Dossier spécial Réfléchir à Okinawa
La question d’Okinawa et la sécurité en Asie de l’Est

Okamoto Yukio [Profil]

[01.09.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le transfert de la base aérienne de Futenma des marines américains à Okinawa constitue un problème délicat, qui fait planer une ombre sur la présence militaire américaine dans l’île. Dans le même temps, la stratégie expansionniste de la Chine représente un défi majeur pour le Japon et les États-Unis. Le prestigieux chroniqueur de politique étrangère Okamoto Yukio se penche ici sur l’arrière-plan et les enjeux régionaux de ce problème.

L’impasse de Futenma

Dans les années 1990, les gouvernements du Japon et des États-Unis ont décidé d’un commun accord de fermer Futenma, une base aérienne des marines américains située dans une zone densément peuplée de l’île Okinawa, île principale de l’archipel du même nom, et de transférer ses activités sur un site à construire dans la baie de Henoko, sur le littoral pacifique de l’île. Cet accord est toujours en vigueur, mais on ne sait pas bien quand le transfert aura lieu, ni même s’il aura jamais lieu.

La nouvelle base de Henoko devrait être dotée d’une piste d’atterrissage construite sur un terrain remblayé sur la mer couvrant un tiers de la surface actuelle de la base aérienne de Futenma. Les nuisances sonores causées par les avions et les risques d’accident seraient transférés d’une zone densément peuplée vers un site en bord de mer. Il s’agirait à l’évidence d’une grande amélioration. C’est pourquoi j’ai tout d’abord été favorable à cette initiative. Mais en 2011, quand j’ai été invité à témoigner devant la Commission budgétaire de la Chambre des représentants, j’ai suggéré que le gouvernement ferait bien de renoncer à forcer l’exécution de ce projet. Et j’ai de nouveau appelé à l’abandon du projet en 2012, à l’occasion de mon intervention devant la Commission budgétaire de la Chambre des conseillers. Pourquoi donc ai-je changé d’avis ?

Au début, l’opinion à Okinawa se répartissait en courants de forces relativement égales, avec environ un tiers de gens disposés à accepter le transfert à Henoko, un tiers hostile à ce projet et un tiers d’avis intermédiaires. Mais en 2009, quand le Parti démocrate du Japon est arrivé au pouvoir, Hatoyama Yukio, le nouveau Premier ministre, a déclaré que la base de Futenma devait être transférée vers un site qui se trouve « pour le moins » en dehors de la préfecture d’Okinawa. Après avoir entendu cela, pratiquement tout le monde à Okinawa s’est rallié au camp des adversaires du projet de transfert à Henoko.

Le gouvernement démocrate a fait preuve d’irresponsabilité dans le traitement de cette affaire. Chercher un site de remplacement en dehors d’Okinawa est irréaliste, et ce pour une simple raison : l’Osprey, l’avion à atterrissage et décollage verticaux aujourd’hui utilisé à Futenma, constitue un moyen de transport essentiel pour le corps des marines stationné à Okinawa. Il serait insensé de transférer ces appareils vers un site éloigné à moins d’y transférer également l’intégralité de l’effectif des marines, ce qui entraînerait aussi le déplacement du quartier général actuellement basé à Camp Foster et celui des centres d’entraînement de Camp Hansen et de Camp Schwab.

Le gouvernement démocrate a examiné plus de 40 emplacements potentiels situés ailleurs sur le territoire japonais, mais il n’a pas été en mesure de trouver un site adéquat et, en mai 2010, le Premier ministre Hatoyama a présenté ses excuses aux habitants d’Okinawa et leur a demandé d’accepter la réimplantation de Futenma. Mais ils n’étaient plus disposés à le faire. C’est comme s’ils s’étaient apprêtés à manger dans un restaurant, un peu à contrecœur, quand une grosse légume du PDJ a fait irruption en criant : « La nourriture ici n’est pas bonne. Il y a plein de bons restaurants là-bas, allons en chercher un. » Il a entraîné les dîneurs avec lui et, bien entendu, aucun restaurant valable n’a été trouvé. Le groupe est revenu à son point de départ, mais la nourriture n’était plus fraîche et personne ne voulait y toucher.

Parmi les militants japonais qui luttent contre la présence des bases américaines à Okinawa, j’en ai vu beaucoup qui ne sont pas d’Okinawa. Leur objectif ne se limite pas à la restitution définitive de la base de Futenma. En alimentant le mouvement local contre la base et en provoquant des désordres, c’est en fait la fermeture de toutes les bases américaines qu’ils visent à obtenir, et notamment celle de Kadena, la base des forces aériennes des États-Unis la plus importante de l’hémisphère oriental. En attendant, les discussions entre le gouvernement central à Tokyo et le gouvernement préfectoral à Naha restent dans l’impasse. Et en cas d’accident majeur d’un Osprey, Okinawa risquerait d’exploser, comme cela s’est produit en 1956, quand l’île tout entière s’est soulevée contre les autorités militaires américaines.(*1)

Existe-t-il une solution de rechange ? Quand j’ai exprimé mon opinion devant les commissions de la Diète nationale, j’ai recommandé l’adoption d’un « plan B ». Je n’ai pas spécifié le contenu de ce plan, mais l’idée était de supprimer la nécessité du déménagement vers un nouvel emplacement dans la baie de Henoko en réaménageant le dispositif de déploiement des corps des marines américains à Okinawa et ailleurs dans le Pacifique Ouest et en modifiant le rôle des Forces japonaises d’autodéfense.

Pour ce faire, il aurait fallu instaurer avec les États-Unis des délibérations bilatérales minutieuses et de longue durée, ce qui aurait retardé la restitution de la base de Futenma. Je n’en avais pas moins le sentiment que ma proposition méritait d’être prise en considération, ne serait-ce que parce qu’il s’était écoulé presque deux décennies depuis l’accord originel entre les États-Unis et le Japon sur ce sujet. Au bout du compte, le gouvernement a pourtant décidé de s’en tenir au projet existant et, en décembre 2013, le gouverneur d’Okinawa a donné son feu vert pour le chantier de remblai sur la mer prévus à Henoko, où les travaux ont d’ores et déjà commencé. Au point où nous en sommes, exiger un changement de ligne de conduite ne ferait que semer la confusion. C’est pourquoi j’ai décidé à contrecœur de remiser mon plan B et d’apporter à nouveau mon soutien à la réimplantation à Henoko en tant qu’elle offrait la meilleure solution envisageable dans les circonstances actuelles.

(*1) ^ En 1951, lorsque l’occupation alliée consécutive à la Seconde Guerre mondiale a pris fin et que le Japon a retrouvé son autonomie, Okinawa est resté sous la tutelle militaire des États-Unis, au grand mécontentement des habitants de cette préfecture insulaire (la restitution au Japon n’est pas intervenue avant 1972). Le Mouvement de protestation générale en 1956, qui a soulevé l’île tout entière, s’est produit à la suite de la publication du Rapport Price par une sous-commission de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants des États-Unis. Globalement, le rapport entérinait le statu quo sur les bases militaires américaines d’Okinawa. Confrontés aux manifestations populaires massives, les Américains ont été contraints de revoir un certain nombre de leurs procédures, et notamment de remplacer le versement d’un montant forfaitaire pour les expropriations de terres par le paiement de loyers adéquats régis par des contrats de location avec les propriétaires.

  • [01.09.2015]

Commentateur de politique étrangère et président de la société de recherches Okamoto Associates. Né en 1945. Diplômé de la Faculté d’économie de l’Université Hitotsubashi. A effectué sa carrière au ministère des Affaires étrangères de 1968 à 1991, où a occupé notamment les fonctions de directeur du Premier département de l’Amérique du Nord. A été Conseiller spécial auprès du Premier ministre de 1996 à 1998 et de 2003 à 2004. Chargé de recherche depuis 2012 au Centre pour les études internationales du Massachusetts Institute of Technology.

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