L’ethno-photographie pour témoigner des anciens modes de vie des Japonais
Préserver la mémoire d’un mode de vie à l’ancienne : les rites de labour d’Iwaki photographiés par Haga Hideo
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Les croyances envers la divinité des rizières
Haga Hideo (1921-2022) n’est devenu photographe professionnel qu’à l’âge de 31 ans. Il travaillait auparavant comme traducteur dans une agence de presse. En 1952, celle-ci ferme ses portes et il se trouve au chômage. Pour se changer les idées, il part dans le village natal de son père, à Iwaki, dans la préfecture de Fukushima (nord-est) et c’est là qu’il découvre les rites agricoles associés au Nouvel An.
Il existait dans les villages ruraux, avant l’ère de la modernisation rapide, des croyances naïves en une divinité des rizières appelée Ta-no-kami. Au Nouvel An, le chef de famille et son fils ainé partaient à la rencontre de Shôgatsu-sama, cette divinité qui assure une année fructueuse, portant de la nouvelle paille qui incarne la présence divine. Cette divinité revenait au printemps, descendant dans les rizières afin de faire pousser les semis de riz, et ne repartait vers les montagnes qu’en automne, après la récolte.
Haga a trouvé son inspiration dans cette divinité invisible mais si proche, et dans cette confiance en la générosité de la nature. Il s’est mis à photographier ces rites de rencontre avec Ta-no-kami ainsi que tous les objets associés fabriqués avec tant de soin. Ce qu’il a capturé dans ses clichés, c’est cette notion de marebito, une présence divine émanant de croyances primitives, dont il avait appris l’existence par Origuchi Shinobu, l’ethnologue qui avait été son professeur à l’université.
Les offrandes de paille à la divinité du Nouvel An le 1er janvier (© Haga Hideo)
Nôtate est une cérémonie du Nouvel An pour assurer une bonne récolte en binant la terre desséchée par l’hiver. (© Haga Hideo)
Au 13e jour de l’année, on arrange des branches décorées dans un vase pour représenter Shôgatsu-sama, la divinité du Nouvel An. (© Haga Hideo)

La divination par les haricots a lieu la nuit du 14e jour de l’année. Douze haricots qui représentent les mois de l’année sont alignés dans l’âtre, et l’on prédit la météo selon le niveau de cuisson de chacun d’entre eux. (© Haga Hideo)
La cérémonie de Torigoya, à la mi-janvier, existe toujours. C’est en brûlant les décorations du Nouvel An dans un édifice en bambou ou en paille que l’on renvoie les divinités vers le ciel. (© Haga Hideo)

Les enfants jouaient un rôle important dans le rite du Torigoya, chantant des airs priant pour une bonne récolte et se régalant de pot-au-feu oden. (© Haga Hideo)
Transmettre les traditions à Iwaki, le berceau de l’ethno-photographie
Les photos d’Iwaki ont tenu une place d’honneur dans le premier recueil de photos de Haga Hideo, Tanokami – Nihon no inasaku girei (« Divinité des Rizières - les rites associés à la culture du riz au Japon ») en 1959. Voici comment ce dernier a décrit son approche à la photographie dans l’avant-propos :
Cela fait 2 000 ans que nos ancêtres cultivent le riz. Pendant tout ce temps, pas un jour n’est passé sans prières pour une bonne récolte. C’est de ces prières qu’est née parmi les agriculteurs la croyance en Ta-no-kami, la divinité des rizières, avec tous les rites associés. Les moeurs, les manifestations annuelles, les festivals religieux, les arts du spectacle et la mythologie du Japon ont tous été marqués par les croyances en Ta-no-kami. Les rites associés à la culture du riz constituent un élément clé pour comprendre le mode de vie et le tissu social du Japon. (...) Les photos dans ce recueil ont été prises entre 1953 et 1957, dans une société traditionnelle où les croyances, la production, et les divertissements étaient étroitement liés. Nous nous trouvons aujourd’hui à une époque où une bonne récolte est fondée sur la technologie et non le Ta-no-kami. Les progrès dans les techniques de culture et la modernisation de la vie rurale détruisent rapidement cet équilibre. C’est maintenant qu’il faut mettre en mémoire ces rites associés à la culture du riz qui vont disparaître à jamais.
Comme il l’avait prédit, ces cérémonies dédiées au riz se sont éteintes ou ont été simplifiées un peu partout au Japon. Cependant, certains rites comme Mibu no hana taue de Hiroshima et Oku Noto no Ae no koto d’Ishikawa ont suscité un intérêt tardif après avoir été inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Durant les 101 ans de sa longue vie, Haga a toujours poursuivi son objectif de préserver le folklore pour les générations futures.
Iwaki, qui avait été le point de départ de Haga Hideo en tant qu’ethno-photographe, a aussi perdu beaucoup de ses traditions rurales et s’efforce maintenant à les préserver. Le Musée du folklore et des traditions d’Iwaki, créé en 1999, abrite de nombreux documents disponibles au public sur la vie dans la communauté.
Cinq maisons traditionnelles aux toits de chaume ont été déplacées du centre de la ville vers le large espace du musée pour recréer un village rural de l’époque pré-moderne. Des objets de l’époque sont exposés à l’intérieur des maisons, et il est possible de s’essayer au travail des rizières. Les écoliers de la ville visitent l’installation dans le cadre de leurs leçons, et des ateliers sur la culture de la vie quotidienne sont régulièrement proposés aux habitants le week-end.

L’exposition permanente présente la vie quotidienne de l’époque d’Edo jusqu’à nos jours. (© Uzawa Akihiko)

Différents objets et talismans contre les mauvais esprits, dont une figurine à taille humaine (à gauche) ont été collectées à travers la ville. (© Uzawa Akihiko)

Une ancienne maison rurale datant de la fin de l’époque d’Edo ou début de l’ère de Meiji. (© Uzawa Akihiko)

Une ancienne maison rurale datant de la fin de l’époque d’Edo ou début de l’ère de Meiji. (© Uzawa Akihiko)

Des tiges décorées par des enfants pour le Nouvel An sont également exposées (© Uzawa Akihiko)

(En haut) Jangara Nenbutsu Odori, une danse de la fête de l’O-Bon. (En bas) Atelier pour la fabrication de décorations du Nouvel An. (Photos avec l’aimable autorisation du Musée du folklore et des traditions d’Iwaki)
À l’été 2026, le fils de Haga Hideo, Haga Hinata, s’est rendu au musée des traditions populaires pour lui faire don de données photographiques numérisées correspondant à 46 pellicules, afin de contribuer à la transmission de l’histoire locale. En examinant cette collection, le musée a sélectionné des clichés consacrés à des spectacles et traditions folkloriques disparus depuis plus de 30 ans. Ces photographies ont été présentées dans le cadre d’une exposition spéciale organisée durant l’été.
Ôta Yûhi, conservateur du musée, explique : « Les photographies montrant les activités agricoles à Iwaki dans les années qui ont suivi la guerre sont extrêmement rares et constituent des documents d’une grande valeur pour la recherche scientifique. Par exemple, le folkloriste Seki Keigo (1899-1990) avait expliqué qu’il avait compris ce qu’était le narikizeme, une pratique consistant à frapper avec un couteau le tronc d’un arbre fruitier afin de lui jeter un sort et de favoriser une récolte abondante, à partir d’une description écrite. Mais la photographie de Haga était la première fois qu’il voyait réellement cette pratique exécutée. »
Une exposition aura lieu cet automne sur le thème de la paille, et des photos de Haga y seront exposées. Des documents ont aussi été préparés pour des visites dans les écoles, et la création d’une version numérique des documents culturels est également en cours. Elle composera une partie du Musée numérique d’Iwaki, disponible en ligne. « Je suis vraiment content que les clichés de mon père sont appréciés et que j’ai eu la possibilité de les offrir au musée », dit Haga Hinata.

(En haut) Haga Hinata offrant la version numérique des albums à Yajima Noriyuki, directeur du Musée du folklore et des traditions d’Iwaki. (En bas) Des photos du festival Yakko Gyôdô prises dans les années 1960. (© Uzawa Akihiko)

(En haut) Le village de Kami-Kamado dont les cérémonies du Nouvel An avait été photographiées en 1953. (© Haga Hideo) Les rizières sont toujours là bien que la superficie des terres exploitées ne fait que diminuer. (© Uzawa Akihiko)
Les traditions populaires reprennent leur souffle après le séisme de mars 2011
Haga Hinata s’est aussi rendu au Musée préfectoral de la ville d’Aizu-Wakamatsu afin de leur offrir la version numérique de 138 pellicules sur le folklore de la préfecture de Fukushima.
Les photographies de son père avaient été présentées dans le cadre d’une exposition itinérante qui s’était rendue à Pékin et à Rome en 2012, l’année suivant le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon. Le don de Haga a eu lieu à l’occasion du retour de cette exposition au musée de Fukushima. Durant cette cérémonie de remise, le conservateur des objets folkloriques, Ôsato Masaki, a attiré l’attention sur les produits artisanaux et les objets rituels illustrés dans les clichés. « Les photographies jouent un rôle aussi important que les documents quand il s’agit d’expliquer les rites traditionnels. Et les photographies prises par quelqu’un qui connaissait parfaitement le sens de ces rites sont encore plus précieuses ».
Il a également souligné comment la numérisation de séries de clichés a permis de comprendre le déroulement des rites. Les photos d’un mariage qui s’est tenu en 1960 dans la ville de Miharu sont particulièrement intéressantes.
« Il a capturé cet instant où la mariée se tourne vers sa nouvelle famille, mais j’imagine que le simple fait d’avoir pu assister à ce moment exceptionnel dans une famille ordinaire a sans doute demandé énormément de recherches et de négociations. » En regardant toute la série de photos, « nous voyons l’entremetteuse et les voisines enlever la coiffe de la mariée. À l’intérieur, on chante Takasago, une chanson de bon augure. On pourrait presque se servir de ces images pour illustrer parfaitement un texte scolaire sur les mariages traditionnels ».
Un cliché de la série de photos du mariage. Le photographe est resté aux côtés de la mariée du début jusqu’à la fin, y compris pour l’échange cérémonial de cadeaux et l’annonce à l’esprit gardien de la famille (© Haga Hideo)

(En haut) Le Musée préfectoral de Fukushima expose également des objets folkloriques capturés sur les photos. (En bas) Le directeur du musée, Matasuyama Masayuki (à gauche) se réjouit « d’en faire un moyen de transmettre les anciens modes de vie de la préfecture » (© Nippon.com)
Lors de la remise des archives, Haga Hinata a exprimé tout son soutien : « Les festivals de Fukushima constituent un élément important de l’âme de la région. On n’en a pas beaucoup parlé après le séisme de mars 2011 mais je voudrais mettre en lumière les traditions populaires locales grâce à ces photos. »
Précédemment, les archives des photos des îles d’Amami, prises par Haga peu de temps après leur rétrocession au Japon, avaient également été offertes aux municipalités. Cet été, le musée d’Amami a organisé une exposition commémorative, et la ville de Kobe a pour projet une exposition de photograhies pour les personnes originaires de l’île d’Okinoerabu. Fukushima deviendra aussi l’un des piliers qui assureront la transmission de la culture régionale.
Kohata Hata Matsuri, un festival de la ville de Nihonmatsu. Il s’agit d’un rite de passage pour les adolescents de plus de 15 ans qui doivent se faufiler dans un passage étroit. (© Haga Hideo)
Kazebukuro-sama est une manifestation traditionnelle de la ville d’Asakawa pour protéger les rizières des typhons (© Haga Hideo)
Une manufacture de bougies peintes d’Aizu, un exemple d’artisanat local (© Haga Hideo)
(Photo de titre : rites traditionnels du Nouvel An à Fukushima, Shôgatsu-sama et Narikizeme. © Haga Hideo)







