Fukushima : l'homme qui a sauvé le Japon est mort

Société

M. Yoshida Masao, décédé en juillet 2013, fut le directeur de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi, et à ce titre, fut celui qui, sur les lieux mêmes de l’accident, à l’intérieur de la centrale, prit les décisions critiques qui réduisirent les conséquences de l’accident au minimum possible après le séisme du 11 mars 2011. Kadota Ryûshô, écrivain de non-fictions, avait réalisé une longue interview de M. Yoshida et avait collecté renseignements et informations auprès de plusieurs personnes directement concernées par les événements. Son enquête jette un regard nouveau sur le combat que mena M. Yoshida.

« Beau travail, monsieur le directeur. Nous vous remercions pour ce que vous avez fait. »

J’ai joint les mains et ces mots me sont spontanément venus aux lèvres lorsque l’un de ses amis proches m’a appris le décès de M. Yoshida Masao, l’ancien directeur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi le 9 juillet à 11 heures 32 minutes. Yoshida Masao fut littéralement l’homme qui a sauvé le Japon en travaillant jusqu’au dernier moment sans oublier un seul instant le principe fondamental de ce que signifie produire de l’électricité à partir de l’énergie nucléaire, et a ainsi évité une situation qui aurait eu des conséquences « dix fois supérieures à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ». Étant moi-même résidant à Tokyo, ma gratitude envers M. Yoshida est très sincère.

Mort pour la patrie, mort au champ d’honneur

Après son opération pour un cancer de l’œsophage le 7 février 2012, M. Yoshida avait paru sur la voie du rétablissement. Mais le 26 juillet suivant il fut frappé d’une hémorragie cérébrale, à la suite de quoi il subit deux opérations du cerveau avec pose de cathéters.

Malheureusement, les cellules cancéreuses atteignirent le foie, puis développèrent une métastase aux poumons. Il avait également un sarcome à la cuisse et sa tumeur au foie avait atteint la taille d’un poing.

Quand j’avais été informé de sa situation, j’avais compris que le jour fatidique viendrait.

En même temps que M. Yoshida luttait pour arrêter un réacteur nucléaire lâché comme un train fou, il avait également dû se battre contre le Premier Ministre qui intervenait de façon intempestive, et parfois même contre la direction de Tepco qui exigeait des réponses déraisonnables. Lui-même à la frontière entre la vie et la mort, il avait sauvé la patrie au bord du gouffre. Pour moi, M. Yoshida est mort au champ d’honneur, à 58 ans.

Avant son hémorragie cérébrale, en juillet 2012, après un an et trois mois de relances de ma part par tous les canaux possibles, il m’avait finalement accordé une interview au cours de deux rencontres, au total quatre heures et demie de conversation.

Quand je l’ai rencontré pour la première fois, malgré sa grande taille (il mesurait 1,84 m), il était déjà très maigre et le visage marqué par sa lutte contre le maladie. Néanmoins, il m’a parlé d’un ton de naturelle gaîté et de franchise spontanée.

Ce qu’il m’a raconté, c’est qu’effectivement les conséquences auraient pu être dix fois pires qu’à Tchernobyl si le dommage n’avait pas été stoppé, et de ses hommes qui ont travaillé à refroidir le réacteur à l’eau de mer, pénétrant inlassablement dans le bâtiment du réacteur contaminé pour limiter la catastrophe.

Contre les ordres des hauts fonctionnaires et de sa direction générale

Dès les premiers instants de la catastrophe, M. Yoshida a demandé le déploiement d’un camion pompe des forces d’auto-défense afin d’établir une ligne d’injection d’eau de mer, et a ordonné l’ouverture des évents (le système de sécurité qui a libéré la vapeur radioactive sous trop forte pression dans l’enceinte de confinement) afin d’éviter l’explosion du réacteur n°1. Parvenir à ouvrir les évents, en vêtements ignifuges, avec un masque à air et une bonbonne d’air comprimé sur le dos fut un travail atroce. Tous les ouvriers savaient que la mort était au bout.

Mais quand je les ai interviewés, tous ont déclaré : « Cela ne me faisait rien de mourir avec M. Yoshida », et « avec un autre directeur que M. Yoshida, l’accident n’aurait pas été stoppé ». Voilà ce qu’ils répétaient tous. S’ils sont tous entrés dans le bâtiment du réacteur hautement contaminé, au péril de leur vie, c’est parce qu’ils le faisaient pour un chef en qui ils avaient une totale confiance et un grand respect. Chaque fois qu’une équipe rentrait, M. Yoshida leur serrait la main l’un après l’autre pour les remercier : « Bien joué ! Merci d’être rentré vivant ! »

Les ouvriers de M. Yoshida se sont encore plus soudés autour de leur directeur quand ils le virent ronger son frein sans céder un pouce de terrain pendant une téléconférence avec la direction générale de Tepco. La valeur de l’homme est apparue clairement quand l’un des conseillers de Tepco, Takekuro Ichirô, s’est emporté contre lui, lui ordonnant d’arrêter les injections d’eau de mer en criant : « Le bureau du Premier Ministre nous casse les oreilles à cause de ça ! Arrête tout de suite ! », à quoi M. Yoshida répliqua : « Il n’en est pas question ! Vous dites n’importe quoi ! ».

M. Yoshida s’attendait à ce que l’ordre de stopper les injections d’eau de mer vienne de la direction générale. Mais en prévision, il avait glissé un mot à son chef d’équipe : « Écoute-moi. La direction générale va nous ordonner de stopper les injections d’eau de mer. Et tu me verras peut-être dire devant l’écran que nous allons arrêter. Mais si je dis ça, surtout n’obéis pas et continue de pomper ! Tu as compris ? »

Effectivement, c’est ce qui se passa. La direction de Tepco demanda l’arrêt du refroidissement à l’eau de mer, mais il était clair dans l’esprit de M. Yoshida que le refroidissement du réacteur devait se poursuivre coûte que coûte.

Tepco possède de nombreux experts en énergie nucléaire, mais seul Yoshida n’avait pas perdu l’esprit de l’ingénieur face à sa « mission » d’origine.

Les 69 de Fukushima, qui ont combattu sur place jusqu’au bout

M. Yoshida m’a aussi raconté ce moment à l’aube du 15 mars 2011, quand la pression dans l’enceinte du réacteur n°2 a atteint son comble. Il a alors choisi les hommes « qui mourraient avec [lui] » et les a tous regardés droit dans les yeux.

De la salle de contrôle au second étage du bâtiment antisismique d’où il contrôlait les opérations, M. Yoshida s’est levé de son siège et s’est soudain laissé tomber sur les genoux par terre. Il a baissé la tête et est entré en méditation zen, comme plongé dans une intense réflexion.

M. Yoshida m’a raconté ce qui s’était passé en lui à ce moment-là : « À ce moment-là, il n’y avait pas d’autre moyen que d’envoyer directement de l’eau de mer pour éviter l’emballement du réacteur. Quels seront les hommes qui vont le faire ? C’était à moi de les choisir. Ce qui signifiait aussi leur demander de mourir avec moi. Leur visage m’est passé l’un après l’autre devant mes yeux, et je pensais, lui, il mourra avec moi… lui aussi… Le premier qui m’est apparu, c’est mon chef d’équipe, qui avait le même âge que moi. Il n’avait pas fait d’études au-delà du lycée, et nous avions vécu ensemble un bon paquet de choses. Oui, ce gars-là, il voudra bien mourir avec moi, j’ai pensé. »

Rien d’étonnant à ce que ce soit le visage d’un homme avec qui il avait vécu de nombreux événement de sa jeunesse qui lui soit venu à l’esprit à ce moment-là. « Oui, des hommes de mon âge ou presque, des hommes que j’avais longtemps côtoyés me sont venus à l’esprit. Je les envoie à la mort, j’ai pensé. Mais au point où nous en étions, il n’y avait rien d’autre à faire qu’à continuer d’arroser, et il fallait se résoudre aux dernières extrémités. Toutes ces choses me sont passées par la tête, assis sur les genoux… »

Scène sublime. Plus tard, les médias occidentaux ont parlé des « 50 de Fukushima » qui sont restés sur place avec Yoshida. En réalité, ils furent 69.

« Coûte que coûte, nous allons arrêter l’emballement de ce réacteur. Je crois que tous les hommes présents sur le site de Fukushima Daiichi partageaient cette pensée ». À ce stade, le combat de M. Yoshida et de ses hommes était d’empêcher la destruction de Fukushima et le partage du Japon en trois (Hokkaidô et l’Ouest indemnes, et l’Est du Japon contaminé au milieu).

Avant la mise en place d'une etude plus poussée...

Ce qui a été surprenant, c’est de lire dans les médias après le décès de M. Yoshida que celui-ci aurait été réticent à mettre en place des dispositifs de protection contre les tsunamis. Ce qui est parfaitement contraire à la réalité.

M. Yoshida n’avait pas cessé d’étudier les tsunamis depuis sa nomination de directeur d’installation en avril 2007. Dès cette date, il s’était élevé contre les conclusions de la commission qui avait déclaré qu’il n’existait « aucune source d’ondes susceptible de créer des tsunamis au large de Fukushima », et avait réalisé des estimations basées sur les données du tremblement de terre dit de « Meiji-Sanriku » de 1896 au large de la préfecture d’Iwate et qui avait fait près de 22 000 victimes. Selon ses calculs, les vagues pouvaient alors atteindre « une amplitude maximale de 15,7m ».

Toutefois, avant qu’une étude plus poussée soit mise en place sur la base de cette estimation, un tremblement de terre 358 fois plus puissant que celui de Kôbe de 1995, 45 fois plus puissant que le grand tremblement de terre de Kantô de 1923, un séisme d’une ampleur telle qu’aucun institut de recherche n’en avait imaginé d’aussi puissant se produisit.

M. Yoshida, directeur de la centrale Fukushima Daiichi au moment des faits, a combattu cette catastrophe au risque de sa vie. Les hommes placés sous ses ordres, d’un cœur unis comme un seul homme, ont fait des allers retours dans le bâtiment contaminé pour finalement éviter le pire. Si M. Yoshida n’avait pas été à cet instant-là, le Japon n’aurait peut-être pas été sauvé.

(D’après l’original éctit en japonais le 14 août 2013. Photographie de titre : Yomiuri Shimbun/Aflo)

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