Être métis au Japon [2] : des épreuves au quotidien

Shimoji Lawrence Yoshitaka [Profil]

[19.12.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Discriminations raciales au niveau privé ou professionnelle : le quotidien des métis (hâfu) au Japon est compliqué notamment en raison de leur apparence. Le sociologue Shimoji Lawrence Yoshitaka, dont la mère est métisse, présente à travers leurs témoignages les expériences qu’ils ont vécues.

Mère née d’un soldat américain et d’une femme d’Okinawa

Ma mère, une métisse qui a été catégorisée tout au long de sa vie par des termes comme konketsuji (littéralement « enfant de sang-mêlé ») ou amerasian, joue un rôle très important dans mon choix d’étudier les hâfu.

En 1950, soit cinq ans après la bataille meurtrière d’Okinawa, ma mère, Kinjô Midori (son nom de jeune fille) naît de ma grand-mère japonaise et du soldat américain Clarence Lawrence, stationné à la base aérienne de Naha.

Mes grands-parents se sont rencontrés dans la base. Midori y travaillait comme femme de ménage et Clarence cuisinait à la cantine. Mais mon grand-père a été démobilisé, et ce, immédiatement après les premiers signes de grossesse : il a dû rentrer aux États-Unis sans avoir pu voir le visage de son enfant.

Midori et Clarence ont communiqué par courrier pendant un certain moment. Mais avec le temps, ils se sont remariés chacun de leur côté et ont cessé de s’envoyer des lettres. Ma mère a par la suite tenté de contacter son père, mais il n’habitait plus à la même adresse. Lorsqu’elle est parvenue à le retrouver bien plus tard avec l’aide de l’US Air Force, il avait déjà plus de 50 ans. Ils ont dès lors recommencé à communiquer par voie postale.

Lettres de mon grand-père à ma mère datant de 1975

Mon grand-père souhaitait vivement que ma mère le rejoigne aux États-Unis, et il était prêt à couvrir tous les frais afin qu’elle puisse déménager. Cependant, ma mère a par la suite reçu une lettre écrite secrètement par la nouvelle conjointe de mon grand-père. Elle lui révélait qu’il s’apprêtait à quitter son travail pour lui envoyer l’indemnité de départ qu’il toucherait, et même à commencer les jeux d’argent pour payer le déménagement de ma mère. Si son mari quittait son travail, leur vie deviendrait compliquée : elle demandait à ma mère d’abandonner l’idée d’aller aux États-Unis.

Après avoir lu cette lettre, le désir de ma mère de rejoindre mon grand-père s’est petit à petit estompé. Au final, mon grand-père est décédé sans qu’elle puisse le rencontrer. Quand j’ai demandé à ma mère ce qu’étaient ses pensées pour mon grand-père, elle s’est tue pendant un moment puis, les larmes aux yeux, elle a murmuré : « J’aurais tant voulu le rencontrer… »

Un traitement discriminatoire encore vivace aujourd’hui

À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les médias ont attiré l’attention du public sur les métis, qui ont fait l’objet de discriminations comme celles vécues par mère.

Un article du journal « Okinawa Times » du 9 mai 1962, titré « Le problème des konketsuji ».

« Il y avait d’autres enfants comme moi à l’école, mais chacun avait sa façon de vivre sa particularité. Personnellement, je n’ai jamais ressenti de honte. Personne ne m’a jamais dit de mal en face, probablement parce que j’étais d’origine américaine et que la base n’était pas loin », explique ma mère.

Elle a toutefois clairement souffert de préjugés et de discriminations au cours de sa jeunesse. Par exemple, en entrant un jour dans un magasin de luxe, un employé s’est empressé de fermer la vitrine à bijoux en la voyant arriver. Elle a parfois ressenti une sorte d’aversion provenant des autres, qui lui rappelait combien elle était différente. Et même si elle a plus de 60 ans aujourd’hui, nombreuses sont les personnes la rencontrant pour la première fois qui la complimentent sur son japonais et qui lui demandent depuis combien d’années elle vit au Japon.

Une photo de ma mère, plus jeune. Une apparence extérieure différente qui lui a valu des regards discriminatoires.

Aujourd’hui, les métis, ou hâfu (de l’anglais « half »), sont souvent présentés par les médias comme des modèles de perfection. Mais en réalité, mes recherches me font penser que la situation n’a guère changé au cours des dernières décennies : les métis ont toujours souffert de regards discriminatoires et de propos insensibles.

  • [19.12.2018]

Né en 1987. Il obtient un doctorat de la faculté de sciences sociales de l’Université Hitotsubashi. Sa spécialité est la sociologie et les études sociales internationales. Il travaille actuellement en tant que coordinateur au Centre pour l'égalité hommes-femmes de l'arrondissement de Minato (Tokyo). Parmi ses ouvrages publiés : Konketsu to Nihonjin : hâfu, daburu, mikkusu no shakaishi (« Métis et Japonais – Histoire sociale des hâfu, daburu et mikkusu », Seidosha, 2018). Il gère le site Internet de partage d'informations « HAFU TALK » pour les Japonais métis et personnes d’origines étrangères.

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