Dossier spécial Les grandes figures historiques du Japon
Donald Keene : une vie dévouée à la cause de la littérature japonaise

Kawaji Yuka [Profil]

[08.03.2019] Autres langues : ESPAÑOL | Русский |

Le 24 février 2019, le grand spécialiste de la littérature et de la culture japonaises Donald Keene est mort à Tokyo, à l’âge de 96 ans. Tout au long de sa vie, il s’est efforcé de diffuser la langue et la civilisation japonaises dans les pays anglophones, comme son contemporain René Sieffert (1923-2004) en France. Cet article retrace le parcours exceptionnel d’un érudit doublé d’un traducteur hors pair. Tout a commencé il y a près de 80 ans, le jour où dans une librairie de New York, il a acheté un exemplaire du Dit du Genji traduit en anglais, un monument de la littérature japonaise.

Donald Keene est né le 18 juin 1922 à New York. Le 8 mars 2012, près de 90 ans plus tard, il a acquis la citoyenneté japonaise et ce faisant, renoncé à son statut de citoyen américain, la législation de l’Archipel n’autorisant pas la double nationalité. Entre-temps, il était devenu une célébrité non seulement aux États-Unis mais aussi dans son pays d’adoption où la nouvelle de son décès, dû à un arrêt cardiaque, a été annoncée en première page par la plupart des quotidiens.

Donald Keene laisse derrière lui une œuvre monumentale, en particulier une histoire de la littérature japonaise (History of Japanese Literature) en quatre volumes tout à fait remarquable(*1) qui a été traduite en japonais (mais pas en français), comme la plupart de ses livres. Il s’est lancé dans ce projet ambitieux en 1976 et il lui a fallu plus de vingt ans pour le mener à terme, en 1997. Il est vrai que l’ouvrage, entièrement écrit de sa main, fait référence à une quantité impressionnante de textes littéraires dont beaucoup sont accompagnés d’une traduction en anglais réalisée par ses soins.

Une volonté très précoce de diffuser la littérature japonaise en Occident

Les deux volumes de l’anthologie de la littérature de Donald Keene. À gauche : la couverture du premier tome intitulé Anthology of Japanese Literature : From the Earliest Era to the Mid-Nineteenth Century, paru en 1955 chez Grove. À droite : le second tome, Modern Japanese Literature : From 1868 to the Present Day , publié chez Grove, en 1956.

Ce n’était pas la première fois que Donald Keene s’attaquait à une tâche aussi immense. Dès le milieu des années 1950, à peine trente ans, il avait déjà offert aux lecteurs anglophones un panorama complet de la littérature japonaise sous la forme de deux ouvrages ayant respectivement pour titre Anthology of Japanese Literature : From the Earliest Era to the Mid-Nineteenth Century (Anthologie de la littérature japonaise depuis les débuts jusqu’au milieu du XIXe siècle), et Modern Japanese Literature : From 1868 to the Present Day (La littérature japonaise moderne, de 1868 à nos jours). Grâce à ces deux livres publiés successivement en 1955 et 1956 à New York, il avait permis au public d’accéder à la traduction de nombreux extraits non seulement des tout premiers chefs-d’œuvre de l’époque ancienne comme l’anthologie poétique du Manyôshû (Le recueil des dix mille feuilles), compilée vers 760, ou Le dit du Genji (Genji Monogatari) écrit vers l’an 1000 par une dame de la cour appelée Murasaki Shikibu, mais aussi d’auteurs contemporains dont Mishima Yukio (1925-1970) et Dazai Osamu (1909-1948). Pour la traduction en anglais, il avait eu recours à des versions déjà existantes et quand ce n’était pas le cas, il avait confié ce travail à des amis et des relations ou l’avait effectué lui-même. Les passages traduits incluaient aussi bien des textes japonais en prose, notamment des romans, que des formes poétiques spécifiquement japonaises comme le waka et le haiku, ainsi que de la prose et de la poésie en kanbun (chinois classique lu à la japonaise) et des fragments du théâtre , du kyôgen (pièces comiques) et du bunraku (théâtre de marionnettes). Bref, un ensemble complet, bien équilibré et qui plus est, avec un charme incontestable.

À propos de sa première anthologie, Donald Keene disait avec sourire qu’il avait eu « la chance de mener à bien cette œuvre de jeunesse sans faire d’erreurs importantes ». Il avait entrepris ce travail à partir de l’été 1953, pendant un séjour d’études de troisième cycle à l’Université de Kyoto. Et il lui avait fallu moins de deux ans pour concevoir, rédiger et trouver un éditeur pour son volumineux manuscrit constitué au total de 900 pages. À son retour aux États-Unis, en mai 1955, c’était déjà chose faite.

Donald Keene en compagnie de Kawaji Yuka, l’auteur du présent article, chez lui à Tokyo, le 18 novembre 2013. (Avec l’aimable autorisation de Kawaji Yuka)

Une rencontre déterminante

Donald Keene en 1938, à l’âge de 16 ans, à l’époque où il est entré à la prestigieuse Université Columbia de New York. (Avec l’aimable autorisation du Centre Donald Keene de Kashiwazaki, dans la préfecture de Niigata)

Le premier contact de Donald Keene avec la littérature japonaise remonte à 1940. Il avait alors à peine 18 ans. Cette année-là, il a fait l’acquisition d’un exemplaire de la traduction en anglais en deux volumes du Dit du Genji (Genji monogatari) de l’orientaliste britannique Arthur Waley, dans une librairie de New York, pour la modique somme de 49 centimes de dollar (49 cents). Et il a été complètement envoûté. Deux ans auparavant, en septembre 1938, il avait été admis à l’Université Columbia de New York à tout juste 16 ans seulement, en raison de ses résultats scolaires très brillants. Et depuis le début de la Seconde Guerre mondiale en Europe en 1939, il avait renoncé à lire les journaux tant il était effrayé par les nouvelles en provenance du conflit. C’est donc au cours d’une période particulièrement troublée que le jeune homme a été séduit par la beauté du Dit du Genji, un des plus grands monuments de la littérature japonaise.

Pour approfondir ses connaissances en la matière, Donald Keene a suivi les cours sur l’histoire de la pensée japonaise dispensés par Tsunoda Ryûsaku (1877-1964) à l’Université Columbia où il était considéré comme le « père des études japonaises ». En décembre 1941, l’attaque surprise de Pearl Harbor par le Japon a poussé les États-Unis à entrer en guerre. C’est dans ces circonstances que Donald Keene a appris qu’il y avait une école de japonais de la marine américaine (US Navy) dans les locaux de l’Université de Californie de Berkeley (UCB). En écoutant la radio, il a compris que son pays avait un besoin urgent de personnes parlant couramment le japonais parce que la maitrise de cette langue était appelée à jouer un rôle déterminant dans la guerre du Pacifique. Il a donc envoyé une lettre à l’UCB dans laquelle il manifestait son désir de s’inscrire à l’école de l’US Navy. Et sa demande a été acceptée. La démarche de Donald Keene était donc d’emblée essentiellement motivée par la volonté d’apprendre le japonais…

(*1) ^ Les quatre volumes de l’histoire de la littérature japonaise de Donald Keene ont respectivement pour titre : 1. Seeds in the Heart: Japanese Literature from Earliest Times to the Late Sixteenth Century (Les graines du cœur : La littérature japonaise des temps anciens à la fin du XVIe siècle) ; 2. World Within Walls: Japanese Literature of the Pre-Modern Era, 1600-1867 (Un monde clos : La littérature japonaise de l’époque pré-moderne, 1600-1867) ; 3. Dawn to the West: Japanese Literature of the Modern Era. Fiction (L’ouverture vers l’Occident : La littérature japonaise à l’époque moderne. Le roman); 4. Dawn to the West: Japanese Literature of the Modern Era. Poetry, Drama, Criticism (L’ouverture vers l’Occident : La littérature japonaise à l’époque moderne. Poésie, théâtre, critique).

  • [08.03.2019]

Née à Naoshima, dans la préfecture de Kagawa. Titulaire d’un doctorat de littérature japonaise de l’Université Hitotsubashi de Tokyo. Enseignante et chercheur spécialiste de la pédagogie du japonais. Poète membre de l’Association des poètes de tanka contemporains. Editrice de la revue Kotoba to moji (Les mots et les lettres). Professeur à l’Université Xi’an Jiaotong (XJTU) de Xi’an, en Chine. Co-auteur avec Donald Keene d’un livre d’entretiens intitulé Donald Keene : Watashi no nihongo shugyô (Donald Keene : mon apprentissage du japonais), paru en 2014 aux éditions Hakusuisha.

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