Ode aux parents et aux enfants : les portraits de famille « Oyako » du photographe Bruce Osborn

Vie quotidienne Famille

Le photographe américain Bruce Osborn a publié récemment un livre de portraits « Oyako » de parents et d’enfants japonais — le travail de toute une vie, commencé il y a 37 ans.

En 1982, une revue a confié à Bruce Osborn une commande de portraits photographiques de rockers punks japonais. À l’époque, le photographe et metteur en scène installé à Tokyo travaillait sur de nombreux projets, mais pour celui-ci, il eut l’idée originale de photographier les musiciens vêtus de cuir en compagnie de leur parents en habits conventionnels. Ainsi s’amorça un projet qui allait devenir l’œuvre de sa vie.

Au bout de 37 ans et 7 500 portraits, le projet d’Osborn, baptisé « Oyako » (mot japonais qui veut dire « parents et enfants ») n’a rien perdu de sa vitalité.

En octobre 2018, Osborn a publié un livre intitulé Oyako : An Ode to Parents and Children (Oyako : une ode aux parents et aux enfants), où figurent 88 portraits sélectionnés parmi ses favoris. On y trouve des photos de moines bouddhistes et de mères de famille, d’enseignants de la cérémonie du thé et d’avocats, de lutteurs de sumo et d’employés de bureau. Un grand nombre de ses sujets sont des citoyens anonymes, mais quelques uns sont en vérité des personnages très célèbres.

Parent : Nomura Mansaku, acteur de théâtre comique kyôgen. Enfant : Nomura Mansai, même profession.
Parent : Nomura Mansaku, acteur de théâtre comique kyôgen. Enfant : Nomura Mansai, idem.

Parent : Kagenaka Taijun, moine bouddhiste. Enfant : Kagenaka Akira, moine bouddhiste.
Parent : Kagenaka Taijun, moine bouddhiste. Enfant : Kagenaka Akira, idem.

Parent : Watanabe Sôgetsu, enseignante de la cérémonie du thé. Enfant : Mitsui Keiko, enseignante de la cérémonie du thé.
Parent : Watanabe Sôgetsu, enseignante de la cérémonie du thé. Enfant : Mitsui Keiko, idem.

Parent : Kida Mitsunari, ancien lutteur de sumo et propriétaire d’un restaurant. Enfant : Kida Tsuyoshi, élève dans l’enseignement préscolaire et futur lutteur de sumo.
Parent : Kida Mitsunari, ancien lutteur de sumo et propriétaire d’un restaurant. Enfant : Kida Tsuyoshi, élève dans l’enseignement préscolaire et futur lutteur de sumo.

Parent : Ichikawa Danjûro, acteur de kabuki. Enfant : Ichikawa Shinnosuke, acteur de kabuki.
Parent : Ichikawa Danjûro, acteur de kabuki. Enfant : Ichikawa Shinnosuke, idem.

Sur la photo ci-dessus, l’acteur de kabuki Ichikawa Danjûro XII apparaît en compagnie de son fils Shinnosuke. (L’aîné des Ichikawa est décédé en 2013 et son fils porte désormais le nom Ichikawa Danjûro XIII.)  Un autre portrait représente la légende de la danse butô Ôno Kazuo aux côtés de son fils Yoshito. Il y a même un portrait de deux personnes déguisées l’une en Hello Kitty et l’autre en Mary White, la mère du chat superstar.

Pour toutes ses photos, Osborn a opté pour le noir et blanc sur fond de couleur blanche. Il voulait, dit-il, « focaliser l’attention sur les parents, les enfants et leur relation. » « Prendre les photos dans un studio vide a en outre l’avantage de leur fournir l’opportunité d’une expérience nouvelle et différente », ajoute-t-il. « Même s’ils ne se ressemblent pas toujours physiquement, on peut observer des similitudes – de petites choses, comme le rire ou une attitude embarrassée. »

Parents : Ôwada Mituaki, tatoueur, et Akie, femme au foyer. Enfant : Ôwada Keiko, élève à l’école primaire.
Parents : Ôwada Mitsuaki, tatoueur, et Akie, femme au foyer. Enfant : Ôwada Keiko, élève à l’école primaire.

Parent : Koike Takeshi, agriculteur. Enfant : Koike Yoshihisa, policier.
Parent : Koike Takeshi, agriculteur. Enfant : Koike Yoshihisa, policier.

Parent : Sheena, musicienne rock. Enfant : Ayukawa Junko, lycéenne.
Parent : Sheena, musicienne rock. Enfant : Ayukawa Junko, lycéenne.

Une jam-session

Parmi les sujets photographiés par Osborn, certains posent de façon formelle, comme pour un portrait de famille réalisé au studio photographique du quartier, mais d’autres ont été capturés au beau milieu d’une gestuelle exubérante.

« Je n’aime pas être trop directif et je veux que leurs poses soient spontanées », dit le photographe. « Comme pour les musiciens en jam-session, il y a un rythme lorsqu’on prend des photos ; la musique joue, les stroboscopes lancent des éclairs et leurs mouvements entrent en synchronisme avec le rythme de la musique et celui de l’obturateur de mon appareil. On entre tous ensemble dans le rythme.

« On prend plaisir à faire les photos ensemble et leurs gestes deviennent plus spontanés. S’ils sourient ou s’ils rient, cela ne se limite pas à une expression faciale ; cela se voit aussi dans leurs yeux et se ressent dans tout leur corps. »

Il y a un portrait où le photographe Yokoyama Taisuke est penché au-dessus de la tête de Tai, son fils lycéen. Il y en a un autre où le graphiste et décorateur Yamada Noboru effectue un pas de danse tandis que sa fille Shinobu, elle aussi lycéenne, est pliée en deux de rire.

Prises tout au long de près d’une quarantaine d’années, les photos reflètent un Japon en perpétuel changement, tour à tour ordinaire et extraordinaire, traditionnel et moderne. Sur un portrait, on voit l’ancien chef du plus grand gang de motards japonais (bôsôzoku), Iwahashi Ken’ichirô, avec son crâne chauve et son cou de taureau, en compagnie de son père Tatsurô. Mais peut-être le portrait le plus frappant est-il celui de Suenaga Yôzô, tenancier d’une boutique d’animaux de compagnie, vêtu d’un costume fripé, à côté de sa fille complètement nue, Momonoki Mai, actrice de films pour adultes.

Dès les premières pages du livre, on trouve quatre portraits, pris à des intervalles de dix ans, de Nakano Shigeru, l’un des premiers rockers punk, présent depuis la naissance du projet, et de sa mère Yae. Les modes punks changent, mais l’amour entre la mère et le fils est tout aussi visible en 2012 qu’en 1982.

Parent : Nakano Yae, femme d’intérieur. Enfant : Nakano Shigeru, musicien.
Parent : Nakano Yae, femme au foyer. Enfant : Nakano Shigeru, musicien.

La « journée Oyako »

En 2003, le projet d’Osborn a pris une nouvelle tournure avec le lancement de la « journée Oyako », célébrée tous les ans le quatrième dimanche de juillet (date choisie parce qu’elle arrive après la fête des mères et la fête des pères en mai et juin). Lors de la première journée Oyako, les Osborn ont invité 100 familles à venir se faire photographier. Cet événement a connu un grand succès, et les Osborn continuent depuis lors d’inviter 100 familles tous les ans.

« Plus que toute autre chose, nous voulions exprimer notre gratitude envers les familles que nous avons rencontrées au travers de ce projet », dit Osborn. « Nous espérions que cela fournirait pour nous tous une opportunité de réexaminer et de réaffirmer cette relation basique qui fait intrinsèquement partie de nos vies. »

Entre-temps, d’autres photographes ont rejoint le projet. En 2019, pour la 17e journée Oyako, ils seront plus de 50 à gérer leurs propres séances de photographie.

En 2011, c’est un tout autre genre de photos de famille qu’Osborn a été amené à prendre. Suite à la catastrophe qui a frappé le nord-est de Japon au mois de mars de cette année-là, il proposa de photographier des familles dont les maisons avaient été détruites par le tsunami.

« J’ai eu le sentiment que je devais y aller et prendre des photos « Oyako » pour les donner aux familles... une trace durable, que les gens puissent regarder plus tard pour se souvenir de la façon dont ils avaient travaillé de concert à la reconstruction de leurs vies. »

Il décida de faire ses photos en couleurs et de choisir des lieux chargés de sens pour les sujets : une famille sur le terrain où sa maison se dressait jadis, des pêcheurs devant des bateaux que les vagues avaient emportés jusque dans les rues, le propriétaire d’une station-service qui avait tout perdu et remplissait des réservoirs de voitures avec de l’essence provenant de bidons de 20 litres chargés à l’arrière de son camion.

« Entre-temps, je suis retourné plusieurs fois prendre des photos des mêmes familles afin de montrer comment les choses évoluent pour eux et leurs collectivités », explique Osborn.

Parent : Yamada Jisaku, chef cuisinier spécialisé dans les sushi. Enfant : Yamada Eiichi, chef cuisinier spécialisé dans les sushi.
Parent : Yamada Jisaku, chef sushi. Enfant : Yamada Eiichi, idem.

Parent : Suzuki Katsuji, charpentier. Enfant : Suzuki Katsuo, élève du premier cycle de l’enseignement secondaire.
Parent : Suzuki Katsuji, charpentier. Enfant : Suzuki Katsuo, élève du premier cycle de l’enseignement secondaire.

Parent : Nakamura Yûjirô, chef d’une troupe de théâtre. Enfant : Matsumoto Rika, élève d’une école de théâtre.
Parent : Nakamura Yûjirô, chef d’une troupe de théâtre. Enfant : Matsumoto Rika, élève d’une école de théâtre.

Deux peuples, un monde

Osborn, qui a grandi aux États-Unis avant de passer de nombreuses années au Japon, observe des différences entre son pays d’origine et son pays d’adoption en ce qui concerne la relation parents-enfants. La langue japonaise, par exemple, dispose d’un mot unique pour désigner les parents et les enfants : le mot oyako, composé des idéogrammes 親 (oya, « parent ») et 子 (ko, « enfant »). En anglais, il n’y a pas de mot unique équivalent à ce terme.

« J’ai eu le sentiment que c’était révélateur de la façon différente dont les deux langues envisagent cette relation », dit-il. « En japonais, parents et enfants sont associés au sein d’une entité unique, alors que l’anglais les traite comme des individus séparés.

« Aux États-Unis, les parents veulent que les enfants puissent se tenir debout tout seuls. De même que la lionne pousse ses petits hors de l’antre, de même les parents veulent qu’en grandissant les enfants deviennent forts et indépendants.

« Au Japon, le travail en commun et le soutien mutuel occupent une place importante. Les très jeunes enfants dorment en général avec leurs parents et prennent leur bain avec eux. À mesure que les parents vieillissent, c’est au tour des enfants de prendre soin d’eux. »

Osborn considère que la façon de penser tant occidentale que japonaise a quelque chose à nous apprendre, et il essaye de trouver un équilibre entre les deux cultures. Il insiste toutefois sur sa volonté de mener un projet qui transcende les différences culturelles.

« Même si vous n’avez pas d’enfants, nous avons ou avons tous eu des parents qui nous ont fait don de la vie. Nous sommes reliés à eux par une longue chaîne qui remonte à l’apparition même de la vie. »

Ce n’est pas une simple coïncidence si Osborn a commencé à faire ses photos de parents et d’enfants quelques mois à peine avant la naissance de sa fille aînée. Aujourd’hui, elle et sa sœur cadette coopèrent au projet (l’une comme conceptrice et l’autre comme illustratrice). Quant à Yoshiko, l’épouse d’Osborn, non seulement elle aide à la prise des photos, mais elle se charge de la production et de la coordination de la journée Oyako.

« Voilà ce que j’appelle un vrai projet oyako ! », dit Osborn. « Et bien entendu, à chaque fois que nous sommes ensemble, nous prenons une photo de famille. »

Oyako : An Ode to Parents and Children
Photographies Bruce Osborn
Sora Books, 2018

(Article écrit à l’origine en anglais. Photos : © Bruce Osborn)

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