Exploration de l’histoire japonaise
Izumo no Okuni, la mystérieuse danseuse d’avant-garde à l’origine du kabuki
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La miko qui a su créer un style de danse libre et original
« Le kabuki dérive de ce qui autrefois était un rituel. Izumo no Okuni, que l’on peut considérer aujourd’hui comme l’initiatrice de cette forme de théâtre, était à l’origine au service du Grand sanctuaire d’Izumo. Elle a transformé des danses de kagura pour en faire ce qu’on nomme le kabuki », explique Kitagawa Morisada dans un passage de son « Manuscrit Morisada » (Morisada Mankô) consacré à Izumo no Okuni dont il graphie le nom 於国.

Cette statue d’Izumo no Okuni à Kyoto se trouve au bout du pont Shijô-ôhashi, à l’ouest du théâtre Minami-za, là où Okuni se serait produite lors d’une tournée de danses. Le sculpteur s’est inspiré du paravent « Okuni kabuki-zu », classé bien culturel important. (© Pixta)
Le rituel (shinji) auquel fait allusion Morisada est un passage de la cosmogonie japonaise relatée dans le Kojiki. Pour attirer l’attention d’Amaterasu (la grande déesse du Soleil), qui se retira dans la grotte céleste d’Iwato, Ame-no-Uzume entama une danse. Quand, intriguée, Amaterasu sortit la tête de la grotte, un dieu, fier de sa force, en profita pour la tirer hors de sa retraite, faisant ainsi revenir la lumière sur le monde.
Dans le récit, Ame-no-Uzume est la première miko qui par sa danse détient le pouvoir de faire advenir les dieux. Or, la danse d’Uzume, qui incarne donc la toute première danseuse japonaise, était d’apparence érotique. En effet, pour faire réagir les dieux, elle a choisi de dévoiler sa nudité.
On raconte qu’Okuni servait au Grand sanctuaire d’Izumo. Elle aurait été spécialisée dans les danses de jeunes filles (yayako), puis aurait innové en créant ses propres danses et pièces dansées. Vers l’époque Bunroku (1592-96), elle commence à parcourir le Japon et danse en collectant des fonds pour le Grand sanctuaire d’Izumo. Ses créations font sensation.
Morisada s’intéresse aux descriptions des pièces de kabuki de l’« Anthologie de Razan » (Razan bunshû), un ouvrage paru au début de l’époque d’Edo écrit par Hayashi Razan (1583-1657), un penseur néo-confucéen ayant servi trois générations de shôgun Tokugawa : Ieyasu, Hidetada et Iemitsu.
« Les hommes revêtent des habits de femmes, et les femmes, des habits d’hommes (…) Hommes et femmes se produisent ensemble, chantent et dansent : voilà ce qu’est le kabuki. Izumo Kuni (九二), la débauchée, a initié le genre. Elle se produit dans toutes les villes et les campagnes du pays et fait école. »
Dans ses danses, Okuni s’habillait donc en homme et se donnait en spectacle avec un homme déguisé en fille de maison de thé.
La chronique historique parue pendant l’ère Kan’ei (1624-44) intitulée Tôdaiki, indique pour 1603 : « Il existe une danse appelée kabuki donnée par une miko de la province d’Izumo, nommée Kuni (國), montée à Kyoto. Étrangement vêtue, elle fait l’homme et joue avec une fille de salon de thé à éphèbes. » On peut considérer que ce passage relève de la source historique.
Le spectacle devait être assez scabreux, mais surtout très avant-gardiste et débridé. L’originalité d’Okuni a dû plaire à Morisada, qui était libéral.
Éviction des femmes et essor du kabuki de jeunes hommes
Plus Okuni gagnait en renommée, plus elle était imitée. Vers l’époque Keichô (1596-1615), des troupes de kabuki commencent à venir se produire à Edo.
« Il y a de nombreuses troupes de kabuki qui tournent dans tout le pays, mais le shôgun Tokugawa Hidetada ne les a pas vues jouer », relate le Tôdaiki.
Tokugawa Hidetada (1579-1632) qui était le deuxième shôgun Tokugawa (1605-23) n’aurait vu aucun spectacle de kabuki. En filigrane, cette mention nous fait comprendre que le shogunat trouvait le kabuki d’Okuni indécent et craignait que ce genre de spectacle ne dévergonde les foules.
On parlait d’atteinte aux bonnes mœurs car la troupe de kabuki d’Okuni comptait de nombreuses courtisanes. À Kyoto, on parlait d’ailleurs de « kabuki des courtisanes ». Razan qualifiait déjà Okuni de « débauchée », certains pensent qu’elle aussi était une demi-mondaine.
Le shogunat entreprit donc de réguler le kabuki et, en 1629, les femmes furent interdites de scène.
Morisada décrit ainsi l’évolution du kabuki :
« Les femmes ayant été interdites de scène, à Kyoto, un beau jeune garçon appelé Miyako Man-dayû, participe aux représentations travesti en femme. C’est ainsi qu’à Kyoto est né ce qu’on nomme de nos jours l’art du onnagata. »
Les femmes évincées du kabuki initialement créé par Okuni ont laissé la place à l’art du onnagata. Désormais de beaux éphèbes travestis jouent les rôles féminins. Cette nouvelle forme de théâtre prend le nom de wakashû kabuki.
Le terme de wakashû, est composé de deux idéogrammes où waka qui signifie jeune et shû fait référence à l’homosexualité masculine alors appelée shûdô. Certains acteurs du wakashû kabuki étaient également des prostitués, mais beaucoup n’étaient pas encore majeurs (ils n’avaient pas encore passé la cérémonie du genpuku que l’on donnait généralement pour les 15 ans des garçons). En signe distinctif, les cheveux de ces éphèbes étaient coiffés en wakashû-mage et le haut du front n’était pas rasé. Le shogunat ne pouvait décemment fermer les yeux sur cette tendance. Le kabuki wakashû fut donc interdit en 1652.

Morisada reprend dans son opus la scène dessinée par Shôsai Settei qui représente un kabuki de jeunes garçons (wakashû kabuki) lors d’une représentation donnée à Rokujô (à Kyoto). Les acteurs portent la coiffure des adolescents. (Illustration tirée du « Manuscrit Morisada » conservé à la Bibliothèque nationale de la Diète)
La ténacité des acteurs de kabuki
Mais les acteurs n’avaient pas dit leur dernier mot. Ils ont pensé que s’ils changeaient de coiffure et passaient du wakashû-mage au yarô-atama des adultes, ils pourraient passer entre les mailles.
À l’époque d’Edo, les hommes majeurs se rasaient la tête sauf sur les tempes et en haut de la nuque et les cheveux restants étaient attachés en chignon au sommet du crâne. Les acteurs ont tablé que s’ils paraissaient adultes, ils pourraient échapper à la censure. Ils ont donc changé de coiffure, mais continué de se costumer en femmes, porter des perruques et interpréter des rôles féminins. C’est ainsi qu’en 1653 est né le « kabuki d’hommes » (yarô-kabuki).
Le shogunat cède et autorise les représentations. Le yarô-kabuki connaît son apogée dans la seconde moitié du XVIIe siècle et Nichômachi, le quartier des théâtres d’Edo, attire les foules. L’art du onnagata se développe, le répertoire évolue pour passer de pièces dansées extravagantes à des histoires jouées (shibai) mettant en scène des personnages typés.

Le « kabuki d’hommes » (yarô-kabuki) connaît un succès grandissant. Cette illustration intitulée « Théâtre de Kyoto à l’époque moderne » de Morisada montre un spectacle donné à Kyoto au XIXe siècle dans l’un des deux théâtres de la ville : soit du côté nord « Kitagawa » (troupe Kita-za) soit du côté sud « Minamigawa » (troupe Minami-za).
Morisada était un grand amateur de kabuki.
Sans doute éprouvait-il de la sympathie pour ces acteurs qui osaient braver les restrictions et les répressions répétées et s’acharnaient à trouver des moyens de survie. Le kabuki savait émouvoir les masses et Morisada l’encyclopédiste vivait au contact du peuple. Il sentait cette ferveur et voyait que le shogunat ne parvenait pas à l’étouffer.
Par contre, il nourrissait des sentiments complexes à l’égard d’Okuni.
Morisada écrit : « Certains disent qu’Izumo no Okuni avait pour activité principale de servir le sanctuaire quand d’autres la disaient courtisane. Quoiqu’il en soit, il ne fait aucun doute qu’elle est la fondatrice du kabuki. Supposons qu’elle soit née à la fin de l’ère Eiroku (1560-70), elle devait déjà avoir la cinquantaine et approcher les soixante, quand les représentations ont commencé à Edo. »
Sa trace disparaît toutefois à l’époque Keichô (1596-1615). Qu’est devenue Okuni ? Morisada se perd en conjectures. Quand Morisada s’évapore à son tour de la scène publique en 1867, après la parution de son Morisada Mankô, on ne sait pas ce qu’il advient de lui par la suite. Il devait se sentir des affinités avec Okuni.
(Photo de titre : théâtres à Shijô-kawara, à Kyoto, dans une illustration de Morisada d’après le « Paravent représentant Kyoto et ses environs » où figurent des scènes de « kabuki de courtisanes ». Le « kabuki d’Izumo Okuni » qui a commencé à Shijô-Kawara, était dansé par une troupe composée principalement de courtisanes qui a ensuite rayonné dans tout le Japon. Illustration tirée du Morisada Mankô conservé dans les collections de la Bibliothèque nationale de la Diète.)