L’habitat partagé au Japon
Comment certains Japonais ont adopté un mode de vie communautaire

Sophie Knight [Profil]

[25.03.2016] Autres langues : ENGLISH | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Des Japonais de plus en plus nombreux sont en train de s’engager dans des expériences de vie communautaire qui s’inscrivent dans le cadre du mouvement mondial pour l’économie du « partage ». Ce faisant, ils tentent de remédier aux dégâts provoqués par la prolifération des foyers de une à deux personnes que l’on observe depuis 30 ans dans l’Archipel.

De styles de vie innovants

Au cours des trois dernières décennies, la structure sociale du Japon s’est modifiée de façon radicale. Le système traditionnel des trois générations sous un même toit (voir article « Les maisons traditionnelles japonaises, toujours d’actualité ») est en effet en train de disparaître au profit de foyers constitués d’une seule personne. Dans le même temps, la recherche de l’intimité et de l’indépendance a aggravé l’isolement et la solitude des individus. Mais les progrès de l’« habitat partagé » qui a fait son apparition il y a déjà longtemps dans l’Archipel sous la forme de logements minables pour étrangers de passage, témoigne d’une volonté de renouer des liens communautaires.

Comparé à d’autres pays, le Japon a du retard dans ce domaine mais il n’en a pas moins créé toute une gamme de logements communautaires (sharehouses) innovants correspondant à différents styles de vie qui vont des artistes fauchés aux passionnés de l’agriculture en passant par les parents de jeunes enfants. La plupart des 2 800 habitations de ce typerecensées dans l’Archipel regroupent deux sortes d’individus. Les uns sont unis par un intérêt commun, que ce soit la programmation, l’escalade ou le crochet, alors que les autres viennent d’une catégorie défavorisée de la population cherchant une solution à des problèmes spécifiques entre autres les mères célibataires et les personnes âgées.

Sharenest fait partie des expériences les plus innovantes en la matière. Ce logement communautaire, qui se trouve à Yokohama, a été fondé en 2013 par Sakai Yôsuke, un agent immobilier désireux de recréer l’ambiance chaleureuse et la cuisine saine qu’il avait connues du temps de sa grand-mère. Les habitants de Sharenest bénéficient donc d’un service spécial appelé « Mamie concierge » (Obâchan concierge), assuré par Ino Junko. Cette grand-mère de 62 ans – elle a deux petits-enfants ­– se rend trois fois par semaine à Sharenest où elle se charge de la préparation du repas du soir, du ménage de la salle de séjour et de la lessive. Comme tous les jeunes du monde entier âgés d’une vingtaine d’années, les six habitants de Sharenest sont ravis de trouver un bon dîner et des vêtements propres plutôt que des nouilles instantanées et des chaussettes sales, quand ils rentrent à la maison.

Ino Junko, qui fait office de « Mamie concierge » (Obâchan concierge) à Sharenest. « Rien que de venir ici, je me sens pleine d’entrain et de gaité », confie-t-elle.

« Je suis aux anges quand ils me laissent de petits mots du genre “C’était génial, merci !” Chez moi, personne ne me remercie comme ça après le dîner », explique Ino Junko. « Du coup les tâches ménagères sont devenues un vrai travail pour moi. Rien que de venir ici, je me sens pleine d’entrain et de gaité. »

Une solution pour les catégories sociales les plus fragiles

L’isolement social est un problème majeur chez les Japonais de plus de 65 ans qui constitueront un tiers de la population d’ici 2025. Beaucoup vivent seuls et cette tendance est appelée à s’aggraver dans la mesure où le nombre des personnes âgées ne cesse d’augmenter. D’après l’Institut national de recherches sur la démographie et la sécurité sociale, d’ici 2035, pratiquement 40 % des ménages japonais se imiteront à une personne vivant seule. L’habitat partagé multi-générationnel où des nouveau-nés et des nonagénaires sans lien de parenté se côtoient dans un même espace pourrait constituer une solution à ce problème.

La salle de séjour de Sharenest. Les logements communautaires modernes sont loin de ressembler aux dortoirs mal éclairés auxquels beaucoup de gens les associent.

« Se retrouver en compagnie de personnes âgées dont les sujets de conversation se limitent à la maladie, la mort ou le nombre d’années qu’il reste à vivre, peut s’avérer malsain. Mais dès qu’il y a quelqu’un de jeune dans les parages, tout change », déclare Hosoyama Masanori, directeur général de Stone’s, une agence immobilière assurant la gestion de onze logements communautaires dont l’un abrite des gens de différentes générations et quatre autres des mères célibataires.

Les mères célibataires (voir article « Les mères célibataires japonaises ») font partie des catégories sociales les plus vulnérables du Japon. 55 % d’entre elles vivent en effet en dessous du seuil de pauvreté. Beaucoup sont d’anciennes femmes au foyer qui doivent jongler avec un emploi à plein temps et l’éducation d’enfants qu’elles élèvent seules tout en subissant l’impact émotionnel d’une séparation ou d’un divorce. Les logements communautaires de Stone’s leur facilitent la vie en les rapprochant de mères qui sont dans la même situation et en mettant à leur disposition un babysitter une fois par semaine. Et leurs enfants ont de nouveaux camarades de jeux.

« Les gosses sont parfois perplexes quand une femme de la communauté les gronde pour une chose à laquelle leur mère ne trouve rien à redire. Mais au bout du compte, ils s’y font et ils apprennent en même temps que chacun a des valeurs différentes, ce qui est vraiment très important », ajoute Hosoyama Masanori. « À l’origine, les enfants étaient élevés par la communauté et tout le monde avait le droit de les réprimander. Ce n’est plus guère le cas à présent, mais je pense que certaines personnes souhaitent que les choses redeviennent comme avant. »

  • [25.03.2016]

Journaliste indépendante et chercheuse spécialisée dans la culture japonaise. A travaillé en tant que reporter pour le quotidien Asahi Shimbun et l’agence de presse Reuters à Tokyo. En 2015, elle a dirigé une enquête sur le cadre de vie des Japonais pour Rebuild Japan Initiative Foundation (Fondation pour la reconstruction du Japon).

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