De Tchernobyl à Fukushima

Vitaly Portnikov [Profil]

[26.04.2016] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Kiev désertée par les enfants

Je me souviens avec une grande clarté des quelques jours qui ont suivi l’annonce de l’accident nucléaire de Tchernobyl. C’étaient des journées très bizarres. Alors que le monde entier suivait avec angoisse l’évolution du premier accident nucléaire de cette ampleur dans l’histoire de l’humanité, dans la capitale ukrainienne, Kiev, où je vivais à l’époque, rien n’ébranlait la quiétude quotidienne. Les gens avaient l’esprit occupé par les congés du mois de mai qui s’annonçaient et pour eux, l’accident qui s’était produit non loin de Kiev n’était qu’un incendie sans importance. Mais, jour après jour, l’ombre prégnante de cet accident nucléaire a fini par éveiller l’inquiétude de la population.

Kiev, la capitale de l’Ukraine, au début des années 1980. La plus ancienne grande cité d’Europe orientale, avec ses quelque 2,5 millions d’habitants, est aussi l’un des hauts lieux du christianisme. Elle est située à 130 kilomètres de Tchernobyl.

Trente ans plus tard, les projecteurs se braquent une nouvelle fois sur deux villes proches de Kiev, aujourd’hui abandonnées : Tchernobyl, cité du Moyen Age, et Pripiat, ville nouvelle créée pour les ouvriers de la centrale. Mais mes souvenirs les plus vifs de la catastrophe de Tchernobyl ne sont pas liés à ces deux localités. Ils ont pour décor la ville de Kiev baignée par un doux soleil de printemps. Alors qu’à première vue, la vie poursuivait son cours, les enfants ont soudain disparu de Kiev(*1). Une grande ville de plusieurs millions d’habitants désertée de ses enfants est un spectacle qui n’a rien de commun. C’était même terriblement effrayant.

Le réacteur no4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986, juste après l’accident.

Petro Porochenko au Japon

Tous ceux qui ont vécu la catastrophe de Fukushima en ont leurs propres souvenirs. Le 11 mars 2011, l’annonce d’un grave accident nucléaire à Fukushima a ravivé dans l’esprit de nombreux Ukrainiens les souvenirs de Tchernobyl. Ils ont ressenti comme leurs la souffrance des habitants de Fukushima et les ferventes prières qui s’élevaient de tout le Japon.

Mais le rôle des hommes politiques, des scientifiques et de tous les autres spécialistes n’est pas de partager leurs souvenirs. Leur devoir est de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour assurer le succès des travaux destinés à circonscrire l’impact de la catastrophe nucléaire.

En ce sens, la visite officielle au Japon, début avril, du président ukrainien Petro Porochenko, qui s’est entretenu avec le Premier ministre Abe et d’autres responsables japonais sur les voies de la coopération dans le sillage de la catastrophe de Fukushima, revêt une importance particulière, me semble-t-il. En dehors de potentiels échanges économiques, on imagine tout d’abord peu de points communs entre le Japon et l’Ukraine. Cependant, tous deux sont voisins de la Russie, pays avec lequel ils ont des contentieux.

Le 7 avril 2016, l’empereur et l’impératrice du Japon recevaient le président Porochenko et son épouse au palais impérial. L’empereur a exprimé « sa gratitude pour l’aide ukrainienne après le séisme et le tsunami dans le nord-est du Japon », sous la forme d’une grande quantité de dosimètres et masques de protection, entre autres.

Les drames de Tchernobyl et de Fukushima ont resserré les liens bilatéraux. Depuis cinq ans, le Japon cherche désespérément des solutions pour traiter les suites de l’accident. L’Ukraine, pour sa part, depuis trente ans, accumule les succès et les échecs dans ce domaine. Avec le soutien d’organisations internationales, elle a également engrangé de vastes connaissances concernant l’impact des radiations sur les sols et l’écosystème, et enquêté sur les répercussions de l’irradiation sur la santé de la population. Comme Fukushima pour le Japon, Tchernobyl est aujourd’hui encore, pour l’Ukraine, un problème que tentent de résoudre tous les scientifiques du pays.

Des relations bilatérales plus étroites

En 2012, la Commission conjointe nippo-ukrainienne de coopération post-catastrophe nucléaire(*2) a vu le jour. Depuis quatre ans, elle s’efforce de faire bénéficier Fukushima des leçons tirées de Tchernobyl. Les gouvernements ukrainien et japonais ont été les premiers à créer une telle structure : il est extrêmement important que les deux pays à avoir subi les pires accidents nucléaires de l’histoire unissent aujourd’hui leurs forces à la recherche des moyens d’éviter tout accident similaire à l’avenir. Ils doivent tirer de ces catastrophes des leçons qui serviront dans le futur à l’humanité tout entière. Cette coopération est donc destinée à durer.

Le plus important est de redonner vie aux sols contaminés par les radiations, et de développer de nouvelles technologies pour éviter un autre accident. Dans le cadre de la « surveillance internationale conjointe de l’environnement dans les zones de Fukushima et Tchernobyl », un projet mené par diverses institutions parmi lesquelles l’Université de Tokyo et l’agence spatiale ukrainienne, la fusée ukrainienne Dnepr(*3) a lancé les micro-satellites d’observation japonais Hodoyoshi 3 et 4(*4). Les images satellites permettront d’observer l’étendue des dommages et la progression de la reconstruction, et serviront de base à des analysées poussées sur le long terme. Il n’existe pas de plus beau symbole de la coopération entre l’Ukraine et le Japon.

(Publié originellement en russe le 20 avril 2016. Photo de titre : les satellites Hodoyoshi 3 et 4 transportés par la fusée Dnepr, avec l’aimable autorisation de l’Université de Tokyo.)

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(*1) ^ Le 6 mai 1986, le gouvernement de la RSS d’Ukraine (actuelle République d’Ukraine) a ordonné l’évacuation des enfants hors de Kiev.

(*2) ^ La Commission s’est réunie pour la première fois à Tokyo en juillet 2012, en vertu du « Traité de coopération entre le gouvernement japonais et le gouvernement ukrainien sur la promotion des actions après un accident dans une centrale nucléaire » conclu en mai 2012.

(*3) ^ Lanceur de satellites artificiels à trois étages développé à partir d’un missile balistique intercontinental.

(*4) ^ Le lancement a eu lieu le 19 juin 2014 à 19 heures 11, heure locale (le 20 juin à 4 heures 11, heure japonaise).

  • [26.04.2016]

Analyste politique, présentateur et membre de la rédaction de Radio Liberty. Diplômé de la faculté de journalisme de l’Université de Moscou en 1990, membre de la rédaction de la Nezavissimaïa Gazeta (Moscou) de 1989 à 1995, rédacteur en chef de la chaîne de télévision ukrainienne TBi de 2010 à 2012, présentateur sur Espresso TV depuis novembre 2013. Contributeur régulier à des grands médias d’Ukraine, Russie, Biélorussie, Pologne et Israël.

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