Dossier spécial La reconstruction après le séisme : le bilan de quatre années
L’impossible retour : la situation irréversible d’une communauté de Fukushima

Tom Gill [Profil]

[25.09.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية |

L’histoire de Nagadoro, un petit hameau situé dans le village d’Iitate, l’une des zones de Fukushima les plus exposées à la radioactivité, offre un aperçu sur le sort des autres communautés de la région touchées par les déplacements de population.

La lente érosion des espoirs

C’est une conversation avec Takahashi Masato qui m’a finalement convaincu que Nagadoro était fini.

Je leur rendais visite, à lui et son épouse, dans le logement qu’ils occupent au Centre d’hébergement provisoire N° 2. C’est là qu’ils vivent depuis maintenant quatre ans, à l’étroit dans un appartement préfabriqué. Il m’expliqua que son fils aîné, Masahiro, avait récemment signé un contrat pour l’achat d’un terrain dans la ville de Fukushima, dans l’idée d’y bâtir une maison. Masahiro avait demandé à ses parents s’ils aimeraient venir vivre avec eux quand la maison serait construite. Masato avait dit oui. Il paierait le coût de l’ajout d’une cuisine et d’une salle de bain, pour éviter de marcher sur les pieds de la jeune génération.

Takahashi Masato masse les épaules de l’auteur lors d’une réunion au hameau de Nagadoro.

Quatre années durant, Masato s’était montré inflexible dans sa détermination à retourner chez lui, au hameau irradié de Nagadoro du village d’Iitate. C’est là qu’il avait vécu toute sa vie, et c’est là qu’il entendait bien finir ses jours. Alors que certains avaient clairement annoncé qu’ils ne reviendraient jamais à Nagadoro, lui s’y rendait plusieurs fois par semaine – pour nourrir son chat et la carpe ornementale dans son bassin, et pour nettoyer la maison afin que tout soit impeccable pour son retour. C’est à cette époque qu’il a rassemblé des amis pour adresser une pétition au maire lui demandant de démarrer les travaux de décontamination de Nagadoro. Animé d’une volonté donquichottesque de contribuer à la réduction des niveaux de radiation officiellement enregistrés dans son cher Nagadoro, il a fait un peu de décontamination pour son propre compte, semant des graines de tournesol dans un champ à proximité du poste officiel de surveillance des radiations et coupant l’herbe autour de ce poste.

Et voilà maintenant qu’il disait : « Le rêve est fini. »

Une réaction trop tardive

Masato debout devant la barrière interdisant l’accès à Nagadoro. Les habitants du hameau ont des laissez-passer spéciaux, mais certains se demandent pourquoi on estime qu’ils peuvent se rendre au hameau sans problème alors que c’est dangereux pour les autres.

Masato, un ancien chef du hameau de Nagadoro, avait 75 ans au moment de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Les explosions d’hydrogène survenues à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi ont propulsé à une altitude élevée des particules radioactives qui, poussées vers l’ouest par les vents dominants, ont survolé Iitate. Dans les jours qui ont suivi les explosions, les autorités ont évacué la population dans un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale et demandé aux gens qui vivaient dans un rayon de 20 à 30 kilomètres de rester chez eux. Iitate se trouvant juste au-delà de la limite des 30 kilomètres, aucun ordre d’évacuation n’y a été émis. Ceci étant, les niveaux d’irradiation étaient beaucoup plus élevés dans certains endroits du village qu’en bien des lieux situés dans un rayon de 20 kilomètres. Nagadoro, qui se trouve à la pointe sud du village, a été le plus durement touché.

Le 17 mars 2011, un niveau de radiation de 95,2 microsieverts par heure a été détecté à Nagadoro. Cela équivaut à 834 millisieverts par an, alors que la limite officiellement inoffensive est de 1 millisievert par an. Et pourtant il aura fallu attendre le 22 avril, soit 42 jours après la catastrophe, pour qu’un ordre d’évacuation soit émis pour la totalité des 20 hameaux qui constituent Iitate. Mais le délai supplémentaire de 40 jours – jusqu’à la fin du mois de mai – qui leur était accordé laissait à penser que la situation n’était pas tellement urgente. En ce qui concerne Nagadoro, les habitants qui se sont conformés à la ligne officielle ont absorbé environ 50 microsieverts de radiations avant leur départ. Seul le temps nous permettra d’apprécier la gravité des effets que ce délai parfaitement inutile aura eus sur leur santé.

Sans doute y avait-il à Nagadoro des hommes qui ne perdaient pas facilement confiance, puisqu’ils sont restés dans le hameau après la date officielle d’évacuation, souvent parce qu’ils avaient des vaches prêtes à mettre bas et qu’il fallait attendre qu’elles vêlent pour pouvoir les vendre. Shiga Takamitsu, quant à lui, est resté à Nagadoro une année entière après la date d’évacuation, avec pour seul compagnie son chien Ray, un golden retriever. Il avait lu des livres sur les radiations et en avait conclu que les niveaux autour de chez lui ne constituaient pas une menace sérieuse pour la santé. En outre, son travail ne le contraignait pas à passer de longs moments à l’extérieur. Il avait une petite entreprise qui faisait le commerce des algues séchées, qu’il a continué de couper et d’empaqueter à Nagadoro jusqu’en juillet 2012, quand les autorités ont réorganisé la zone d’évacuation, inscrit Nagadoro sur la liste des « districts de retour difficile » (kikan konnan kuiki) et dressé des barrières autour du hameau, qu’elles ont déclaré inhabitable pour les cinq prochaines années. C’est alors que Takamitsu, ayant finalement renoncé, a transporté son activité et sa résidence dans la ville de Fukushima

Takamitsu Shiga est resté à Nagadoro une année entière après que tout le monde eut été évacué.

  • [25.09.2015]

Professeur d’anthropologie sociale à la Faculté des études internationales de l’Université Meiji Gakuin, Yokohama. Après des études au King’s College de Cambridge et la London School of Economics, il a effectué des recherches sur des sujets tels que la main d’œuvre marginale, les sans-abri et la masculinité. Il est l’auteur entre autres de « Hommes dans le doute : l’organisation sociale des travailleurs journaliers dans le Japon contemporain » et « Le Japon surmonte les catastrophes — Étude ethnographique du séisme, du tsunami et de l’accident de la centrale nucléaire de mars 2011 » coédité avec Brigitte Steger et David Slater.

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