Dossier spécial La compétitivité des universités japonaises dans l'ère de la mondialisation
La mondialisation et les réformes des universités japonaises

Amano Ikuo [Profil]

[07.04.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية |

Depuis les années 1990, les universités japonaises ont connu plusieurs réformes institutionnelles et organisationnelles. Amano Ikuo, professeur émérite de l’Université de Tokyo, discute des réformes entreprises notamment pour répondre à la mondialisation et des problèmes auxquelles elles sont confrontées aujourd’hui.

Plus d’un demi-siècle après la mise en place du nouveau système des universités pendant l’occupation américaine en 1948, les universités japonaises traversent à nouveau une période d’intenses réformes, qui a débuté dans les années 1990 et continue à bouleverser le monde universitaire aujourd’hui. Pourquoi toutes ces réformes ? Trois tendances internationales majeures et trois changements intérieurs les expliquent en grande partie.

Les trois méga-tendances mondiales de l’enseignement supérieur

La première tendance est l’universalisation de l’enseignement supérieur. Pour le sociologue américain Martin Trow, l’enseignement supérieur cesse d’être « élitiste » pour devenir « de masse » lorsque plus de 15 % de la population âgée de 19 à 22 ans y accède, et « universel » lorsque ce pourcentage dépasse 50 %. Cette universalisation s’est faite aux États-Unis dans les années 70 et 80, et une décennie plus tard dans les pays avancés. Au Japon, le taux d’accès à l’enseignement supérieur qui était stable à 36-37 % dans les années 70 et 80, a ensuite connu une croissance rapide, qui l’a vu passer à 45,2 % en 1995, et à 51,5 % dix ans plus tard. Il était de 55,1 % en 2010. Ces chiffres ne concernent que les universités offrant un cursus de quatre et de deux ans. Si l’on inclut les senshû gakkô, écoles professionnelles et spécialisées, le taux d’accès passe à 77,9 % (Graphique 1). Cette généralisation rapide de l’enseignement supérieur implique un changement de nature des universités et du système de l’enseignement supérieur. Les réformes qu’ont connues les universités japonaises s’inscrivent en d’autres termes dans cette tendance mondiale.

La deuxième est la marchéisation. L’enseignement supérieur était jusqu’à présent essentiellement perçu comme relevant pour sa gestion et son entretien de la responsabilité du gouvernement national. Dans tous les pays européens, les universités nationales sont la norme, les États-Unis, avec leurs nombreuses universités privées influentes, constituant une exception. Même dans ce pays, cependant, presque 80 % des étudiants fréquentent des universités publiques. Le Japon est à cet égard bien plus exceptionnel encore, puisque près de 80 % des étudiants y sont inscrits dans des universités privées. La marchéisation de l’enseignement supérieur est donc la règle, dans le sens où les universités sont en compétition pour trouver leur financement et leurs étudiants, ainsi que leurs enseignants. La tendance mondiale est que cette vague de marchéisation a commencé à toucher aussi le secteur public : on attend à présent des universités nationales qu’elles adoptent les « principes du marché » dans leur financement et leur gestion. Le terme de « privatisation » peut à cet égard remplacer celui de marchéisation. Le changement de statut des universités nationales japonaises qui a fait d’elles des entreprises publiques administrativement indépendantes, sur lequel je reviendrai, est un exemple représentatif de cette tendance mondiale vers la marchéisation et la privatisation.

La troisième, et la plus importante, de ces tendances est la mondialisation. Les avancées technologiques dans le domaine des transports et de la transmission de l’information ont fait rapidement progresser la mondialisation non seulement dans le domaine économique et politique mais aussi dans le monde de l’enseignement et de la recherche, qui est centré sur les universités. Aujourd’hui, aucune université ou système d’enseignement supérieur, quel que soit son pays, n’échappe à la nécessité d’appartenir à un réseau mondial. Ces réseaux s’appuient non seulement sur l’universalité des savoirs et des sciences mais aussi sur les mouvements internationaux des chercheurs et des étudiants. La mobilité internationale augmente d’abord dans les domaines des sciences de la nature et du management, et la concurrence internationale pour acquérir les meilleurs d’entre eux ne cesse de grandir.

Les États-Unis occupent une place centrale dans ce système mondial de l’enseignement supérieur. Ils ont le système et les universités les plus réussies et jouent un rôle central dans le rassemblement et la dispersion des ressources intellectuelles, humaines et matérielles mondiales. Pour les autres pays, « mondialisation » signifie par conséquent « américanisation ». Les États-Unis occupent la place de fournisseur des standards mondiaux tant pour l’organisation des études ou l’évaluation des résultats de recherche que dans les institutions d’enseignement supérieur spécialisées que sont les écoles de commerce, et ce sont vers eux que se tournent les autres pays pour trouver les modèles de réformes à mettre en place. Le Japon ne fait pas exception à la règle.

  • [07.04.2014]

Né en 1936 dans la préfecture de Kanagawa, professeur émérite de l’Université de Tokyo, sociologue de l’éducation et spécialiste de l’enseignement supérieur. Titulaire d’un doctorat de sciences de l’éducation, il a occupé des postes de professeur à l’Université de Nagoya et à l’Université de Tokyo, où il a été recteur de la faculté de sciences de l’éducation, puis professeur et ensuite directeur du département recherche du Center for National University Finance and Management, un établissement public rattaché au ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Science et de la Technologie. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’enseignement supérieur japonais.

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