Le sauvetage d’un géant : l’avenir de Sharp entre les mains de Foxconn

Mori Kazuo [Profil]

[07.06.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Au début du mois d’avril, Foxconn a mené à terme son offre d’achat de Sharp, et Terry Gou, le président du groupe taïwanais, a fermement pris en mains l’avenir du fabricant japonais lourdement endetté. La question qui se pose désormais est de savoir si le charismatique homme d’affaires sera en mesure d’inverser la fatalité qui semble peser sur l’entreprise japonaise.

Une décision adaptée à l’aire de la mondialisation

Le 2 avril, la société Hon Hai Precision Industry et Sharp ont signé un accord donnant au sous-traitant taïwanais, qui opère sous le nom de Foxconn, une part majoritaire dans le capital du géant japonais de l’électronique. Prenant acte de l’impasse financière où se trouvait Sharp, le ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie a pesé de tout son poids en faveur d’une offre de restructuration rivale, proposée par l’Innovation Network Corporation of Japan (INCJ), un fonds d’investissement japonais associant des fonds publics et privés. Mais au bout du compte, Sharp, jadis leader dans son domaine, a misé sur Foxconn pour se remettre en selle.

L’accord entre Sharp et Foxconn est lourd de sens à deux égards, en premier lieu parce qu’il constitue la première reprise d’un grand fabricant japonais d’électronique par une société étrangère, ensuite parce que le rejet par Sharp d’un plan de renflouement public apporte la démonstration que le secteur privé japonais commence à comprendre que c’est à lui qu’il incombe de sauver les entreprises privées.
L’accord a en outre ceci de remarquable qu’il met en évidence l’ampleur du déclin du secteur japonais de l’électronique, jadis un pilier de l’économie nationale. Les conséquences d’un rachat étranger de Sharp, l’ex-numéro un mondial de la technologie des cristaux liquides, n’ont pas échappé au monde des affaires japonais, qui s’est inquiété de l’éventualité d’une fuite à l’étranger de technologies chèrement acquises.

Il se trouve toutefois que l’économie mondiale contraint de plus en plus les entreprises à faire des choix financiers conformes aux principes du marché. Et la même chose vaut pour les économies nationales, globalement soumises aux mêmes forces, si bien que les pays ne peuvent plus escompter une croissance à long terme sans ouvrir leurs marchés aux capitaux étrangers. Le premier ministre Abe Shinzô a fait de l’investissement étranger direct un pilier de sa stratégie de croissance à long terme, et l’acceptation par Sharp de l’offre de Foxconn montre que les portes, autrefois solidement verrouillées, de l’économie japonaise, s’ouvrent en grinçant.

L’investissement de Foxconn dans Sharp, soit plus de 388 milliards de yens, est une aubaine pour le Japon, puisque les fonds destinés au renflouement proviennent d’une entité étrangère et que l’INCJ peut donc consacrer à d’autres investissements les 300 milliards de yens qu’il avait sur la table. Quant aux inquiétudes à propos de la fuite de technologies japonaises, elles sont dans une large mesure infondées.

Il y a longtemps que les Sud-Coréens et les Taïwanais surpassent Sharp dans la fabrication des grands panneaux d’affichage à cristaux liquides. Des sociétés comme Samsung Electronics se trouvent aujourd’hui à l’avant garde du développement des dispositifs d’affichage par électroluminescence organique, dont beaucoup pensent qu’ils constitueront la prochaine génération d’écrans. En ce sens, les tentatives passées de Sharp pour sauvegarder son avance technique ne pouvaient pas servir à grand chose, puisque la libre circulation de la technologie est un fait acquis dans une économie ouverte.

Un changement de cap

Il est bien entendu indéniable que les capacités technologiques de Sharp ont grandement contribué à inciter Foxconn et l’INCJ à venir à sa rescousse. Le nom Sharp, jadis synonyme de technologie de pointe et de percées innovantes, a conservé une part de son ancien lustre, et il appartient désormais aux dirigeants de l’entreprise de faire en sorte que cet éclat ne s’éteigne pas complètement.

L’apport de Foxconn ne se limite pas à une indispensable injection de capitaux. Sachant que la nécessité où se trouvait l’entreprise de rechercher un soutien financier était due dans une large mesure à une pénurie de compétence du personnel de direction, il en découle que les changements qui interviendront à la tête de l’entreprise vont constituer un aspect important de son rachat. Takahashi Kôzô, l’actuel président de Sharp, devrait démissionner pour laisser place à un nouveau dirigeant. Une nouvelle direction sera mise en place à la fin du mois de juin lors de la réunion des actionnaires, à l’occasion de laquelle Faxconn se verra en outre attribuer des actions en tant que tiers investisseur. Mais quand bien même M. Takahashi resterait à la barre, la prise de décisions chez Sharp reposera avant tout entre les mains de Terry Gou, le président de Foxconn.

Avec M. Gou, Sharp se dote d’un dirigeant compétent et, pour la première fois, l’opportunité de se reconstruire sur un nouveau modèle commercial lui est offerte. Le style charismatique de M. Gou en tant que dirigeant, ainsi que sa réactivité et son sens aigu des affaires, lui ont permis de faire de Foxconn la première société de service au monde dans le domaine de la fabrication électronique, avec un chiffre de ventes annuel atteignant quelque 15 000 milliards de yens et des effectifs d’environ un million d’employés. À l’occasion de l’annonce qu’ils ont faite conjointement le 2 avril, M. Takahashi s’est déclaré impressionné par la rapidité et la ténacité dont M. Gou faisait montre dans les réunions, qualités qui montraient bien la maîtrise que le patron de Foxconn exerçait à tous les échelons du processus de négociation.

  • [07.06.2016]

Journaliste. Né à Tokyo en 1950. Diplômé de l’Université Waseda, où il s’est spécialisé en économie. A été éditeur en chef adjoint du Nihon Keizai Shimbun et chercheur invité à l’Institut Weatherhead des études asiatiques, ainsi qu’au Centre de l’Université Colombia pour l’économie et les affaires japonaises. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Nihon no keiei (Le management japonais) et Keiei ni karisuma wa iranai (Les managers n’ont pas besoin de charisme).

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone