Comprendre le Japon sous l’angle de la religion

Existe-t-il une manière « correcte » de prier dans les temples et les sanctuaires ?

Culture Tradition

Il n’est pas rare de voir des touristes et des visiteurs de temples bouddhiques applaudir et s’incliner de la même manière que lorsqu’ils prient dans des sanctuaires shintoïstes. Pourtant, beaucoup considèrent cela comme un manquement aux règles de bienséance. Le spécialiste des religions Shimada Hiromi propose un autre éclairage, fondé sur le contexte historique propre à ces lieux de culte.

Le culte dans les sanctuaires et les temples au Japon

Dans un sanctuaire shintoïste, la coutume veut que l’on s’incline deux fois, que l’on frappe deux fois dans ses mains, puis que l’on s’incline une dernière fois à la fin de sa prière ; ce que l’on appelle en japonais nirei, nihakushu, ichirei (deux révérences, deux applaudissements, une révérence). À l’inverse, dans les temples bouddhiques, l’usage admis consiste à joindre calmement les mains en posture de gasshô (paumes jointes devant la poitrine). Si je n’ai jamais été témoin direct de la chose, j’ai néanmoins entendu dire que certaines personnes frappaient des mains en priant dans des temples. Ce comportement a suscité surprise et réprobation sur les réseaux sociaux. Mais s’agit-il réellement d’un faux pas ? À mon sens, la situation est plus complexe qu’il n’y paraît.

Beaucoup seront surpris d’apprendre que la pratique aujourd’hui répandue dans les sanctuaires de s’incliner et frapper des mains est en réalité relativement récente. Elle trouve son origine dans les rites prescrits aux prêtres shintoïstes à l’ère Meiji (1868-1912). Ce n’est qu’après la guerre que cette manière de prier s’est diffusée auprès du grand public, lorsque la Jinja Honchô (une organisation créée après-guerre chargée de superviser de nombreux sanctuaires) a commencé à en recommander l’usage.

Aujourd’hui, de nombreux sanctuaires affichent des panneaux expliquant aux visiteurs la procédure consistant à s’incliner et à frapper des mains, présentée dans les médias comme la manière « correcte » de prier. Pourtant, si l’on consulte des vidéos YouTube sur le rituel du hatsumôde (la première visite au sanctuaire pour la nouvelle année) datant du début des années 1990, on constate l’absence frappante de cette pratique : la plupart des visiteurs se contentaient alors de joindre les mains pour prier.

En y réfléchissant de plus près, il me semble même quelque peu irrespectueux que quelqu’un reste debout et frappe des mains comme s’il cherchait à interpeller les divinités. Autrefois, les fidèles ne frappaient pas dans leurs mains : ils s’asseyaient au sol et joignaient les paumes pour prier. À l’époque d’Edo (1603-1868), les pèlerinages au grand sanctuaire d’Ise étaient extrêmement populaires, et les guides publiés alors montrent les croyants assis ou prosternés devant les pavillons de culte. Aujourd’hui encore, les prêtres shintoïstes accomplissent généralement les cérémonies en position assise dans les sanctuaires.

Un exemple tiré de la culture populaire se trouve dans le film de sabre réalisé en 1943 par Kurosawa Akira, Sugata Sanshirô. On y voit la fille d’un adversaire du protagoniste prier dans un sanctuaire, espérant que son père sorte indemne du combat. Vêtue d’un kimono, la jeune femme ne s’assied pas, mais s’accroupit pour adresser sa prière.

Aucune forme prescrite dans les temples

En ce qui concerne les temples bouddhiques, il n’existe pas de manière unique et codifiée de prier. Devant l’image principale installée dans le pavillon principal, beaucoup joignent les paumes en posture de gasshô, mais il s’agit d’un geste spontané, non imposé par l’institution. Contrairement au shintoïsme, qui ne dispose ni d’une doctrine codifiée ni d’« écoles » proposant différentes interprétations de textes sacrés, le bouddhisme regroupe une grande diversité d’écoles et de courants aux enseignements distincts. En règle générale, le culte prend la forme de récitations de sutras par les moines lors des cérémonies, ainsi que lors des offices du matin et du soir dans le pavillon principal. Les fidèles peuvent eux aussi réciter des sutras, et les temples appartenant à des écoles ésotériques peuvent déclamer des mantras ou des litanies spécifiques. Face à une telle diversité de pratiques, le bouddhisme n’a jamais élaboré de méthode de prière universellement prescrite.

Les liens entre sanctuaires et temples

Un autre élément qui complexifie la question réside dans la relation historiquement étroite entre temples et sanctuaires au Japon. Selon les chercheurs, la religion au Japon commence à se transformer à partir du XIIe siècle, avec la fusion des divinités du shintoïsme (appelés kami) et des divinités du bouddhisme. Ce phénomène, appelé shinbutsu shûgô (syncrétisme entre le shintoïsme et le bouddhisme), a constitué une caractéristique majeure de la religion japonaise jusqu’à l’époque moderne. Le bouddhisme, contrairement au shintoïsme autochtone, a été introduit au Japon depuis le continent asiatique vers le milieu du VIe siècle. À l’origine, les deux religions étaient perçues comme reposant sur des croyances différentes. Mais à mesure que le bouddhisme s’est enraciné dans la société japonaise, les deux traditions ont progressivement fini par fonctionner comme un ensemble presque indissociable.

Cette évolution a été facilitée par l’absence d’une doctrine clairement établie dans le shintoïsme, contrairement à la théologie structurée du bouddhisme. Dès lors, aucun conflit doctrinal majeur n’est apparu entre les deux traditions. La situation différait profondément de celle de l’Europe, où la diffusion du christianisme a entraîné la disparition des religions populaires autochtones. Ce syncrétisme a favorisé l’émergence des jingûji, de vastes complexes religieux combinant sanctuaire shintoïste et temple bouddhique et administrés par des moines bouddhistes. Il était courant que ces derniers récitent des sutras devant les pavillons de culte des sanctuaires, convaincus que les kami se réincarnaient dans le but d’atteindre la libération par la pratique bouddhique.

Prenons l’exemple du sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gû à Kamakura, très fréquenté par les visiteurs japonais comme étrangers. Lors de sa fondation au XIe siècle, il était à la fois un temple bouddhique et un sanctuaire shintoïste. De nombreux édifices bouddhiques s’y dressaient, dont une pagode abritant des reliques du Bouddha. Cependant, après la Restauration de Meiji en 1868, le nouveau gouvernement moderne promulgua un décret séparant légalement le bouddhisme et le shintoïsme. Toutes les traces du culte bouddhique furent alors supprimées du sanctuaire.

Durant les siècles précédents, pourtant, shintoïsme et bouddhisme étaient étroitement imbriqués, sans distinction nette entre sanctuaires et temples. Le Tsurugaoka Hachiman-gû était à la fois l’un et l’autre, et les fidèles y priaient aussi bien les kami que les divinités du bouddhisme en joignant simplement les mains en posture de gasshô. Il n’existait pas de méthode de prière spécifiquement shintoïste ou bouddhiste à respecter.

Au-delà des formalités

Même après la séparation officielle des religions par le gouvernement de Meiji, les fidèles ont continué à prier comme auparavant, adoptant souvent la posture de gasshô aussi bien dans les temples que dans les sanctuaires. Certains frappaient des mains en priant dans les sanctuaires, mais il s’agissait simplement d’une imitation des prêtres shintoïstes qui accomplissaient ce geste lors des rites.

Qu’il s’agisse du gasshô ou du rituel d’inclinaisons et de battements de mains, aucune de ces pratiques n’a été prescrite par les kami ou par le Bouddha. Ce sont les êtres humains qui ont décidé des formes que devait prendre la prière. En ce sens, il n’existe pas de règle intangible. Les Japonais sont toutefois très attentifs aux usages et ont tendance à se conformer à ce qui est considéré comme « correct ». Devenue la pratique officiellement recommandée dans les sanctuaires, la façon en s’inclinant et en frappant dans ses mains s’est ainsi largement imposée.

L’influence du syncrétisme religieux qui a marqué l’histoire du Japon demeure toutefois perceptible. Aujourd’hui encore, beaucoup visitent temples et sanctuaires sans vraiment se soucier de leurs différences. Prenons l’exemple du hatsumôde au Nouvel An : à Tokyo, des foules se pressent au sanctuaire Meiji, tandis que, dans la préfecture voisine de Kanagawa, le temple Kawasaki Daishi relevant de l’école Shingon du bouddhisme attire lui aussi des visiteurs en nombre tout aussi impressionnant. Nombre de ces fidèles venus pour le hatsumôde ne prêtent guère attention au fait que l’un soit un sanctuaire et l’autre un temple, et certains vont même jusqu’à frapper des mains pour prier au Kawasaki Daishi.

Il n’y a pas lieu de s’indigner de supposées entorses à l’étiquette lorsqu’il est question de prière. L’essentiel de la dévotion est de prier avec sincérité. À mes yeux, joindre les paumes en posture de gasshô se prête particulièrement bien à cet esprit, et j’en ai fait ma manière privilégiée de prier, que ce soit dans un sanctuaire ou dans un temple.

(Photo de titre : des visiteurs adressent leurs prières du Nouvel An, les mains jointes en posture de gasshô, au temple Kongô-ji à Hino, Tokyo, le 1er janvier 1976. Kyôdô)

temple bouddhisme tradition culture sanctuaire shinto religion