Dossier spécial Tokyo de jadis et d’aujourd’hui, à travers estampes et photographies
Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [17] : les pruniers de Kameido

Kichiya [Profil]

[28.02.2019]

Le photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. Voici la 30e entrée de la série, intitulée « Le verger de pruniers de Kameido ». Van Gogh l’avait rendu célèbre dans le monde entier en adaptant ce motif sur l’une de ses toiles, mais aujourd’hui, le verger n’existe plus. Il en reste toutefois un petit sanctuaire et quelques pruniers qui fleurissent encore chaque année, pour le plus grand plaisir des photographes.

À la recherche des pruniers de Van Gogh

Quand on parle des Cent vues d’Edo de Hiroshige, nombreux sont les gens qui pensent précisément à l’image d’une peinture de Van Gogh. Cela est dû à la copie qu’en a fait l’artiste hollandais sous le titre « Japonaiserie : Pruniers en fleurs ». En revanche, très peu de gens connaissent les détails du verger de pruniers de Kameido représenté par Hiroshige dans son estampe « Kameido Ume yashiki ».

Le quartier de Kameido est situé dans l’arrondissement de Kôtô, tout à l’est de la capitale. À l’origine, il s’agissait d’une île dont la forme rappelait celle d’une carapace de tortue (kame), ce qui lui avait valu son nom : Kame-jima. Par la suite, les alluvions se sont accumulées et l’île s’est retrouvée rattachée à la berge, dit-on. Plus tard fut érigé le fameux sanctuaire Kameido Tenjin, dédié à Tenjin, le dieu de la connaissance et des études, et ce lieu sacré marquait à l’est la limite entre les quartiers construits de la ville d’Edo et les champs cultivés. Il fut d’ailleurs l’objet d’une autre estampe de Hiroshige (voir ici).

Concernant le verger de pruniers, l’hypothèse la plus courante et la plus défendue par les habitants du quartier parle d’un riche commerçant du nom de Iseya Hikoemon qui possédait une résidence secondaire à Kameido. Il fit planter de nombreux pruniers, dont la floraison était si belle que l’endroit pris peu à peu le surnom d’Ume yashiki, littéralement « la résidence des pruniers ». La variété Garyûbai, qui signifie « dragon rampant » au vu de son apparence, devint particulièrement célèbre. D’ailleurs, on dit que son nom lui a été donné par Tokugawa Mitsukuni, seigneur de Mito et petit-fils du premier shôgun d’Edo Tokugawa Ieyasu.

En réalité, de nombreuses hypothèses concurrentes existent, si bien qu’il est difficile de savoir à partir de quel moment l’endroit est devenu un paysage célèbre. Une chose est sûre : les cartes de l’époque de Hiroshige mentionnent bien le fameux verger, et l’endroit recevait la visite de nombreux Tokyoïtes venus admirer l’endroit à la saison des pruniers en fleurs. Malheureusement, des inondations exceptionnelles en 1910 firent périr tous les pruniers et l’endroit fut laissé à l’abandon.

De nos jours, une petite stèle où il est écrit « Vestiges du verger de pruniers » existe, sur une berge de la rivière Kitajikken-gawa, dans le district n°3 de Kameido. Dans une étroite ruelle, j’y ai trouvé un petit sanctuaire shintô appelé Ume yashiki Fushimi Inari, qui correspondrait à la localisation de l’ancien verger… Plusieurs pruniers y poussent d’ailleurs encore, et les habitants du quartier m’ont assuré qu’il s’agissait bien de la variété « dragon rampant », et même si l’angle de ma prise de vue est différent de celui de Hiroshige, j’ai tout de même trouvé une branche dont la forme contournée rappelle d’assez près celle de l’estampe de l’artiste. Je m’y suis donc rendu à l’époque des pruniers en fleurs, et j’ai pris la photo en contre-plongée.

(À droite) « Le verger de pruniers de Kameido » (Kameido Ume yashiki) de Hiroshige

Pour admirer les fleurs du verger de pruniers de Kameido

Il est vrai que les sorties destinées à admirer les fleurs de pruniers ne sont peut-être pas aussi populaires que celles consacrées aux fleurs de cerisiers… Néanmoins, bien plus tôt en saison, quand le froid est encore vif, il y a un charme certain à apprécier les pruniers dans leur espace doucement parfumé. Et si le verger de pruniers peint par Hiroshige n’existe plus, le sanctuaire Kameido Tenjin, situé non loin de ses vestiges, n’en demeure pas moins un lieu bien connu pour en admirer à Tokyo. Pas moins de 300 pruniers de toutes variétés sont plantés dans l’enceinte du sanctuaire et déploient sans faille leur splendide floraison chaque année.

Mais outre cette estampe, Hiroshige en a peint une autre tout aussi célèbre : Le verger de pruniers de Kamata. Celui-ci existe toujours actuellement, et c’est pour ainsi dire un « lieu sacré » pour les amateurs de pruniers. Je ne saurais donc trop vous recommander d’aller les contempler lorsqu’ils fleurissent, en gardant toujours avec vous la vision de l’estampe de Hiroshige en tête.

Le titre de l’estampe « Kameido Ume yashiki », a été repris par un centre commercial afin de profiter du potentiel que lui confère son histoire et sa richesse culturelle. Il se trouve à 500 mètres environ des vestiges du verger historique, au carrefour du district n°4 de Kameido, avec à l’intérieur un centre d’informations touristiques, une boutique de souvenirs, une petite scène de conteurs publics, une galerie de verres traditionnels, etc.

Pour résumer, les pruniers de Hiroshige sont une excellente entrée en matière pour découvrir la culture populaire d’Edo !

Le sanctuaire Ume yashiki Fushimi Inari près des vestiges de l’ancien site Kameido Ume yashiki.

Cent vues d’Edo

Les Cent vues d’Edo sont à l’origine un recueil d’estampes ukiyo-e (« peintures du monde flottant »), l’un des chefs-d’œuvre d’Utagawa Hiroshige (1797-1858), qui eut une énorme influence sur Van Gogh ou Monet. De 1856 à 1858, l’année de sa mort, l’artiste se consacre à la réalisation de 119 peintures de paysages d’Edo, alors capitale shogunale, au fil des saisons. Avec ses compositions audacieuses, ses vues « aériennes » et ses couleurs vives, l’ensemble est d’une extraordinaire créativité et est acclamé depuis lors comme un chef d’œuvre dans le monde entier.

Voir tous les articles de la série Ukiyo-photo Cent vues d’Edo

  • [28.02.2019]

Photographe d’ukiyo-photo, ou « photographies du monde flottant ». Né en 1961, il grandit au centre de Tokyo. Diplômé de la faculté de droit de l’Université Keiô. C’est en 2013 qu’il commence à photographier des ukiyo-photo, comme il appelle lui-même le fait de photographier de nos jours les lieux qui sont peints sur certaines des estampes ukiyo-e (« peintures du monde flottant ») de l’époque d’Edo. Sa première exposition personnelle a lieu en décembre 2017 à The Gallery 2, au Nikon Plaza Shinjuku. Il donne également des conférences sur les endroits liés aux estampes.

Articles liés
Autres articles dans ce dossier
  • Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [16] : le temple Sanjûsangen-dô et les traditions du tir à l’arcLe photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. Voici la 59e entrée de la série, représentant le temple Sanjûsangen-dô dans le quartier de Fukugawa à Tokyo, inspiré de celui de Kyoto, célèbre pour ses 1 001 statues. La grande différence étant la place qu’occupait les compétitions de tir à l’arc à l’intérieur.
  • Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [15] : le quartier de KasumigasekiLe photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. L’estampe numéro 2 s’intitule « Kasumigaseki ». Si c’est aujourd’hui le quartier des ministères, à l’époque d’Edo, c’était un lieu où se trouvaient de nombreuses résidences des daimyô (seigneurs féodaux) et d’où l’on pouvait voir la mer. Tout a donc bien changé !
  • Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [14] : les renards d’Ôji au réveillon du Nouvel AnLe photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo , du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. Le 118e paysage représente « Les renards feux-follets du dernier jour de l’année devant l’enoki habilleur d’Ôji » (Ôji Shôzoku-enoki ômisoka no kitsune-bi). L’estampe représente le rassemblement fantastique des renards au réveillon du Nouvel An avant leur procession pour se rendre au sanctuaire Inari à Ôji, au nord d’Edo.
  • Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [13] : le Sensô-ji à AsakusaLe photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. Le bien connu temple Sensô-ji du quartier d’Asakusa a aussi un autre nom : le Kinryû-zan, qui est le titre de la 99e entrée de la série. Voici une estampe remarquable, qui exprime l’identité d’Asakusa pendant le mois de shiwasu (12e mois du calendrier lunaire) par un contraste de blanc et de vermillon.
  • Ukiyo-photo Cent vues d’Edo [12] : Urayasu, avant l’avènement de Disneyland TokyoLe photographe Kichiya immortalise les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d’estampes d’Utagawa Hiroshige Cent vues d’Edo, du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. L’œuvre intitulée « Horie Nekozane » est la 96e entrée de la série. Ici se dresse actuellement une partie du Disneyland Tokyo, à Urayasu dans la préfecture de Chiba.

Nippon en vidéo

Derniers dossiers

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone