Pourquoi les salaires n’augmentent-ils pas en dépit de la pénurie de main-d’œuvre ?

Genda Yûji [Profil]

[10.11.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Si l’on se réfère à la théorie économique classique, toute pénurie de main-d’œuvre entraîne une hausse des salaires. Pourquoi cette règle ne s’applique-t-elle pas au Japon ? Est-ce à cause de l’insuffisance des dépenses d’équipement, comme le suggère le gouvernement ? D’autres facteurs peuvent jouer un rôle plus important, notamment la faiblesse de la formation sur le tas dans les entreprises. Et compte tenu de la rigidité des salaires de base, l’assouplissement de l’attribution des primes semble un meilleur outil pour pousser les salaires à la hausse.

La persistance de la pénurie de main-d’œuvre au Japon

Les statistiques des agences japonaises pour l’emploi montrent que le rapport entre le nombre des offres et l’effectif des demandeurs d’emploi est en hausse régulière depuis 2010, autrement dit, depuis la fin de la phase de ralentissement de l’activité économique mondiale. Les dernières données, qui datent de mai 2017, donnent un taux de 1,49 offre par demandeur, soit deux personnes disponibles pour trois emplois vacants. Il y a donc bel et bien pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage est d’ailleurs passé en dessous de 3 % pour la première fois depuis 23 ans. L’excédent de main-d’œuvre enregistré entre 1993 et 2005, quand on parlait de « restructuration » (dégraissage des effectifs des entreprises) et de « glaciation de l’emploi » (en référence à la rareté des opportunités d’emploi pour les jeunes diplômés), semble appartenir à l’histoire ancienne.

Si l’on en croit les manuels d’économie, la pénurie de main-d’œuvre entraîne une hausse des salaires. D’où l’espoir qu’au Japon, le resserrement du marché du travail puisse générer une telle hausse, qui à son tour fasse grimper les prix et mette ainsi un terme à la longue période de déflation dans laquelle le pays se trouve plongé. Mais, malgré cette pénurie actuelle, rien ne suggère que ce processus soit à l’œuvre. Fondamentalement, les salaires n’ont pas bougé depuis le début des années 1990, quand la bulle économique japonaise a éclaté. Et en vérité aujourd’hui, alors que la main-d’œuvre est en train de diminuer, les salaires suivent également une tendance à la baisse.

Comment se fait-il qu’ils n’arrivent pas à décoller ? Nombre d’économistes ont cherché à expliquer ce phénomène par la montée de l’emploi « non-régulier » (précaire). Les travailleurs autres que permanents, qui comptent aujourd’hui pour 40 % du total, constituent un élément indispensable du personnel de nombreuses entreprises. Comme ces derniers sont moins bien rémunérés que ceux à temps complet, le renforcement de leur présence a entraîné une baisse du salaire moyen.

Pourtant, si la multiplication des opportunités d’emploi a fait gonfler les effectifs des travailleurs précaires, on aurait pu s’attendre à ce que leurs salaires progressent. Mais rien de tel ne s’est passé. Et il en va de même pour les employés permanents : en dépit de la hausse régulière du pourcentage de jeunes diplômés obtenant un travail à temps plein dès la fin de leurs études, les salaires correspondant à ces emplois n’enregistrent aucune hausse significative. Il semble donc que la progression de l’emploi précaire ne suffise pas à rendre compte de la stagnation des salaires.

L’insuffisance de l’investissement est-elle la cause du problème ?

Dans le Rapport annuel 2017 sur l’économie et les finances publiques du Japon, le gouvernement attribuait la stagnation des salaires à l’insuffisance des investissements productifs des entreprises (c’est-à-dire les investissements en installations et en équipements).

Au niveau macro-économique, le salaire réel — autrement dit le pouvoir d’achat du salaire nominal — est en théorie déterminé par trois facteurs : (1) la part du travail dans le revenu total, (2) la productivité du travail, c’est-à-dire la valeur ajoutée générée par le travail, et (3) le ratio entre les prix à la production et les prix à la consommation. De ces trois facteurs, c’est le deuxième — la productivité du travail — qui a fortement baissé depuis les années de la bulle économique. Voilà pourquoi, en conclut le gouvernement, les entreprises doivent investir davantage en vue de faire progresser le niveau de la productivité.

Avec un tel raisonnement, on peut s’attendre à ce que le gouvernement recoure à des mesures telles que les subventions et les allégements fiscaux pour les dépenses d’équipement, malgré le peu d’effets notables produits par ces outils pendant la crise économique. Outre cela, il n’est pas exclu qu’il renforce les pressions exercées sur la Banque du Japon pour qu’elle maintienne sa politique des taux d’intérêt faibles. Mais en admettant même que ces initiatives aient un effet bénéfique sur l’investissement, cela suffira-t-il à produire la hausse des salaires attendue par le gouvernement ?

  • [10.11.2017]

Né en 1964, professeur de sociologie à l’Université de Tokyo où il a fait des études d’économie. Après avoir été chercheur invité à l’Université d’Harvard, puis d’Oxford, il devient professeur à l’Université Gakushûin jusqu’en 2007, année où il obtient la même position à l’Université de Tokyo. Son dernier ouvrage est intitulé Koritsu mugyô — SNEP (Les personnes solitaires sans emploi). Membre du comité consultatif de rédaction de Nippon.com depuis avril 2014.

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