Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote

« Yûrakuchô » : un nom en lien avec le frère même d’Oda Nobunaga ?

Histoire Tourisme

Dans ce deuxième article de notre série sur l’histoire des noms de gares de la ligne Yamanote, nous cherchons l’origine de « Yûrakuchô ». Vient-elle du frère même d’Oda Nobunaga ? Ou plutôt de la géographie du lieu ?

Un lien avec le frère cadet d’Oda Nobunaga ?

En sortant des portiques de la gare JR de Yûrakuchô et en se retournant vers le bâtiment, on aperçoit la plus ancienne structure ferroviaire en briques du Japon. La ligne Yamanote circule juste au-dessus. Malgré les travaux de renforcement parasismique, son apparence est restée fidèle à celle de son ouverture, lui conférant un charme résolument rétro.

La ligne Yamanote circule au-dessus de la structure en briques de la gare JR de Yûrakuchô. (Pixta)
La ligne Yamanote circule au-dessus de la structure en briques de la gare JR de Yûrakuchô. (Pixta)

On a sans doute déjà entendu dire que le nom « Yûrakuchô » tirerait son origine d’Urakusai, le frère cadet d’Oda Nobunaga. Mais Urakusai n’était que son nom d’artiste : il s’appelait en réalité Nagamasu. Maître de thé de tout premier plan, il fonda l’école Uraku-ryû et établit un ermitage au Shôden-in, un sous-temple du Kennin-ji à Kyoto (l’actuel Shôden Eigen-in).

En tant que samouraï, Urakusai prit le parti de Tokugawa Ieyasu lors de la bataille de Sekigahara, en 1600, et reçut pour récompense un fief de 30 000 koku dans la province de Yamato (actuelle préfecture de Nara). Il aurait également obtenu, en gage de faveur, une résidence à Edo (l’ancienne Tokyo). Cette demeure se serait trouvée près du pont Sukiya-bashi, non loin de l’actuelle gare de Yûrakuchô. Vers 1624, les lieux auraient été laissés vacants et, en référence à Urakusai, on aurait commencé à appeler cette zone Uraku-ga-hara.

Cette théorie apparaît pour la première fois dans la géographie locale, Saikô Edo Sunago, publiée en 1772. La Gofunai Bikô, une autre géographie compilée par le shogunat d’Edo en 1829, la reprend également. Or, puisqu’il s’agit en quelque sorte d’un document officiel du régime shogunal, il n’est guère étonnant que cette idée se soit largement répandue parmi la population.

Le passage consacré à Uraku-ga-hara dans le Saikô Edo Sunako indique que le toponyme dériverait d’Oda Urakusai… (Archives nationales du Japon)
Le passage consacré à Uraku-ga-hara dans le Saikô Edo Sunago indique que le toponyme dériverait d’Oda Urakusai… (Archives nationales du Japon)

Aussi, aux prémices de l’ère Meiji, Uraku-ga-hara évolua pour devenir officiellement le nom Yûrakuchô, qui fut ensuite adopté comme nom de gare.

Une résidence de seigneur en plein milieu des travaux de remblaiement

C’est l’historien et géographe Yoshida Tôgo, actif de l’ère Meiji (1868-1912) à l’ère Taishô (1912-1926), qui s’opposa frontalement à cette théorie.

Il commença par souligner qu’aucune preuve ne confirmait qu’Urakusai eût reçu une résidence à Edo, puis énuméra les lieux où ce dernier vécut après la bataille de Sekigahara.

Selon Yoshida, Urakusai reçut bien, comme indiqué plus haut, un domaine dans la province de Yamato après Sekigahara, puis fonda peu après un ermitage dédié au thé au Shôden-in, à Kyoto. On sait également qu’il séjourna un temps au château d’Osaka durant le siège de 1614-1615, avant de se retirer à Kyoto pour se consacrer entièrement à la cérémonie du thé (cha-no-yu). En d’autres termes, il n’aurait tout simplement pas eu le temps de se rendre à Edo.

Les travaux du spécialiste contemporain de toponymie Tanikawa Akihide viennent compléter les arguments de Yoshida.

Tanikawa souligne que la zone où l’on situe traditionnellement la résidence d’Urakusai n’était à l’origine qu’une mer peu profonde appelée la baie de Hibiya, remblayée au début du XVIIᵉ siècle. Il rappelle que l’on en vint ensuite à employer le caractère 浦 (ura), désignant une zone marécageuse ou littorale, pour former le toponyme Ura-ga-hara, lequel aurait pu évoluer plus tard en Uraku-ga-hara. Autrement dit, il n’exclut pas que le nom soit issu de la géographie même du lieu. (Tanikawa ne rejette toutefois pas totalement l’hypothèse d’une origine liée à Urakusai.) Sur ces propositions, j’avance ensuite sa propre interprétation.

Tokugawa Ieyasu ne lança véritablement le remblaiement de la baie de Hibiya qu’en 1603, et il semble que le terrain n’ait été aménagé en zone résidentielle qu’au cours des années 1620. Autrement dit, la période durant laquelle la résidence d’Urakusai est supposée avoir existé, de 1600 à 1624, correspond précisément au cœur des travaux, ce qui rend très improbable la présence d’un domaine seigneurial. Par ailleurs, en 1632, les cartes telles que le Bushû Toshima-gôri Edonoshô-zu montrent qu’une bourgade appelée Sukiya-chô (すきや丁) s’étendait déjà à l’endroit même où l’on situait autrefois la demeure d’Urakusai. Cette localité deviendra par la suite l’actuel Sukiya-chô (数寄屋町 : les idéogrammes changent).

Le terme sukiya trouve son origine dans l’expression « sukiya-bôzu », qui désignait les maîtres de thé chargés d’accueillir et d’héberger les daimyô (seigneurs féodaux) séjournant à Edo dans le cadre de l’alternance de résidence (sankin-kôtai) et se rendant au château. Le quartier de Sukiya-chô était ainsi une zone où ces hommes de thé vivaient en nombre. Dès lors, il est possible que l’ouvrage Saikô Edo Sunago ait mal interprété la situation, ou inventé l’anecdote, en affirmant qu’« un maître de thé de premier plan, Urakusai, avait autrefois possédé une résidence à Sukiya-chô ».

Le poste de magistrature du Sud et les demeures des daimyô

Par ailleurs, cette zone était délimitée par la porte de Sukiya-bashi : l’intérieur relevait des terres des samouraïs, tandis que l’extérieur formait des quartiers marchands tels que Sukiya-chô. Cette organisation explique pourquoi les traces du passé samouraï y demeurent si visibles aujourd’hui. À l’un des angles de la place située devant la gare de Yûrakuchô, on peut voir un assemblage de blocs de pierre. Il s’agit des vestiges du caniveau de drainage du poste de magistrature du Sud (Minami-machi bugyôsho), mis au jour lors des fouilles archéologiques menées en 2004 dans le cadre du projet de réaménagement, puis réemployés comme élément commémoratif dans l’espace public.

La stèle marquant l’emplacement de l’ancien poste de magistrature du Sud se dresse sur la place devant la gare JR de Yûrakuchô. Sur la gauche, on peut voir l’alignement de pierres qui bordait autrefois le caniveau, aujourd’hui exposé comme monument commémoratif. (Pixta)
La stèle marquant l’emplacement de l’ancien poste de magistrature du Sud se dresse sur la place devant la gare JR de Yûrakuchô. Sur la gauche, on peut voir l’alignement de pierres qui bordait autrefois le caniveau, aujourd’hui exposé comme monument commémoratif. (Pixta)

L’alcôve de stockage du poste de magistrature du Sud, installée dans le passage de la galerie souterraine devant la gare. (Photo prise par l’auteur)
L’alcôve de stockage du poste de magistrature du Sud, installée dans le passage de la galerie souterraine devant la gare. (Photo prise par l’auteur)

Le conduit d’adduction d’eau en bois conservé dans le passage souterrain. (Photo prise par l’auteur)
Le conduit d’adduction d’eau en bois conservé dans le passage souterrain. (Photo prise par l’auteur)

À propos du poste de magistrature du Sud, on pense naturellement à Ôoka Echizen, célébré comme un grand administrateur. De son vrai nom Ôoka Tadasuke, il fut nommé magistrat du Sud en 1717 après avoir gagné la confiance du huitième shôgun, Tokugawa Yoshimune, et occupa cette fonction durant de longues années.

La vie des magistrats municipaux (machi-bugyô) était indissociable de leur lieu de travail : la résidence de Tadasuke se trouvait donc au sein même du poste de magistrature. Ôoka Echizen aurait ainsi vécu près de vingt ans à Yûrakuchô. Les fouilles ont mis au jour une plaque de bois portant l’inscription « Ôoka Echizen-no-kami », ainsi qu’une alcôve de stockage et un conduit d’adduction d’eau en bois. Ces vestiges sont aujourd’hui exposés dans le passage souterrain de la place située devant la gare.

Tôyama Kagemoto, connu sous le surnom de « Tôyama no Kin-san », occupa lui aussi la fonction de magistrat du Sud pendant environ huit ans à partir de 1845. À l’ouest de la gare de Yûrakuchô se trouve par ailleurs une rue nommée Daimyô-kôji. Bordant le Forum international de Tokyo, elle s’étire vers le nord en passant devant la sortie Marunouchi de la gare de Tokyo pour rejoindre le quartier d’Ôtemachi. Ce nom remonte à l’époque d’Edo : de nombreuses résidences principales de daimyô, notamment celles des domaines de Tosa et de Tottori, se concentraient dans les environs, d’où l’appellation « Daimyô-kôji », toujours en usage aujourd’hui. La porte avant, surnommée « Kuro-mon », de la résidence principale du domaine de Tottori a d’ailleurs été déplacée et conservée dans l’enceinte du Musée national de Tokyo, situé dans le parc d’Ueno.

La carte Edo kirie-zu O-Edo Daimyô-kôji e-zu montre la position relative de la gare JR de Yûrakuchô, de la porte de Sukiya-bashi, du poste de magistrature du Sud et de Daimyô-kôji. (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
La carte Edo kirie-zu O-Edo Daimyô-kôji e-zu montre la position relative de la gare JR de Yûrakuchô, de la porte de Sukiya-bashi, du poste de magistrature du Sud et de Daimyô-kôji. (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Une vieille photographie datée de la première année de l’ère Meiji, incrustée dans la chaussée de Harumi-dôri, montre le pont de Sukiya-bashi et sa porte fortifiée. (Photo prise par l’auteur)
Une vieille photographie datée de la première année de l’ère Meiji, incrustée dans la chaussée de Harumi-dôri, montre le pont de Sukiya-bashi et sa porte fortifiée. (Photo prise par l’auteur)

Ce n’est pas vraiment un site touristique à proprement parler, mais en traversant Harumi-dôri devant le centre commercial Yûrakuchô Marion, on remarque, sur le terre-plein séparant la voie principale de la contre-allée, un relief incrusté représentant une vieille photographie prise en 1868, la première année de l’ère Meiji. On y voit la porte de Sukiya et le pont Sukiya-bashi. La porte de Sukiya, achevée en 1629, se trouvait du côté intérieur, c’est-à-dire du côté de l’actuelle gare de Yûrakuchô, où se situaient le poste de magistrature du Sud et Daimyô-kôji. Elle fut démantelée lors de la Restauration de Meiji.

Par ailleurs, comme les douves du château d’Edo subsistèrent encore aux prémices de l’ère Meiji, le pont continua quelque temps de servir au passage des habitants. Mais les douves furent elles aussi comblées par la suite, et l’autoroute urbaine fut construite par-dessus. Les environs de la gare de Yûrakuchô furent ainsi un lieu de vie pour de puissantes familles guerrières. Même si le nom de la gare ne provient pas d’Urakusai, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un site chargé d’histoire. De plus, son atmosphère élégante et proche du quartier de luxe de Ginza n’est pas sans rappeler, d’une certaine manière, le raffinement du célèbre maître de thé, frère cadet d’Oda Nobunaga.

Données sur la gare de Yûrakuchô

  • Ouverture : le 25 juin 1910
  • Nombre moyen de passagers par jour : 126 782 personnes (12e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
  • Lignes concernées : ligne Yûrakuchô du métro de Tokyo ; lignes JR Keihin-Tôhoku et ligne Yamanote

Références

  • « Promenade historique autour de la ligne Yamanote » (Yamanote-sen o Edo meguri), Andô Yûichirô / éditions Ushio Shuppansha
  • « Atlas historique de Tokyo » (Tôkyô no rekishi chizu-chô), dir. Tanikawa Akihide / éditions Takarajimasha
  • « Les grands magistrats d’Edo » (Edo no meibugyô), Tanno Akira / éditions Bunshun Bunko

(Photo de titre : le quai de la gare de Yûrakuchô en 1961. Collection du Musée du chemin de fer)

tourisme train Tokyo histoire gare Oda Nobunaga