi celle où que les lutteurs japonais devenaient de plus en plus grands et de plus en plus lourds, afin de rivaliser avec les rikishi étrangers. Cela a abouti à un plus grand nombre de victoires japonaises, mais aussi à une augmentation du nombre de lutteurs ayant dépassé un poids approprié à leur taille, avec pour corollaire davantage de blessures empêchant les rikishi de participer à des tournois. Cette déformation ne se serait peut-être pas produite si la priorité avait été donnée à la tradition. Mais il est probable que si l’on avait décidé d’exclure tous les lutteurs d’origine étrangère, le sumo n’aurait pas la vitalité qu’il a aujourd’hui. Leur présence en nombre adéquat continue à le vitaliser et elle a permis de préserver ses valeurs culturelles.

Des rikishi lourds de « récits » très divers

Aonishiki, un rikishi originaire d’Ukraine qui a montré son dynamisme lors du tournoi de sumo de Paris, le 13 juin 2026. (ABACA via Reuters Connect)
Aonishiki, un rikishi originaire d’Ukraine qui a montré son dynamisme lors du tournoi de sumo de Paris, le 13 juin 2026. (ABACA via Reuters Connect)

Quelle que soit l’époque, les rencontres entre des rikishi aux riches individualités ont fait l’attrait du sumo. Non seulement en termes de style de combat, mais aussi d’apparence et de personnalité, et enfin en termes d’histoires personnelles. Aonishiki a fait irruption dans le monde du sumo encore adolescent, lorsqu’il a fui la guerre en Ukraine. Un documentaire sur lui, qui aura pour titre Les rêves ne meurent jamais, deuxième opus, est actuellement en cours de réalisation en France.

Aonishiki a perdu son rang d’ôzeki parce qu’il n’a pas participé au tournoi régulier de mai au Japon, mais il était en forme au tournoi de Paris, où il a enthousiasmé le public parisien. Sa renommée en Europe dépasse aujourd’hui le cadre du sport et du divertissement.

Il n’est pas le seul rikishi très populaire. Outre les rikishi du haut du tableau, de rangs élevés, yokozuna ou ôzeki, le style de combat acrobatique montré par exemple par les lutteurs plus petits, les kohyô qui pèsent moins de 100 kilos, comme par exemple Ura, 1,76 mètre, peut être apprécié qu’il gagne ou qu’il perde. Un autre lutteur, Kotoeihô, s’attire les faveurs du public en levant très haut les jambes au moment du shiko, le mouvement rituel que font les lutteurs avant un combat, et en gardant cette position plusieurs secondes.

Ura (à gauche), un lutteur de petite taille qui déploie des techniques très variées, le 12 mars 2026, à l’Edio Arena d’Osaka. (Jiji)
Ura (à gauche), un lutteur de petite taille qui déploie des techniques très variées, le 12 mars 2026, à l’Edio Arena d’Osaka. (Jiji)

De la fin des années 2000 au milieu des années 2010, le monde du sumo a été secoué par des scandales de violences ayant entraîné la mort pendant des entraînements, ou des combats truqués. Il a alors connu une période de marasme et on a même vu des tournois annulés. Avec l’accession en 2017 d’un lutteur japonais au rang de yokozuna pour la première fois depuis 19 ans, le sumo a retrouvé sa popularité, mais la crise sanitaire liée au coronavirus a contraint à l’organisation de tournois sans public. Aujourd’hui, ces difficultés ont été surmontées, et le sumo a retrouvé toute sa popularité. Se procurer des billets pour assister à un tournoi est à nouveau difficile.

En 2025, l’Association japonaise de sumo a organisé une démonstration de sumo à l’ancienne dans le cadre du tournoi du centenaire, qui a vu la reproduction du sumai no sechie, comme on le faisait à l’époque Heian. Un magnifique spectacle de gagaku a été donné à cette occasion.

Le sumo, un bien culturel vivant

Les rikishi alignés sur le dohyô lors du tournoi de Paris, le 14 juin 2026. (Mael Ghazi/Hans Lucas via Reuters Connect)
Les rikishi alignés sur le dohyô lors du tournoi de Paris, le 14 juin 2026. (Mael Ghazi/Hans Lucas via Reuters Connect)

Dans ce contexte, l’augmentation de la popularité du sumo en Europe à l’heure où la mondialisation a fait son temps, mérite d’être qualifiée de phénomène remarquable. Les yokozuna et les ôzeki qui symbolisent le sumo dont on dit au Japon que c’est le kokugi (sport national) sont aujourd’hui souvent nés à l’étranger. Alors que les frictions à l’international dans le domaine économique augmentent, le rôle joué par le sumo, un « bien culturel vivant », est important.

À leur arrivée en Europe, au moment de la fin du bakufu et de la Restauration de Meiji, les Hokusai manga, ces carnets de Hokusai, le maître de l’estampe japonaise de la fin de l’époque d’Edo, ont engendré la mode du japonisme à Paris. Les images des lutteurs de sumo qui s’y trouvaient ont sans doute excité l’imagination des Français. Un siècle plus tard, en 1986, Jacques Chirac, alors maire de Paris, a fait d’énormes efforts pour organiser un tournoi de sumo dans sa ville. Les lutteurs ont été invités au palais de l’Élysée, où M. Chirac les regardait avec la même fascination qu’un enfant. L’engouement européen pour le sumo a probablement beaucoup contribué aux relations d’amitié entre le Japon et l’étranger.

Jacques Chirac, alors maire de Paris, rencontre le yokozuna Chiyo no Fuji, le 9 octobre 1986. (Bridgeman Images via Reuters Connect)
Jacques Chirac, alors maire de Paris, rencontre le yokozuna Chiyo no Fuji, le 9 octobre 1986. (Bridgeman Images via Reuters Connect)

La signification de l’existence du sumo n’a pas changé, elle est la même qu’elle était avant la mondialisation, avec la beauté de ses rituels, le son du furedaiko à l’extérieur du lieu du tournoi, la cérémonie de la montée des rikishi sur le dohyô, et le shiko avant les combats. Beaux aussi sont les chocs entre les rikishi, les combats associant force et technique, et la puissance de l’élan vital de ces corps. Les spectateurs qui sont venus voir cela à Londres ou à Paris ont dû remarquer que le sumo n’était pas seulement un sport ou un genre de combat, mais un « bien culturel vivant ».

(Photo de titre : le 14 juin dernier, pendant le tournoi de Paris, les rikishi montent sur le dohyō en portant leurs splendides keshô mawashi, les tabliers de cérémonie. Mael Ghazi/Hans Lucas via Reuters Connect)

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