L’ethno-photographie pour témoigner des anciens modes de vie des Japonais

Conserver le patrimoine historique et culturel des îles Amami : la numérisation exceptionnelle d’anciennes photographies

Culture Région Tradition

Les photographies des Îles Amami prises par Haga Hideo juste après la guerre constituent un patrimoine historique et culturel qui éveille des souvenirs parmi les personnes les plus âgées, tout en incitant les jeunes à découvrir le passé.

Le retour d’une photothèque vieille de 70 ans

Entre 1955 et 1957, l’ethno-photographe Haga Hideo (1921-2022) a passé au total 182 jours dans les îles Amami, à documenter les recherches effectuées par un groupement de neuf facultés d’arts et de lettres. Il aura accumulé près de 20 000 clichés des coutumes, du folklore, des croyances et des spectacles traditionnels de chaque île, peu après leur retour sous le giron japonais en 1953.

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Haga Hideo (1921-2022), qui était l’un des tout premier ethno-photographe du Japon, a inlassablement documenté et immortalisé sur pellicule le quotidien mais aussi les us et les coutumes de ses contemporains. Il avait pour règle de conduite de ne jamais rien photographier sans avoir au préalable tissé une relation de confiance avec ceux qu’il voulait immortaliser. Il tenait cet état d’esprit de son parcours universitaire et de ses enquêtes de terrain. Dans cet article, l’ethnologue Kikuchi Akira, dont les travaux ont analysé le rapport des revues folkloriques à la photographie, nous raconte les débuts de Haga Hideo.

https://www.nippon.com/fr/japan-topics/b11901/

Avec le passage des années, la qualité des films de Haga avait commencé à se détériorer. Son fils, Hinata, responsable de la photothèque de Haga, a par conséquent pris la décision de numériser les plus de 300 000 clichés de son père, en partenariat avec Nippon.com. Ce procédé achevé en juillet 2025, la collection a été offerte au Musée d’Amami. Le Nankai Nichinichi, un quotidien régional, a publié une série d’articles autour de ces photos d’antan, à partir d’octobre de la même année.

Yomigaeru shima no fûkei (scènes d’un mode de vie ressuscité), la série d’articles qui permet de découvrir le quotidien d’après-guerre grâce aux photos de Haga Hideo. (© Nankai Nichinichi Shimbun)
Yomigaeru shima no fûkei (scènes d’un mode de vie ressuscité), la série d’articles qui permet de découvrir le quotidien d’après-guerre grâce aux photos de Haga Hideo. (© Nankai Nichinichi Shimbun)

En haut : Haga Hinata (à droite) présente la version numérique de la photothèque à un responsable de la municipalité d’Amami. En bas : des résidents de l’île d’Okinoerabu accueillent le retour de la photothèque. (Nippon.com)
En haut : Haga Hinata (à droite) présente la version numérique de la photothèque à un responsable de la municipalité d’Amami. En bas : des résidents de l’île d’Okinoerabu accueillent le retour de la photothèque. (Nippon.com)

En outre, la Bibliothèque Haga a aussi légué une collection locale de photos prises à Uken, sur l’île d’Amami Ôshima, ainsi qu’à Wadomari et China, sur l’île voisine d’Okinoerabu. Ayant appris l’existence de la photothèque, la municipalité de Yoron a également reçu des photos.

Au début de l’année 2020, le conseil scolaire de Yoron avait déjà mis en place une initiative pour recueillir des clichés représentant l’histoire et la culture de l’île. Ce projet collaboratif est porté par l’Université des Ryûkyû à Okinawa, le Musée national de l’histoire japonaise, dans la préfecture de Chiba, ainsi qu’une association locale, en tant qu’étude des vieilles photos autour d’une réflexion sur la nature et le mode de vie de Yunnu.

L’exposition de photos sur l’île de Yoron (avec l’aimable autorisation du Conseil scolaire de Yoron)
L’exposition de photos sur l’île de Yoron (avec l’aimable autorisation du Conseil scolaire de Yoron)

Les clichés de Haga Hideo étaient le point culminant d’une exposition de photographies anciennes à Yoron en février 2026. À la vue de celles du château de Yoron, Minami Yûsuke, du conseil d’éducation de Yoron, a pu confirmer certaines informations, comme l’existence de murs de pierre (ishigaki) qui ont disparu. Il les a alors inclus dans la plaquette de l’exposition.

Le château de Yoron, édifié au début du XVe siècle, était le plus vaste exemple en dehors d’Okinawa d’une forteresse (gusuku) dans le style de la culture des Ryûkyû. Il a disparu après seulement une dizaine d’années d’existence dans des circonstances qui restent mystérieuses, et les recherches se poursuivent.

Photographie de l’emplacement de l’ancien château de Yoron, prise il y a 70 ans. Haga a capturé des sites archéologiques dans le cadre des études effectuées par le groupement de neuf facultés d’arts et de lettres. (© Haga Hideo)

Photographie de l’emplacement de l’ancien château de Yoron, prise il y a 70 ans. Haga a capturé des sites archéologiques dans le cadre des études effectuées par le groupement de neuf facultés d’arts et de lettres. (© Haga Hideo)

Vers l’ouest des hauteurs surplombant l’ancien château. (© Haga Hideo)

Vers l’ouest des hauteurs surplombant l’ancien château. (© Haga Hideo)

La paix reste précieuse

Sur l’île d’Okinoerabu, l’exposition a concerné les sept emplacements où les photos avaient été prises. À Wadomari, les photographies monochromes ont été colorisées grâce à l’IA générative et exposées côte-à-côte avec des clichés contemporains, ce qui a ravivé les souvenirs des anciens qui avaient vécu cette époque.

Selon un visiteur âgé de 80 ans : « Ces photos me rappellent mon enfance comme si j’y étais encore. J’en suis tout ému. » Cette nostalgie se retrouve aussi chez les plus jeunes, et un autre visiteur remarque : « La vie était bien dure à l’époque, mais tout le monde est souriant. Cette impression de bonheur est contagieuse. Et puis, c’est amusant d’essayer de retrouver les gens que je connais. »

Des visiteurs petits et grands se familiarisent avec les documents. (Photo avec l’aimable autorisation du conseil d’éducation de Wadomari)
Des visiteurs petits et grands se familiarisent avec les documents. (Photo avec l’aimable autorisation du conseil d’éducation de Wadomari)

Sur les deux sites de China, des dames âgées ont échangé avec les plus jeunes, leur racontant comment elles allaient puiser de l’eau dans une source située dans une cave. L’une de celles-ci, Murata Hiroko, aujourd’hui âgée de 90 ans nous a dit : « De nos jours, on profite de tous les conforts modernes mais, juste après la guerre, on manquait de tout. J’espère que le fait d’en prendre conscience fera comprendre aux enfants à quel point la paix est précieuse. »

À gauche : des femmes portant des seaux sur leur tête remontent les marches à la sortie de la pénombre des caves en calcaire de Sumiyoshi Kuragô. À droite : sans eau courante, les habitants de l’île se lavaient au bord de mares, comme celle-ci à Wanjo, alimentée par une source. (© Haga Hideo)

À gauche : des femmes portant des seaux sur leur tête remontent les marches à la sortie de la pénombre des caves en calcaire de Sumiyoshi Kuragô. À droite : sans eau courante, les habitants de l’île se lavaient au bord de mares, comme celle-ci à Wanjo, alimentée par une source. (© Haga Hideo)

Ichiki Yûha, collégienne, a été toute étonnée d’apprendre par Murata-san qu’elle avait manqué de nourriture. « Les écoles d’antan ne proposaient pas de repas scolaires. Elle m’a raconté que certains enfants ne mangeaient qu’une patate douce au déjeuner et d’autres jouaient dans la cour pour se distraire car ils n’avaient rien à manger. Ça m’a vraiment choqué ». Elle était reconnaissante de ne jamais avoir connu la faim.

Une femme d’un certain âge explique les photos aux enfants, sur l’île de China (© Sakae Makiko)
Une femme d’un certain âge explique les photos aux enfants, sur l’île de China (© Sakae Makiko)

Des collégiennes de China regardent les photos avec beaucoup d’attention. (© Sakae Makiko)
Des collégiennes de China regardent les photos avec beaucoup d’attention. (© Sakae Makiko)

Les souvenirs du passé resurgissent grâce aux photographies

On ne cultive quasiment plus de riz sur Okinoerabu, et les coutumes et cérémonies associées, assurées par des prêtresses yuta, que l’on retrouve souvent dans les clichés d’il y a 70 ans, ont presque disparu. La plupart des légendes des photos ont été rédigées par Sakida Mitsunobu, un historien local qui a déjà 83 ans. Son âge lui permet d’intégrer des détails que seuls les anciens connaissent pour laisser voguer l’imagination des visiteurs. « On se croirait sur place, à entendre les conversations et les rires. J’ai essayé de donner vie à ces photos pour que les visiteurs apprécient la valeur de ces souvenirs ».

Sakida Mitsunobu connaissait Haga Hideo. (© Sakae Makiko)
Sakida Mitsunobu connaissait Haga Hideo. (© Sakae Makiko)

À gauche : des languettes adhésives permettent d’identifier les personnes sur les photos (avec l’aimable autorisation du Conseil d’éducation de Wadomari). À droite : les visiteurs eux-mêmes se sont avérés être une bonne source d’information. (© Sakae Makiko)
À gauche : des languettes adhésives permettent d’identifier les personnes sur les photos (avec l’aimable autorisation du Conseil d’éducation de Wadomari). À droite : les visiteurs eux-mêmes se sont avérés être une bonne source d’information. (© Sakae Makiko)

Pour compléter les informations de la plaquette, il a été demandé aux visiteurs d’identifier les personnes qu’ils connaissaient avec des languettes adhésives. Selon Ijichi Hirohito du Musée d’histoire populaire de Wadomari : I« Les noms éveillent des souvenirs. Certains se remémorent les noms de certaines boutiques ou des lieux qu’on voit dans les photos. Une dame nous a dit que c’était elle, la mariée dans une photo de mariage. » Morita Taiki, rédacteur du journal communautaire de China, a fait la réflexion suivante sur l’œuvre de Haga : « Ses clichés montrent le détail de scènes et de cérémonies qui sont vraiment difficile à décrire. Je vais m’en servir pour les éditions futures de mon journal ».

En haut à gauche : des fiançailles yâmin. À droite : des nouveaux mariés. En bas à gauche : une foule lors d’une fête. (© Haga Hideo)

En haut à gauche : des fiançailles yâmin. À droite : des nouveaux mariés. En bas à gauche : une foule lors d’une fête. (© Haga Hideo)

Retrouver un dialecte perdu

Futori Takeshi, du Conseil d’éducation de Wadomari nous explique : « Le fascicule et les légendes de l’exposition sont tellement détaillés qu’on peut s’en servir à des fins pédagogiques. De nombreux visiteurs ont exprimé le désir d’avoir leur propre souvenir de l’exposition, et un livre de photos sera bientôt en cours de production. Nous voudrions aussi exposer les clichés ailleurs pour que les personnes éloignées originaires de l’île puissent les voir et éventuellement contribuer avec leurs propres anciennes photos. »

L’exposition pourrait aussi aider à conserver le parler de Okinoerabu. Durant la poussée économique du Japon dans les années 1950 et 1960, l’utilisation du patois local, appelé shimamuni, a été déconseillée. Il presque disparu aujourd’hui. Le shimamuni fait partie des langues kunigami qui ont été rajoutées à l’Atlas des langues en péril de l’Unesco. Tanaka Mihoko, directrice de la Société pour la préservation du shimamuni qui œuvre à maintenir la langue, est convaincue que les photos éveillent des souvenirs de contes anciens en langue Shimamuni. « Je voudrais que des échanges dans ce dialecte presque perdu naissent de ses souvenirs grâce aux photos. »

Tanaka Mihoko voudrait préserver l’utilisation de la langue shimamuni qui est au bord de la disparition. (© Sakae Makiko)
Tanaka Mihoko voudrait préserver l’utilisation de la langue shimamuni qui est au bord de la disparition. (© Sakae Makiko)

Un conteur raconte des récits populaires, appelés mungatai. Ces histoires existent en version écrites, mais lorsqu’ils sont racontés de vive voix, c’est la mémoire qui fournit la mise en scène et l’intonation. (© Haga Hideo)

Un conteur raconte des récits populaires, appelés mungatai. Ces histoires existent en version écrites, mais lorsqu’ils sont racontés de vive voix, c’est la mémoire qui fournit la mise en scène et l’intonation. (© Haga Hideo)

En 2017, le gouvernement japonais a classé Amami Ôshima comme un parc national « autour de l’environnement et de la culture », faisant honneur à la biodiversité de l’île, composée de forêts de feuillus subtropicales et de récifs coralliens, ainsi qu’à son mode de vie et sa culture en symbiose avec l’environnement. Amami Ôshima et Tokunoshima ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2021, ce qui a ravivé l’intérêt public envers les petites îles de leur pays. Le musée d’Amami a pour projet de monter une exposition des photos de Haga courant 2026, ce qui permettra de mieux faire connaître la culture des îles aux visiteurs venus d’ailleurs. Au-delà du temps et au-delà des mers, ces photos prises il y a 70 ans permettront de décrire un mode de vie et cette culture en symbiose avec la nature

Les gens de l’île admirent les photos prises dans le cadre de la recherche du groupement de neuf facultés d’arts et de lettres, en 1957. Peu de personnes possédaient des appareils photos à l’époque et les gens étaient très enthousiastes de voir ces clichés. (© Haga Hideo)

Les gens de l’île admirent les photos prises dans le cadre de la recherche du groupement de neuf facultés d’arts et de lettres, en 1957. Peu de personnes possédaient des appareils photos à l’époque et les gens étaient très enthousiastes de voir ces clichés. (© Haga Hideo)

(Reportage et texte de Sakae Makiko du quotidien Nankai Nichinichi. Photo de titre : des anciens expliquent le quotidien des années 1950 durant l’exposition de photos. © Sakae Makiko)

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