Derrière la pratique du bain au Japon : une éducation morale empreinte de nationalisme

Société Histoire

Le Japon est connu pour son amour du bain qui perdure depuis des siècles. Mais à l’époque moderne, cette pratique a été détournée à des fins politiques et idéologiques, avec l’idée de la propreté japonaise perçue comme une vertu morale.

Kawabata Miki KAWABATA Miki

Professeure associée à l’université Ritsumeikan, spécialisée dans l’histoire de l’hygiène publique. Née dans la préfecture de Kanagawa en 1980. Auteure de Furo to aikoku : Seiketsu na kokumin wa ika ni umareta ka (« Bains et patriotisme : comment est né un « peuple hygiénique »).

Prendre un bain tous les soirs

Au printemps 2024, l’expression « communauté anti-bain » ou furo cancel kaiwai a commencé à se répandre sur les réseaux sociaux japonais. Certains jeunes avaient alors décidé que se laver tous les jours n’était pas nécessaire et ne s’étaient pas privés pour l’annoncer sur la toile.

« L’idée d’annuler votre bain quotidien, bien sûr, n’a de sens que s’il est considéré comme normal de prendre un bain tous les jours, » explique Kawabata Miki, professeure associée à l’université Ritsumeikan, spécialisée dans l’histoire de l’hygiène publique. « J’ai voulu savoir d’où venait cette idée et comment elle s’était formée. »

Pour de nombreux Japonais, le moment du bain est chargé de souvenirs, où leurs parents leur disaient de se dépêcher de prendre un bain avant le dîner. Et la pratique ne les a pas quittés, même lorsqu’ils sont en voyage. Beaucoup préfèrent encore se prélasser dans un bain plutôt que de prendre une simple douche.

Kawabata se souvient s’être posé la question alors qu’elle était enfant : pourquoi ses parents tenaient-ils tant à ce qu’elle prenne un bain chaque soir ? Ces expériences formatrices ont joué un rôle dans le choix qu’elle a fait de se concentrer lors de ses travaux de recherche sur les coutumes du bain.

« J’ai eu la sensation que ces habitudes avaient eu un impact majeur sur les standards japonais de propreté. J’ai voulu retracer les origines de cette croyance selon laquelle nous sommes de grands amateurs de bain, purs tant de corps que d’esprit, et examiner comment ces coutumes ont pris forme. »

Prendre trop de bain peut-il être mauvais pour la santé ?

Les traditions d’un bout à l’autre du pays montrent clairement que les Japonais se baignent dans des sources chaudes naturelles depuis des temps immémoriaux. Après l’arrivée du bouddhisme au milieu du VIe siècle, les temples des quatre coins de l’Archipel ont ouvert des installations où l’on pouvait se prélasser dans un bain ou dans l’équivalent d’un sauna. L’accès était libre pour les moines et les nonnes, bien sûr, mais également pour les visiteurs en pèlerinage. Les temples ont plus tard commencé à accepter des dons de la part des utilisateurs de ces installations, qui pouvaient à leur tour se voir récompensés de leurs nobles actions.

Ces bains, très simples à l’époque, se sont développés et sont au fil du temps devenus des entreprises commerciales, et les bains publics sentô ont commencé à prospérer à l’époque d’Edo (1603-1868). Le premier sentô de l’époque a ouvert ses portes en 1591, l’année qui a suivi l’entrée de Tokugawa Ieyasu dans la ville fortifiée, laquelle allait devenir la plus grande ville du Japon. Selon des documents d’archives, au XVIIe siècle, il y avait un bain public dans presque tous les quartiers de la capitale du shôgun.

L’avènement du shogunat à Edo a apporté avec lui un grand nombre de projets de travaux publics, et la ville a vu l’arrivée en masse d’ouvriers originaires de tout le pays. Et pas seulement à Edo ; à Osaka et à Kyoto également à mesure que les villes s’urbanisaient. À l’époque, les bains publics étaient généralement appelés yuya (湯屋, écrit avec le même caractère 湯, qui signifie « eau chaude », que dans le mot sentô 銭湯). Les bains de vapeur étaient les plus répandus. Bon nombre de visiteurs recherchaient un endroit où évacuer la sueur et la saleté du quotidien, afin de repartir chez eux propres et reposés. »

« Au milieu de l’époque d’Edo, l’érudit néo-confucéen Kaibara Ekiken a écrit dans Yôjôkun (« Préceptes pour la santé ») que l’eau chaude des bains favorisait la sudation et épuisait donc la source d’énergie vitale connue sous le nom de ki. Il a alors lancé un avertissement sévère contre les dangers de cette pratique excessive. En d’autres termes, il fallait donc mettre en garde contre une utilisation trop fréquente des bains d’eau chaude.

La plupart des yuya étaient construits dans le style connu sous le nom de zakuroguchi. Une séparation en bois délimitait la zone où les visiteurs faisaient leur toilette de celle où ils prenaient leur bain. Une ouverture basse servait d’entrée à la zone pour le bain. Il fallait s’accroupir pour entrer, pour ne pas que la vapeur s’échappe.

La zone réservée au bain à l’intérieur du zakuroguchi était si sombre qu’il était parfois difficile de voir les objets flotter à la surface de l’eau. Par ailleurs, comme il n’y avait pas d’alimentation en eau courante, l’eau du bain n’était que rarement changée.

Une illustration représentant l'entrée basse zakuroguchi d'un bain public, extraite de l'ouvrage Kengu irigomi sentô shinwa (« Sagesse et folie mêlées dans de nouveaux contes sur les bains publics) de Santô Kyôden. (Avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Une illustration représentant l’entrée basse zakuroguchi d’un bain public, extraite de l’ouvrage Kengu irigomi sentô shinwa (« Sagesse et folie mêlées dans de nouveaux contes sur les bains publics) de Santô Kyôden. (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Les réglementations sur les bains mixtes

Pendant une majeure partie de l’époque d’Edo, il était courant que les hommes et les femmes se baignent ensemble dans les bains publics. Au fil des époques, certains se sont demandé si cela ne pouvait pas constituer une « atteinte à la morale et à la décence publiques ». D’autres ont tenté à plusieurs reprises de réglementer cette pratique. Les bains mixtes ont par exemple été interdits lors des réformes Kansei (1787-1793) de Matsudaira Sadanobu, conseiller principal du shogunat.

« Certains académiciens pensent que le but de ces réglementations étaient en fait d’exercer un contrôle sur les visiteurs les plus défavorisés dans les villes. Ces derniers fréquentaient souvent les établissements situés dans les basue, les zones périphériques en bordure des villes. À une période où les mauvaises récoltes ou les pénuries de riz étaient souvent suivies de violentes émeutes et manifestations, les autorités ont peut-être cherché à utiliser les bains publics pour surveiller et gérer les éléments perturbateurs. »

Lorsque les Occidentaux ont commencé à affluer au Japon au milieu du XIXe siècle, ils étaient remplis d’admiration pour la coutume japonaise de prendre un bain tous les jours. Pour eux, elle représentait la propreté et l’hygiène. Mais ils ont été choqués de la nonchalance vis-à-vis de la nudité et de la mixité des établissements. Ce malaise n’a fait que donner un élan supplémentaires aux appels, déjà nombreux, à une réforme. Toutefois, les bains mixtes ont perduré encore pendant de longues années.

En 1879, le gouvernement de Tokyo a élaboré un ensemble complet de réglementations relatives aux bains publics (yuya torishimari kisoku), à l’époque une première pour une collectivité locale. Ces règlementations couvraient les licences, les règles de prévention des incendies et l’interdiction des bains mixtes. Avant la fin de l’ère Meiji (1868-1912), des réglementations similaires avaient été introduites dans tout le pays, et les bains publics relevaient maintenant des forces de police. Peu à peu, les installations commencèrent à se moderniser, non seulement dans la façon dont elles étaient gérées mais également dans leur apparence extérieure.

De la pureté du corps et de l’esprit

Un grand nombre de personnes se rendaient fréquemment dans les bains publics, quelle que soit leur couche sociale. Il s’agissait pour elles de se débarrasser de la saleté de la vie quotidienne. Mais cela ne s’arrête pas là. Dans son ouvrage Kengu irigomi sentō shinwa (« Sagesse et folie mêlées dans les nouveaux contes des bains publics »), publié en 1802, Santô Kyôden évoque une scène de personnes se rassemblant dans un bain public à la fin de l’année pour se laver de toute la saleté accumulée au cours de l’année écoulée. Selon lui, le nettoyage du corps purifie l’esprit, lavant de tout désir vil et attachement au monde matériel.

« À mesure que la culture s’est développée au cours des trois siècles de l’époque d’Edo, la pratique du bain est devenue étroitement liée à l’idée de propreté et de pureté spirituelles », explique Kawabata.

Après la Restauration de Meiji (1868), le bain a été de plus en plus considéré comme une vertu morale. C’est à cette époque que le discours moderne sur les Japonais en tant que « nation d’amateurs de bains » a commencé à prendre forme.

« Au tournant du XXe siècle, un certain niveau de discours se répand : on commence à clamer fièrement que la tradition du bain au Japon jouit d’une longue histoire, que les Japonais, quelle que soit leur classe sociale, prennent régulièrement des bains, contrairement aux pays occidentaux où même les plus aisés ne le faisaient que rarement. La pratique du bain était essentiellement vue comme une bonne chose en soi et les coutumes japonaises reflétaient le fait que les habitants de l’Archipel étaient particulièrement propres et attachaient une grande importance à leur hygiène.

Ce discours se renforce suite à l’émergence du Japon en tant que puissance majeure, ayant notamment vaincu la Chine Qing (1894-1895) et l’Empire russe (1904-1905).

« Comment une si petite nation, en apparence plutôt modeste, avait-elle pu venir à bout de grandes puissances telles que la Russie et la Chine ? La sphère politique et intellectuelle de l’époque a commencé à chercher des réponses à ses interrogations dans le bushidô, le soi-disant caractère des Japonais, et même dans l’habitude régulière de prendre des bains. Nombre de ces idées s’inscrivaient dans le contexte d’une implicite comparaison avec les pays de l’Ouest. Elles répondaient en partie à des opinions condescendantes de l’Occident envers le continent asiatique à cette époque, et la panique raciste du péril jaune. »

L’un des moments déterminants dans l’association de la propreté au caractère du peuple japonais a été la publication du « Rescrit sur l’éducation » (Kyôiku chokugo) par l’empereur Meiji, en 1890. Cet ouvrage avait pour objectif d’unifier la nation par l’enseignement moral, le rescrit lui-même rédigé dans un langage concis et abstrait, difficile à comprendre pour un grand nombre de personnes. Afin de diffuser le message à un plus large public, ont suivi de nombreux ouvrages, plus accessibles eux, sur la moralité publique. Leur impact a été considérable.

« Le gouvernement avait besoin de valeurs nationales qui uniraient spirituellement le peuple et encourageraient le patriotisme et la loyauté envers l’État et l’empereur, alors à son apogée. Il est ainsi né l’idée d’une morale nationale, supposément fondée sur le caractère national. Bien sûr, des débats sur la nature exacte de ce caractère national ont eu lieu. Mais tous étaient unanimes sur un point : la pureté. Beaucoup ont notamment cité le bushidô, un dogme selon lequel un samouraï ayant compromis sa loyauté pouvait prouver sa pureté spirituelle en se donnant la mort par suicide rituel, le seppuku. Cela s’est reflété dans l’idée de pureté physique et dans la coutume nationale consistant à prendre des bains régulièrement. »

« On disait que la saleté du corps se retrouvait dans l’esprit. On citait par exemple la mythologie ancienne, avec l’histoire du dieu Izanagi, qui se purifie avec de l’eau pour se laver de la souillure après son retour du monde des enfers. À l’époque d’Edo, l’idée de purifier l’esprit en lavant la « saleté du cœur » faisait déjà partie intégrante de la culture, ce qui a peut-être facilité la diffusion de ces idées auprès de la population. »

Femmes, mères, et hygiène à la maison

Dans les écoles, les manuels scolaires publiés par la gouvernement sur l’« éducation morale » (shûshin) enseignaient aux enfants qu’une bonne hygiène et une bonne santé n’étaient pas seulement dans leur intérêt, mais aussi dans celui de la nation tout entière. Ces manuels ont été utilisés de 1904 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À la maison, la responsabilité était celle des femmes au foyer et des mères. Ce sont elles qui devaient veiller à ce que les enfants prennent chaque jour un bain.

(Photo : Nippon.com)
(Photo : Nippon.com)

Après la guerre sino-japonaise, les femmes ont été encouragées à mener leur vie selon l’idéal de ryôsai kenbo (« bonne épouse et mère avisée »). Un grand nombre de livres proposaient à cette époque des conseils sur la façon de bien gérer son foyer, ne manquant pas de souligner l’importance d’une pratique quotidienne du bain. Les femmes se devaient de transmettre la tradition du bain à la prochaine génération et d’élever des enfants propres et en bonne santé. lesquels deviendraient plus tard des sujets loyaux de l’empire.

« Mais s’il on replace les choses dans un contexte historique plus large, celui de femmes réclamant davantage de droits, il est probable que certaines aient pleinement accepté leur rôle, y voyant un moyen d’affirmer leur valeur dans la société. Mais ce rôle de la maternité pour l’État, que de nombreuses femmes ont accepté et intériorisé, a eu un impact durable dans l’histoire du Japon. Et ses conséquences se retrouvent, selon moi, dans de nombreux problèmes actuels, notamment le « travail de l’ombre » non rémunéré que beaucoup attendent encore des femmes. »

Des bains publics pour de bons citoyens

Si de nombreux Japon étaient fiers de la coutume nationale de la pratique du bain, au tournant du XXe siècle, les bureaucrates et réformateurs sociaux en Occident ont commencé à eux aussi s’inspirer du mouvement des bains publics. Né dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce mouvement met l’accent sur la mise à disposition de bains publics dans les zones urbaines. Pour tous : des émigrés, aux ouvriers et aux personnes les plus défavorisées.

« En Occident et au Japon, le bain était associé à des idées de pureté spirituelle, d’ordre social et de classe. Au Japon, on disait à la population que le bain faisait d’eux des sujets plus loyaux à l’empereur. En Occident, de la même façon, l’accent était mis sur le fait que la pratique du bain transformait ceux quis’y adonnaient en de bons citoyens. »

« Des spécialistes japonais de l’hygiène publique se sont rendus en Occident pour observer les conditions sur place. À leur retour, ils ont recommandé l’ouverture de bains publics dans le cadre de la politique sociale, ajoutant que le gouvernement devait aider à les rendre abordables. C’est ainsi qu’est né un système, où le gouvernement a construit les installations, plus tard gérées en tant qu’entreprises privées. Cette politique de partenariat privé a rendu les nouveaux bains publics populaires auprès des habitants de l’Archipel, notamment dans les grandes villes.

À Kyoto, dans les années 1910 et 1920, par exemple, des bains publics ont été construits dans les quartiers burakumin, dont les habitants faisaient l’objet de discrimination dans le pays. Ces établissements étaient gérés par des groupes de résidents, représentant la communauté locale. Les projets ont non seulement grandement amélioré l’hygiène mais ont également créé des emplois dans des quartiers défavorisés et ont contribué à l’amélioration des infrastructures en leur apportant l’eau courante.

Des bains publics ont également été construits dans des endroits où la pratique du bain avait été moins répandue, notamment chez les communautés aïnoues à Hokkaidô, à Okinawa et dans les colonies japonaises de Taïwan et de la Corée.

« Les pratiques du bain et les notions de propreté étaient parfois utilisées pour justifier la discrimination et l’assimilation. Faisant fi des différences de cultures, de coutumes et d’environnement, nombreux étaient ceux qui rejetaient les habitants de la communauté aïnoue et d’Okinawa, les considérant comme sales simplement parce qu’ils ne partageaient pas les coutumes de bain devenues courantes sur l’île principale du Japon. 

« Dans les colonies, les efforts déployés pour promouvoir l’assimilation et l’hygiène côtoyaient les pratiques discriminatoires de ségrégation. Des installations étaient par exemple spécialement réservées à la population locale, séparées de celles destinées aux Japonais. »

Propreté et pureté

Kawabata Miki explique que la propreté était un processus visant à éliminer tout ce qui s’écartait de la norme, un moyen de purifier la société de ses « impuretés ».

« Après la guerre, il est peu à peu devenu commun d’avoir son propre bain chez soi, et prendre un bain tous les jours était quelque chose de normal. Les normes de propreté sont devenues encore plus strictes qu’avant la guerre. Intériorisées, elles étaient presque inconscientes. »

Ces normes intériorisées peuvent encore refaire surface dans la société d’aujourd’hui. Pendant la pandémie de Covid-19, le port du masque et le lavage fréquent des mains étaient particulièrement recommandés. Des cas d’exclusion et de discrimination ont été observés, tels que la « police de l’auto-limitation » (jishuku keisatsu) qui veillait à ce que les entreprises et les particuliers appliquent les mesures, ou encore le harcèlement dont ont été victimes les professionnels de santé, considérés comme des risques d’infection.

« Au début de la pandémie, lorsque le nombre de cas et de décès était relativement bas au Japon par rapport aux pays occidentaux, certains personnages politiques se sont plu à dire que ce phénomène était dû à la supériorité des mœurs publiques et de l’hygiène des Japonais. Un goût de déjà-vu de la rhétorique énoncée plus d’un siècle auparavant, lorsque les victoires du Japon contre la Russie et la Chine ont été attribuées à l’esprit collectif et à l’harmonie de groupe des Japonais. »

Un regard sur l’histoire de la pratique du bain et de la propreté soulève un certain nombre de questions (genre, autorité du gouvernement, discrimination et exclusion) pouvant nous inciter à voir d’un œil neuf des valeurs que nous considérons (trop) souvent comme acquises.

(Texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : dessin d’un bain public à Shimoda, dans la préfecture de Shizuoka, en 1854, par William Heine. Avec l’aimable autorisation du Centre international de recherche sur les études japonaises.)

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