Dossier spécial L’avenir des universités japonaises en question
L’enfer des examens et la crise de l’enseignement de l’histoire au Japon

Momoki Shirô [Profil]

[04.03.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

L’apprentissage par cœur a évincé la pensée critique et éloigné les jeunes Japonais de l’étude de l’histoire, soutient l’auteur, qui impute la crise actuelle des sciences humaines et sociales dans l’enseignement supérieur au poids excessif que les universités elles-mêmes accordent aux faits dans leurs examens d’entrée.

La tendance à considérer les examens d’entrée aux écoles les plus prestigieuses comme un critère d’évaluation des aptitudes et de la valeur des individus est une caractéristique qu’on retrouve dans l’enseignement de beaucoup de pays d’Asie de l’Est. Étant donné que les perspectives d’avenir des candidats, en termes d’études comme de réussite économique et sociale, dépendent du résultat obtenu à ces examens, le système éducationnel conçoit les programmes et l’enseignement en fonction de ces derniers, si bien qu’il a tendance (tout comme les examens eux-mêmes) à mettre l’accent sur la mémorisation plutôt que sur le développent de l’aptitude à penser. Cette tendance a pour corollaire l’idée très répandue que c’est à l’État qu’il appartient de décider ce qui doit être mémorisé.

En ce domaine, le Japon ne fait pas exception. Ce qui lui appartient en propre en ce qui concerne l’évolution des examens d’entrée et des programmes scolaires – notamment depuis la Seconde Guerre mondiale –, c’est la fixation étroite sur les noms, les dates, les faits et les chiffres plutôt que sur la communication verbale de concepts. Si l’on fait abstraction d’un petit nombre d’établissements d’élite, les établissements du second degré comme les universités veillent attentivement à ce que les examens soient exempts de toute question exigeant des candidats une réponse écrite, voire de toute obligation de lire un passage d’une longueur conséquente. Cette négligence de l’écrit serait impensable dans des pays comme la Chine, la Corée et le Vietnam, qui ont hérité des classiques confucéens une longue tradition d’examens écrits pour l’accès à la fonction publique.

La production en série de citoyens éduqués

Qu’est-ce qui a poussé le Japon à prendre cette direction ? Le nombre sans précédent de jeunes candidats à l’entrée dans l’enseignement secondaire et universitaire dans les années qui ont suivi la guerre y a très certainement contribué. Les examens demandant des réponses courtes à choix multiples, faciles à noter (préfigurant les fiches d’examen pré-imprimées d’aujourd’hui avec leurs cases à cocher) répondaient au besoin d’un État développementaliste soucieux de former en série et au moindre coût des citoyens éduqués.

Ceci dit, l’adoption des examens standardisés à réponses courtes et à choix multiples est un phénomène qu’on observe dans d’autres parties du monde. Mais en Chine, en Corée du Sud et au Vietnam – sans parler des États-Unis et d’autres pays occidentaux –, l’enseignement continue d’accorder de l’importance à des outils de communication comme l’exposé écrit et le débat. Pourquoi cette forme d’enseignement a-t-elle pratiquement disparu des salles de classe japonaises ? L’un des facteurs qui ont joué un rôle déterminant à cet égard réside dans l’attachement particulier du Japon à l’égalitarisme, à l’équité et à la neutralité politique. Nombre d’éducateurs japonais avaient le sentiment qu’il était impossible de garantir une notation équitable des dissertations. Beaucoup pensaient aussi que les dissertations et les interrogations orales conféraient un avantage indu aux enfants issus de familles économiquement et culturellement privilégiées. Les explications de textes et les questions-tests passaient pour particulièrement problématiques dans le domaine de l’histoire, où les préjugés politiques pouvaient avoir une influence sur la notation.

Dans une perspective plus large, on peut voir un lien entre ce recours aux réponses courtes et à choix multiples et la société dont il est issu, menée par des guerriers, des marchands et des cultivateurs à la tête dure, qui n’avaient guère le temps à consacrer à l’étude des classiques – contrairement à la classe des nobles et des érudits sur laquelle reposait le modèle axé sur la fonction publique en vigueur en Chine et ailleurs en Asie de l’Est.

Comment on forge une nation de citoyens qui détestent l’histoire

À partir des années 1960, à mesure de la diffusion des fruits de la croissance économique rapide au sein de la société japonaise, l’enseignement secondaire s’est généralisé et le pourcentage des titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires entrant dans l’enseignement supérieur a enregistré une hausse spectaculaire. Grâce à l’approche de l’enseignement et des examens décrite ci-dessus, les écoles sont parvenues à transmettre un bagage de connaissances théoriques relativement fixe, solide et dense, non seulement à l’élite sociale, mais aussi à la majorité de la population. C’est dans ce contexte que les programmes d’histoire japonaise comme mondiale ont acquis une certaine consistance. Le Japon se situe en effet au premier rang des nations du monde par le niveau élevé de sa recherche historique, remarquable à au moins deux égards : la méticulosité de l’archivistique et, grâce notamment au développement économique, l’extension de la portée géographique à toutes les régions du monde. Cette expertise a grandement contribué à l’ampleur et à la profondeur, malheureusement insuffisamment reconnues, du programme d’histoire japonais.

Toutefois, du fait de l’importance accordée aux événements, aux noms et aux dates, les pressions exercées sur les étudiants japonais pour les inciter à mémoriser de plus en plus de détails ont augmenté vers la fin du XXe siècle, à mesure que la compétition pour l’accès aux meilleurs établissements secondaires et universitaires se renforçait. L’histoire, dans ce qu’elle a d’essentiel, s’est trouvée submergée sous un déluge de faits et de chiffres, tandis que la marginalisation de l’enseignement de la compréhension des textes, de l’écriture et du débat allait en s’aggravant.

L’enseignement de l’histoire a été victime de problèmes qui lui étaient endémiques. En ce qui concerne les thèmes, le schéma n’a pratiquement pas varié : approche plus ou moins isolée de l’histoire japonaise, avec une grande attention aux attributs qui distinguent le Japon du reste du monde – quasiment comme si cette nation avait poussé dans le vide – et maintien de l’appréhension de l’histoire mondiale en vigueur au XIXe siècle, avec sa fixation sur l’eurocentrisme. Plutôt que de revenir sur ces principes sous-jacents, les concepteurs des programmes se sont contentés d’y introduire de plus en plus de noms, de dates et d’événements, sans le moindre souci de pertinence et de cohérence. Il n’est guère étonnant que l’histoire soit devenue un sujet de dégoût pour les jeunes à mesure que gonflait le volume des informations contenues dans les manuels de l’enseignement secondaire – surabondance qui était elle-même le reflet des exigences posées par les examens d’entrée à l’université.

Le problème a pris une dimension particulièrement exacerbée dans le domaine de l’histoire mondiale, un sujet proposé en option dans nombre d’examens d’admission aux universités. Quand le besoin d’information sur des régions du monde autres que l’Europe et les États-Unis est devenu évident, les programmes ont intégré d’avantage de faits aléatoires sur le Moyen Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique, sans jamais compenser cette surcharge par une réduction proportionnelle des connaissances requises en histoire de l’Occident.

Ces morceaux fragmentés d’information à propos d’autres régions n’ont pratiquement rien apporté aux étudiants en termes de compréhension. Au lieu de cela, l’accroissement du fardeau de la mémorisation a aggravé la difficulté du passage des examens où figure l’histoire mondiale. Et ceux qui n’ont pas l’intention de choisir cette option sont moins enclins à s’appliquer à son étude. Tel est le paradoxe de l’enseignement japonais de l’histoire mondiale et du poids qu’il accorde aux faits, avec pour conséquence que la compréhension de cette discipline a décliné chez les élèves des établissements du second degré, alors même que les programmes ne cessaient de gonfler.

Faute d’intérêt pour des pays autres que le leur, une grande majorité des étudiants qui préparent une licence d’histoire choisissent l’histoire japonaise. Ceux qui ont des goûts plus cosmopolites choisissent l’Occident, pour son image « progressiste » et « chic ». L’histoire de l’Asie reste profondément impopulaire parmi les étudiants japonais, qui considèrent toujours les pays de cette région comme arriérés et hostiles au Japon – brefs des sujets d’étude plutôt déplaisants. Ces penchants qui existaient déjà avant la Seconde Guerre mondiale sont aujourd’hui loin d’être corrigés, voire aggravés.

  • [04.03.2016]

Professeur d’histoire de l’Asie, Université d’Osaka, spécialiste de l’histoire du Vietnam, de l’histoire de l’Asie maritime et de l’enseignement de l’histoire. Né à Yokohama en 1955. Titulaire d’une maîtrise de l’Université de Kyoto et d’un doctorat de l’Université de Hiroshima. Préside le comité d’organisation du Partenariat école secondaire-université pour l’étude de l’enseignement de l’histoire, une institution nationale dédiée à la réforme de l’enseignement de l’histoire et de la géographie. Auteur de divers ouvrages, dont Chûsei Daietsu kokka no seiritsu to hen’yô (La Formation et la transformation de l’État médiéval Dai Viet).

Articles liés
Autres articles dans ce dossier
  • Les universités japonaises et le problème de la formation des ressources humainesLes universités japonaises doivent en faire toujours plus avec des moyens de plus en plus limités. Et les tentatives effectuées à ce jour par le gouvernement pour remédier à cet état de fait ne sont guère encourageantes. Dans les lignes qui suivent, Suzuki Kan – conseiller du ministre de l’Éducation et professeur d’université – analyse les échecs des réformes précédentes et il présente les nouvelles orientations de la politique gouvernementale face aux formidables défis que va devoir relever l’enseignement supérieur japonais au XXIe siècle.

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone