Derrière les noms des gares de la ligne Yamanote
« Takadanobaba » : un célèbre terrain d’entraînement de l’archerie à cheval
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À l’origine, « Takata no baba » ?
La gare de Takadanobaba, sur la ligne Yamanote, a vu le jour en 1910. Son nom provient d’un baba, un terrain où les samouraïs s’entraînaient à l’équitation et au tir à l’arc à l’époque d’Edo (1603-1868), situé dans un lieu appelé Takata et désigné sous le nom de « Takadanobaba ».

Carte des environs de la gare de Takadanobaba à l’époque de Meiji. Les lieux situés à proximité de la gare portaient alors les noms de « village de Totsuka » et « village de Suwa ». Reproduction tirée du Système de consultation des environnements agricoles historiques de l’Organisation nationale de recherche en agriculture et alimentation.
Le terrain d’entraînement se trouvait à environ un kilomètre de la gare, soit une quinzaine de minutes à pied. Son adresse actuelle correspond à Nishi-Waseda 3-chôme, à proximité immédiate de la faculté d’éducation de l’université Waseda. Autrement dit, la distance était relativement importante pour en faire un nom de gare.
À l’époque, les environs immédiats de la gare relevaient du village de Totsuka, dans le district de Toyotama, et le nom de « Totsuka » aurait normalement dû être retenu. Toutefois, dès 1887, « Totsuka » avait déjà été adopté comme nom de gare sur la ligne principale du Tôkaidô, à l’emplacement de l’ancien relais de Totsuka, aujourd’hui bien connu comme point de passage du marathon Hakone Ekiden. Des appellations comme « Kami-Totsuka » ou encore « Suwa », en référence au village de Suwa où se trouvait le sanctuaire Suwa, furent alors envisagées. Mais selon le spécialiste de cartographie Imao Keisuke, le ministère des Chemins de fer jugea que « Takadanobaba », lieu célèbre depuis l’époque d’Edo, avait davantage de potentiel afin d’être connu du public. Le nom de la gare se lit aujourd’hui « Takadanobaba », mais à l’origine il se prononçait « Takata », sans la transformation de la syllabe japonaise du « ta » vers le « da ». Dans l’estampe d’Utagawa Hiroshige Les Cent vues célèbres d’Edo – Takadanobaba, on trouve d’ailleurs la mention « communément appelé Takata no baba » (d’après des documents de la Bibliothèque nationale de la Diète).
Pourquoi ce changement de consonne et ce passage du « ta » au « da » ? Selon le spécialiste de toponymie Tanikawa Akihide, les habitants du village de Shimo-Totsuka, où se situait le site historique du terrain équestre, s’opposèrent à l’utilisation de ce nom pour une gare située à près d’un kilomètre de là. Le ministère des Chemins de fer aurait alors imposé le passage à « Takada », arguant que cela n’aurait plus de lien direct avec le terrain d’entraînement : une argutie bureaucratique qui, hier comme aujourd’hui, n’a guère changé.
Par ailleurs, l’origine du nom « Takada » fait l’objet de plusieurs hypothèses. Le « Dictionnaire de l’origine des toponymes de Tokyo » (Tôkyô no Chimei Yurai Jiten, éditions Tôkyôdô Shuppan) cite notamment les passages suivants du « Nouveau recueil de notices géographiques de la province de Musashi » (Shinpen Musashi Fudoki Kô) :
- Cela viendrait de Chaa no Tsubone, concubine de Tokugawa Ieyasu et mère de son sixième fils, Matsudaira Tadateru, surnommée « Takada no kimi », qui aurait parcouru et fréquenté les environs.
- Le secteur était appelé « village de Takada ».
- Toutefois, les détails demeurent inconnus.
Par ailleurs, le « Guide illustré des lieux célèbres d’Edo » (Edo Meisho zu-e) avance également les hypothèses suivantes au sujet du terrain d’entraînement :
- Il s’agirait du lieu où Minamoto no Yoritomo, le tout premier shôgun de l’histoire, aurait organisé une parade militaire de cavaliers.
- C’est là que Takeda Shingen aurait mis à l’épreuve ses chevaux lors de ses affrontements avec le clan Hôjô.
Il n’existe pas de réponse définitive. Toutefois, s’agissant du lien avec le clan Hôjô, on sait qu’au milieu du XVIe siècle, Hôjô Ujiyasu, alors à la tête du clan, fit établir un registre de répartition des domaines recensant les noms, statuts et revenus féodaux des membres de sa famille et de ses vassaux. Ce document mentionne notamment un vassal possédant des terres à « Takada », dans la région d’Edo.
Or, le fait que Chaa no Tsubone ait été appelée « Takada no kimi » remonte à trente ou quarante ans après la mort d’Ujiyasu. Cela signifie que le toponyme « Takada » existait déjà avant l’époque de Chaa no Tsubone.
Le shôgun offrait une cérémonie rituelle de yabusame (tir à l’arc à cheval)
À quoi ressemblait le « Takadanobaba » où les samouraïs vassaux directs du shôgun (hatamoto) s’entraînaient ?
Le site aurait été aménagé en 1636 par Tokugawa Iemitsu, troisième shôgun des Tokugawa, afin de faire pratiquer l’entraînement à l’arc et à l’équitation aux hatamoto, et de servir de terrain de compétition pour le yabusame. Le site figure également sur la « Carte découpée d’Edo : plan d’Ôkubo » (Edo Kiri-ezu — Ôkubo Ezu) réalisée entre 1849 et 1862.

« Carte découpée d’Edo : plan d’Ôkubo » (édition de 1849–1862). La zone en forme de bande verticale encadrée en rouge correspond à Takadanobaba. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Afin de permettre aux chevaux de galoper, le terrain était long et étroit, de forme rectangulaire. Il mesurait six chô, soit environ 655 mètres de longueur, pour trente ken, soit environ 55 mètres de largeur. Vers la période 1716–1736 environ, des alignements de pins servant de brise-vent furent plantés sur le côté nord, ce qui en faisait une installation pleinement aménagée. Parce qu’il s’agissait d’un terrain directement soutenu par le shôgun, on dit que ces derniers de façon successive, à partir de Tokugawa Iemitsu, y offrirent des cérémonies de yabusame. Selon une autre version, le caractère rituel de ces cérémonies aurait commencé sous le huitième shôgun, Tokugawa Yoshimune, lorsqu’il pria pour la guérison de la maladie de son enfant, et serait ensuite devenu une coutume à chaque naissance d’un héritier mâle au sein de la famille shogunale.

Dans « Illustration du yabusame de Takadanobaba en la troisième année de l’ère Genbun » (Genbun Sannen Takadanobaba Yabusame no zu) une foule nombreuse est représentée assistant au tir à l’arc à cheval. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Takadanobaba en temps ordinaire, tel qu’il apparaît dans le « Livre illustré des souvenirs d’Edo » (Ehon Edo Miyage). On y distingue un paisible paysage rural, avec ce qui semble être une maison de thé dans l’angle inférieur droit. (Collection de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Quoi qu’il en soit, il ne fait guère de doute que Takadanobaba comptait parmi les lieux célèbres d’Edo où l’on pouvait admirer la vaillance des samouraïs. Dans « Illustration du yabusame de Takadanobaba en la troisième année de l’ère Genbun » (deuxième illustration du dessus), on nous montre également de nombreux spectateurs venus assister au spectacle. Par ailleurs, des maisons de thé étaient en activité le long du terrain, ce qui en faisait un lieu de loisirs fréquemment fréquenté. À l’époque d’Edo, près de 70 % de la ville était constituée de terres de samouraïs, c’est-à-dire de zones résidentielles réservées à la classe guerrière. Bien que l’époque fût celle de la paix, l’entraînement martial demeurait encouragé et l’on recense au moins dix-neuf terrains d’entraînement. Parmi les plus représentatifs figurent ceux de Sanbanchô (Kudan-kita, arrondissement de Chiyoda), Hirakawachô (arrondissement de Chiyoda), Bakurochô (Nihonbashi Bakurochô, arrondissement de Chûô), Jûban (Higashi-Azabu, arrondissement de Minato), Kohinata (Nishi-Gokenchô, arrondissement de Shinjuku) et Koishikawa (Hakusan, arrondissement de Bunkyô).
Parmi eux, Takadanobaba était de loin le plus célèbre. C’est précisément pour cette raison que son nom a été conservé comme nom de gare après l’ère Meiji et qu’en 1975, par effet d’entraînement, les quartiers environnants ont été rebaptisés Takadanobaba 1 à 4-chôme.
Le dieu protecteur des samouraïs : le sanctuaire Ana Hachiman-gû
Parmi les lieux célèbres associés à Takadanobaba, on cite en premier lieu le sanctuaire Ana Hachiman-gû, étroitement lié au yabusame. Il se dresse encore aujourd’hui au sud de l’emplacement de l’ancien terrain d’entraînement. Son nom officiel est « Ana Hachiman-gû, sanctuaire de Ushigome-Takada ». Selon la tradition du sanctuaire, il aurait été fondé vers 1058–1065 par Minamoto no Yoshiie, arrière-grand-père de Minamoto no Yoritomo. En 1641, la divinité du sanctuaire d’Iwashimizu Hachiman-gû de Kyôto fut rituellement intronisée et vénérée comme protectrice de l’arc et des flèches. Il s’agit donc d’un lieu sacré de grande importance pour la classe guerrière. On comprend dès lors que la maison des shôguns l’ait protégé et ait offert des cérémonies pour cet art équestre.

Le sanctuaire Ana Hachiman-gû (© Kobayashi Akira)
Par ailleurs, une tradition rapporte que le huitième shôgun, Tokugawa Yoshimune, y pria pour la guérison de la maladie de son héritier, ce qui valut au sanctuaire d’être également vénéré par le peuple comme un lieu où l’on pratiquait le mushi-fûji, un rituel destiné à conjurer les « maux de l’enfant ». Le terme mushi désigne des troubles tels que l’irritabilité provoquée chez les nourrissons par une indigestion ou par la présence de parasites internes, aujourd’hui encore appelés « vers de la nervosité » (kan no mushi). On croyait que ces maux pouvaient être apaisées par des prières au sanctuaire Ana Hachiman-gû.
Les générations plus âgées connaissent peut-être l’épisode du « duel de Takadanobaba ». Durant la période 1688–1704 vivait à Edo un homme nommé Nakayama Taketsune. Son père, samouraï du domaine de Shibata dans la province d’Echigo, avait été chassé de son fief et était devenu rônin, un samouraï sans maître. Après la mort de son père, Taketsune se rendit à Edo et entra dans un dôjô de combat au sabre. Doué d’un talent naturel, il se distingua rapidement.
Alors qu’il menait une existence paisible, un condisciple, Sugano Rokurôzaemon, se trouva impliqué par hasard dans un duel. Proche de Rokurôzaemon, avec lequel il avait des liens quasi familiaux ; ce dernier tenant le rôle de l’oncle et Taketsune celui du neveu ; Taketsune accourut en renfort et abattit successivement les adversaires du camp opposé.

Stèle érigée sur le site du duel de Horibe Yasubee (Pixta)
Ayant eu vent de cet exploit martial, Horibe Yahee, samouraï du domaine d’Akô en poste à Edo, le recommanda à son seigneur, Asano Takumi no Kami Naganori, qui en fit l’époux de sa fille. Prenant alors le nom de Horibe Yasubee, Taketsune devint officiellement samouraï du domaine d’Akô. Huit ans plus tard, en janvier 1703, Horibe Yasubee participa à l’attaque de la résidence de Kira Kôzuke no Suke en tant que l’un des 47 rônin. La stèle commémorant le duel de Takadanobaba subsiste aujourd’hui au sanctuaire Mizuinari, à l’ouest de l’université Waseda, et rend hommage à la vie de ce maître d’armes de l’époque d’Edo. Elle fut érigée en 1910, année qui coïncide, fait remarquable, avec l’ouverture de la gare de Takadanobaba.
Données sur la gare de Takadanobaba
- Ouverture : le 15 septembre 1910
- Nombre moyen de passagers par jour : 179 666 passagers (12e sur 30 gares / exercice 2024, données JR East)
- Correspondances : ligne Seibu Shinjuku, lligne Tôzai du métro de Tokyo
Références
- « Dictionnaire de l’origine des toponymes de Tokyo » (Tôkyô no chimei yurai jiten), dir. Takeuchi Makoto / Tôkyôdô Shuppan
- « Sur les traces de l’origine des noms de lieux de Tokyo et d’Edo » (Tôkyô-Edo chimei no yurai o aruku), Tanikawa Akihide / KK Best Sellers
- « Dictionnaire pour comprendre la géographie et les noms de lieux de Tokyo » (Tôkyô no chiri to chimei ga wakaru jiten), Asai Kenji / Nihon Jitsugyô Shuppansha
- « Atlas historique de Tokyo » (Tôkyô no rekishi chizu-chô), sous la direction de Tanikawa Akihide / Takarajimasha
(Photo de titre : devant la gare de Takadanobaba vers 1960. Collection du musée historique de Shinjuku.)