La politique japonaise en 2026 : Takaichi Sanae va-t-elle reconsolider le pouvoir du PLD ?
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L’année politique 2026 au Japon devra apporter une réponse à cette question essentielle : jusqu’à quand la Première ministre Takaichi Sanae réussira-t-elle à conserver ce qui fait en partie sa force, un taux d’approbation élevé pour son gouvernement ? Au pouvoir depuis octobre dernier, elle est confrontée à des questions ardues et complexes dans différents domaines, allant de la gestion politique jusqu’aux thèmes de son programme sur le plan intérieur et international.
Pour conserver son taux élevé de popularité, la cheffe de l’exécutif devra gérer cinq points clés.
Premier point : la personnalité
La personnalité même de la Première ministre est ce à quoi il faut d’abord penser quand on envisage la manière dont elle exercera son pouvoir.
L’ardeur avec laquelle elle attaque les problèmes et sa haute capacité à les traiter sont bien connus. Mais on ne peut nier qu’elle a tendance à ne pas faire confiance à son entourage et à vouloir tout décider elle-même. C’est elle qui a dirigé l’élaboration de la proposition de budget pour l’exercice 2026, d’un montant total encore jamais vu de 122 000 milliards de yens (663 milliards d’euros), et qui a porté le budget supplémentaire de l’exercice 2025 à plus de 18 000 milliards de yens (97 milliards d’euros). Ses déclarations devant le Parlement sur une éventuelle intervention armée de la Chine à Taiwan, qui ont conduit à une confrontation verbale entre les deux pays relèvent aussi de cet aspect de sa personnalité.
Certains observateurs se préoccupent de l’état de santé de Takaichi qui ne répugne pas à travailler excessivement. Mettant ses tâches professionnelles en priorité, elle oublierait parfois même de dormir et de manger... Le stress lié à la fonction de chef de gouvernement n’a rien d’ordinaire. La gestion et le maintien de sa santé constituent de potentiels problèmes.
Deuxième point : le travail collectif
La faiblesse de sa capacité à travailler en équipe n’est pas à négliger. L’absence d’une personne chargée de coordonner le processus de prise de décision commencent à se voir dans sa manière de gouverner.
L’irritation exprimée par le Parti japonais pour l’Innovation (PJI), le partenaire du Parti libéral-démocrate (PLD) au sein de la coalition gouvernementale, suite à la décision prise par le PLD d’accueillir les trois parlementaires exclus du PJI, sans l’en informer préalablement, fournit un autre exemple de ce travers. Il semble que le partage d’informations et la solidarité ne soient pas nécessairement ce qu’ils devraient être au sein de l’équipe gouvernementale.
Un cadre du PJI nous a confié qu’au final c’est l’avis de la cheffe du gouvernement qui règne dans tous les domaines.
Troisième point : les coalitions
Le troisième point est la préservation de la coalition avec le PJI. En réponse à la demande de ce dernier, l’exécutif a présenté un projet de loi à la Chambre des représentants diminuant de 10 % le nombre de sièges de cette Chambre. Un projet qui, en raison du refus des partis de l’opposition, n’a jamais été soumis à délibération. Loin de faire l’unanimité au sein du PLD, dont certains membres y sont profondément opposés, le projet de loi qui n’a vu le jour que parce que le PJI y est très attaché crée de nouvelles tensions entre les deux partenaires.
Lorsque Takaichi Sanae et Yoshimura Hirofumi, le dirigeant du PJI, se sont rencontrés pour faire le point avant la fin de la session extraordinaire de la Diète (le parlement japonais), ils ont confirmé leur objectif de faire adopter ce projet de loi lors de la session ordinaire débutant en janvier, remettant ainsi le problème à une date ultérieure. Du point de vue du PJI, étant donné que Yoshimura a qualifié cette diminution du nombre de sièges de « pivot central des réformes », un mauvais atterrissage du projet de loi entraînera inévitablement une révision de la coopération avec le gouvernement.
Quatrième point : l’économie
La gestion de l’économie est la question qui compte le plus en politique. Elle passe d’abord par des mesures contre l’inflation. Les salaires n’ont pas progressé au même rythme que les prix, ce qui fait que les premiers continuent de facto à baisser. Sera-t-il possible d’en sortir ? L’insatisfaction des électeurs vis-à-vis des mesures économiques a été un des facteurs de la défaite de la coalition PLD-Kōmeitô aux élections à la Chambre des Conseillers en juillet dernier.
Le budget complémentaire de l’exercice 2025, qui incluait des mesures de lutte contre l’inflation, tenait compte des demandes du Parti démocrate du peuple (PDP), et du Kômeitô, qui l’ont tous les deux voté. Mais les marchés n’ont pas réagi favorablement à cette politique budgétaire activiste, faisant appel, pendant une période d’inflation, à l’émission d’obligations d’État. Ils ont vendu des yens et le taux d’intérêt à long terme a augmenté.
Lors de sa réunion de décembre 2025, la Banque du Japon a décidé de relever son taux d’intérêt directeur, mais contrairement à l’objectif recherché, la valeur du yen a continué à diminuer. Cette baisse qui rend les importations plus chères et fait repartir l’inflation ne peut qu’entraîner une diminution du soutien des consommateurs qui sont aussi des électeurs. Ces derniers accepteront-ils d’attendre de sentir qu’ils ont davantage d’argent dans leur portefeuille, notamment grâce au projet de budget pour l’exercice 2026 ? C’est de la réponse à cette question que dépend en partie la stabilité du gouvernement. S’il dispose tout juste de la majorité à la Chambre des représentants (233 sièges sur 465), ce n’est pas le cas à la Chambre des Conseillers.
Lorsque la Première ministre a rencontré Tamaki Yūichirô, le dirigeant du Parti démocrate du peuple (PDP), elle s’est entendu avec lui pour relever, comme le PDP le demandait depuis 2024, le seuil de revenu annuel à partir duquel on devient imposable à 1,78 million de yens (9 700 euros). Tamaki a alors annoncé que le PDP collaborerait avec le gouvernement pour faire passer le budget avant la fin de l’exercice fiscal 2025. Le risque qu’il ne soit pas voté devrait donc pouvoir être écarté.
Cinquième point : la question chinoise
Le cinquième point est aujourd’hui évident : il s’agit des relations avec la Chine. La vive réaction chinoise à la réponse apportée par Takaichi lors d’une séance de questions-réponses au Parlement, dans laquelle elle a déclaré qu’une attaque sur Taïwan pourrait constituer une menace justifiant une intervention du Japon, a conduit Pékin à exiger que la cheffe du gouvernement nippon retire ses propos. Au-delà des pressions économiques, à commencer par l’appel du gouvernement chinois à ses ressortissants à ne plus aller au Japon, il y en a eu aussi relevant de la dissuasion armée, notamment le verrouillage des radars d’avions chinois sur des appareils des Forces d’autodéfense japonaises.
Il paraît certain qu’il faudra du temps pour que les relations s’améliorent. Si la crise se prolonge, elle se fera inévitablement sentir dans l’ensemble de l’économie, à commencer par le tourisme. Un possible conflit militaire accidentel suscite aussi des inquiétudes.
L’évolution des relations avec les États-Unis est aussi difficile à prédire, étant donné le caractère imprévisible du président Trump. D’où le projet de la Première ministre de se rendre aux États-Unis avant la visite de celui-ci en Chine, prévue en avril, afin de vérifier la solidité des liens entre les deux pays.
Jusque quand le gouvernement pourra-t-il conserver un fort taux d’approbation ?
D’après les enquêtes d’opinion des différents médias, le gouvernement Takaichi conserve depuis sa création en octobre dernier un taux d’approbation élevé, de l’ordre de 60 à 70%. Ce soutien des électeurs est son atout le plus important.
Il est particulièrement élevé chez les jeunes électeurs, de la tranche d’âge 20-49 ans, qui avaient pris leurs distances avec les deux gouvernements précédents, ceux de Kishida Fumio et d’Ishiba Shigeru. Une des caractéristiques des soutiens du gouvernement actuel est qu’il y a parmi eux des partisans de PDP et du parti Sanseitô. Le style politique et le « parler vrai » de Takaichi leur plaisent.
Tout le problème est de savoir, en pensant aux multiples risques politiques, jusqu’à quand ce fort taux d’approbation continuera. La réponse à cette interrogation est étroitement liée à l’agenda politique.
Des voix se font entendre au sein du PLD pour suggérer, après avoir rappelé que le mandat de présidente du PLD de Takaichi court jusqu’à la fin de septembre 2027, qu’il serait bon de dissoudre tant que ce taux d’approbation est élevé, pour essayer de regagner les sièges perdus à la Chambre des représentants lors de élections de 2024. L’idée serait de dissoudre cette Chambre et d’organiser des élections générales immédiatement après l’approbation du budget de l’exercice 2026. (N.D.L.R : le 14 janvier, Takaichi Sanae a fait savoir son intention de dissoudre la Chambre des représentants dès l’ouverture de la session ordinaire de la Diète, convoquée le 23 janvier. Elle envisage ainsi de déclencher des élections avant même l’adoption du projet de budget.)
La question de la diminution du nombre de sièges de la Chambre basse recherchée par le PJI, le partenaire de coalition du PLD, joue ici un rôle. Il ne fait aucun doute que si l’adoption, lors de la session ordinaire de la Diète, du projet de loi sur lequel se sont entendu les dirigeants des deux partis devient difficile à cause de l’opposition des partis politiques, le PJI exercera une pression plus forte sur le PLD, en en faisant un test de sa fidélité à leur accord de coalition.
Pour se lancer dans une dissolution, il faut non seulement un taux d’approbation élevé du gouvernement, mais aussi le rétablissement du taux d’approbation du PLD. Il s’agit de savoir si « l’effet Takaichi » permettra de récupérer les électeurs qui se sont éloignés du PLD au profit du parti Sanseitô et du PDJ au moment des élections à la Chambre des Conseillers, et s’il suffira à compenser les voix perdues par la rupture de la coalition gouvernementale avec le parti Kômeitô.
Si le PLD obtenait lors des élections à la Chambre des représentants un nombre de sièges qui, même sans aller jusqu’à la majorité de 223, dépasse significativement les 191 obtenus lors des dernières élections, alors la Première ministre disposera d’une solide base politique, et elle pourra envisager sa réélection au poste de présidente du PLD à l’automne 2027.
La coalition PLD-PJI : un gouvernement pour une période de transition
La politique japonaise voit aujourd’hui la continuation des changements qui ont débuté en 2024.
La collaboration entre le PLD et le parti Kômeitô qui a débuté en 1999 et a duré 26 ans s’est achevée avec la naissance du gouvernement Takaichi. Elle a été remplacée par une nouvelle coalition, entre le PLD et le PJI. Mais ce parti n’est pas entré au gouvernement, et on pourrait dire qu’il n’est qu’à moitié dans la coalition gouvernementale. Les deux partis n’ont pas non plus l’intention de faire campagne ensemble. Il est difficile de penser que ce partenariat durera.
La période de stabilité politique appelée au Japon « néo-système de 1955 », qui avait commencé en décembre 2012 avec le retour au pouvoir du PLD, et qui a duré jusqu’à la défaite d’octobre 2024 à la Chambre des représentants, s’est complètement terminée avec la défaite de la coalition au pouvoir aux élections à la Chambre des conseillers de juillet 2025. Mieux vaut considérer l’alliance entre le PLD et le PJI comme une forme politique de transition, adaptée à la période de démarrage vers la suite. L’Histoire nous montre que plusieurs processus sont indispensables pour sortir de la confusion qui suit une longue période de stabilité.
En août 1993, le PLD a perdu le pouvoir qu’il avait conservé pendant 38 ans, mais il l’a retrouvé dès juin 1994 comme membre d’un premier gouvernement de coalition, celui dirigé par Murayama Tomiichi qui associait le PLD, le Parti socialiste et enfin le Nouveau Parti pionnier. Le PLD est ensuite resté au pouvoir au sein de diverses coalitions gouvernementales jusqu’en 2009.
Si jusqu’aux élections à la Chambre des représentants de 2025 s’étaient opposés au Japon les termes de « PLD/non PLD », et « PLD + Kômeitô/non PLD + Kômeitô », il apparaît clairement aujourd’hui qu’on est passé à trois pôles opposés, à savoir « conservateur », « neutre » et « progressiste ».
Si l’on observe les idéologies conservatrices de droite et de gauche, la composition est la suivante : le parti Sanseitô et le Parti conservateur du Japon sont les plus à droite ; viennent ensuite le PLD et le PJI, et au milieu le PDP, le Kômeitô et le Parti démocrate constitutionnel, dans cet ordre, puis une partie de ce dernier parti, le Reiwa Shinsengumi et le Parti communiste japonais.
Dans le cadre du processus d’élaboration du budget pour l’exercice 2026, le PLD a accepté la demande du PDP relative au « mur du revenu annuel », et a ainsi réussi à attirer à lui ce parti. Il s’agit dans les faits, d’une quasi- collaboration non gouvernementale, et cela diminue le risque posé par le PJI.
L’initiative du PDP conduit simultanément à empêcher la formation d’une « alliance entre neutres » dans la perspective d’élections à la Chambre des représentants, c’est-à-dire entre le Parti démocrate constitutionnel, le Kômeitô, et le PDP. Rendre plus stable sa base politique en acceptant une demande d’un parti de l’opposition est un art que maîtrise le PLD. Accepter cette demande prive aussi le PDP d’un des points qui attiraient les électeurs.
Puisque Takaichi semble oser une dissolution et des élections en 2026, il se peut que la recomposition du paysage politique japonais se poursuive et qu’elle inclue aussi la refonte des partis au pouvoir.
(Photo de titre : la Première ministre Takaichi Sanae après l’approbation par le gouvernement du projet de budget 2026. Le 26 décembre 2025, à la résidence du Premier ministre à Tokyo. Jiji)