Dossier spécial Le Japon et la Première Guerre mondiale
La « démocratie de Taishô » — Les débuts du pluralisme politique au Japon

Murai Ryôta [Profil]

[30.10.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Après la Première Guerre mondiale, le Japon a connu une période particulièrement florissante où il a fait de considérables progrès, en se dotant notamment d’un système politique de plus en plus démocratique, dans les limites permises par la Constitution de Meiji de 1889. Cette époque, appelée « démocratie de Taishô » parce qu’elle correspond grosso modo au règne de l’empereur Taishô (1912-1926), a malheureusement pris fin trop rapidement en raison de multiples tentatives de coup d’État et autres assassinats d’hommes politiques. Mais elle n’en a pas moins grandement facilité la mise en place d’une véritable démocratie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Les origines de la démocratie japonaise

La Première Guerre mondiale a éclaté il y a exactement un siècle et on peut se demander quelle incidence ce conflit à l’échelle de la planète a eu sur le Japon de l’époque et d’aujourd’hui. À l’heure actuelle, le système politique de l’Archipel repose sur la démocratie et les droits de l’homme, et ces principes, loin de se limiter au monde politique, ont influencé la société japonaise tout entière, jusque dans ses moindres recoins. En général, on associe l’apparition de la démocratie au Japon avec la période de réformes consécutive à la Seconde Guerre mondiale, durant l’occupation du pays par les Alliés. C’est effectivement à ce moment-là qu’a été adoptée la Constitution de 1946 où est clairement défini le système de gouvernement parlementaire en place aujourd’hui. Mais les origines de la démocratie japonaise sont bien plus anciennes. Dans la Déclaration de Postdam du 26 juillet 1945 où ils sommaient le Japon de se rendre sans condition, les Alliés demandaient au gouvernement japonais de « supprimer tous les obstacles au renouveau et au renforcement des tendances démocratiques du peuple japonais ». Pour en savoir davantage, nous allons maintenant nous pencher sur l’histoire politique du Japon avant la Seconde Guerre mondiale.

Au début du XXe siècle – ou plus exactement aussitôt avant, pendant et juste après la Première Guerre mondiale –, le Japon a été le théâtre d’une grande effervescence politique en faveur de la démocratie. Cette période a été qualifiée de « démocratie de Taishô » dès les années 1950 par des historiens qui la considéraient déjà comme un précédent historique du système politique actuel.(*1) Elle doit son nom au fait qu’elle correspond, en gros, au règne de l’empereur Taishô (1912-1926) et qu’elle a coïncidé avec l’épanouissement de nouveaux courants littéraires et artistiques – autour de la revue Shin shichô (Nouvelle pensée) fondée en 1907 –, de mouvements sociaux particulièrement dynamiques et du pluralisme politique. Entre 1924 et 1932, sept gouvernements issus de partis majoritaires à la Diète ont exercé successivement le pouvoir. Ils ont fait en leur temps l’objet de vives louanges pour leur remarquable « légitimité » et leur respect de la « voie constitutionnelle ». Dans les lignes qui suivent, je me propose de réfléchir sur l’influence qu’a eu la Première Guerre mondiale sur la « démocratie de Taishô », et sur l’histoire du pluralisme politique au Japon entre les deux guerres.(*2)

Une période particulièrement intense de changements politiques

Le Japon a déclaré la guerre à l’Allemagne en août 1914, un mois après le déclenchement des hostilités en Europe, et il s’est aligné sur les pays alliés. À l’époque, le monde politique japonais était en pleine mutation. Après la chute du régime des shôgun Tokugawa, en 1867, et la Restauration de Meiji, l’année suivante, qui avait rendu le pouvoir à l’empereur, l’Archipel avait entrepris de se moderniser et de mettre en place des institutions dignes d’un véritable État-nation. C’est ainsi qu’il s’est doté d’une Constitution, promulguée en 1889, et d’un organe législatif, la Diète impériale créée en 1890. Au début, la vie politique a été dominée par les factions issues des fiefs puissants (hanbatsu) de l’époque d’Edo (1603-1868), en particulier celles de Satsuma et de Chôshû qui avaient joué un rôle majeur dans la Restauration de Meiji. Les hanbatsu ont monopolisé le pouvoir en s’opposant farouchement aux partis politiques soucieux de défendre les droits civiques qui étaient en train de se former. Mais la première Guerre sino-japonaise (1894-1895) et la Guerre nippo-russe (1904-1905) ont permis à ces derniers de s’affirmer davantage. À partir du début du XXe siècle, les partis politiques – en particulier le Rikken seiyûkai (Association des amis du gouvernement constitutionnel), fondé en 1900 par Itô Hirobumi (1841-1909) – ont réussi à tenir tête aux factions issues des clans.

Le Japon est alors entré dans une nouvelle ère politique pour deux raisons. La première c’est que les grands dirigeants de l’époque de la Restauration de Meiji ont été remplacés par une nouvelle génération d’hommes politiques. Et la seconde, c’est que le système dominé par les « anciens » (genrô) – chargés de conseiller l’empereur Meiji dans l’exercice de ses compétences constitutionnelles – a laissé place à une forme de gouvernement beaucoup plus ouverte. Entre 1901 et 1913, le pouvoir a été exercé en alternance par deux leaders politiques à savoir Katsura Tarô (1847-1913), un ancien général originaire du fief de Chôshû, et Saionji Kinmochi (1849-1940), un aristocrate qui avait succédé à Itô Hirobumi à la tête du parti Seiyûkai, alors majoritaire à la Chambre des représentants.

Saionji Kinmochi (1849-1940). premier ministre du Japon de 1906 à 1908, puis de 1911 à 1912. Jiji Press

Mais cette période de stabilité n’a pas duré. En 1912, la première année de l’ère Taishô, le monde politique japonais est entré dans une période de turbulences. Le 5 décembre, la démission du ministre de la Guerre – furieux qu’on ne lui accorde pas deux divisions supplémentaires – et le refus de l’armée de proposer un nouveau ministre pour le remplacer ont entraîné la chute du second cabinet Saionji Kinmochi. C’est alors que s’est constitué un premier mouvement pour la défense de la Constitution et l’abolition du système des factions issues des fiefs. La Constitution de Meiji stipulait que le premier ministre devait être désigné par l’empereur, mais dans les faits, c’étaient les genrô chargés de conseiller le souverain qui s’acquittaient de cette tâche de façon collégiale. Les partisans du nouveau mouvement réclamaient un véritable « gouvernement constitutionnel » avec un premier ministre choisi par le parti majoritaire à la Chambre des représentants. La pression sociale atteignit son comble en 1913, lors de la crise politique de Taishô (Taishô seihen). Katsura Tarô, qui venait de remplacer Saionji Kinmochi à la tête du gouvernement et d’entamer son troisième mandat de premier ministre, fut contraint de démissionner 50 jours à peine après son entrée en fonction. Pour couronner le tout, le gouvernement suivant dirigé par Yamamoto Gonnohyôe (1852-1933) fut à son tour obligé de donner sa démission en mars 1914, à cause de l’affaire Siemens, un scandale de corruption au sein de la Marine japonaise.

(*1) ^ Pour une étude complète sur la « démocratie de Taishô », voir Mitani Taichirô, Taishô demokurashi ron: Yoshino Sakuzô no jidai (Démocratie de Taishô : L’époque de Yoshino Sakuzô), Tokyo University Press, Tokyo 2013.

(*2) ^ Les extraits de documents historiques mentionnés dans le texte sont tirés des ouvrages suivants de Murai Ryôta : Seitô naikakusei no seiritsu 1918-27 (La mise en place d’un système politique fondé sur le pluralisme des partis 1918-1927), Yûhihaku, 2005, Prix Suntory Gakugei ; et Seitô naikakusei no tenkai to hôkai 1927-36(Développement et chute du système politique fondé sur le pluralisme des partis : 1927-1936), Yûhikaku, 2014. Murai Ryôta a consacré l’essentiel de son article à l’apparition du pluralisme politique au Japon. Mais les deux livres mentionnés ci-dessus traitent aussi du rôle joué par Yoshino Sakuzô (1878-1933), Ichikawa Fusae (1893-1981) et d’autres personnalités marquantes de l’époque, ainsi que des mouvements sociaux encouragés par la politique des partis.

  • [30.10.2014]

Professeur à la Faculté de droit de l’Université Komazawa. Spécialiste de l’histoire politique du Japon. Titulaire d’un doctorat en droit de l’Université de Kôbe. A été chercheur à la Société japonaise pour le développement des sciences (Nihon gakujutsu shinkôkai) et à l’Institut Reischauer pour les études japonaises de l’Université Harvard. Auteur de divers ouvrages dont Seitô naikakusei no seiritsu 1918-27 (La mise en place d’un système politique fondé sur le pluralisme des partis 1918-1927), Yûhikaku, 2005, Prix Suntory ; et Seitô naikakusei no tenkai to hôkai 1927-36 (Développement et chute du système politique fondé sur le pluralisme des partis 1927-1936), Yûhikaku, 2014.

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