Des impératifs de sécurité nationale divergents
Il y a un demi siècle, le défi sécuritaire auquel se trouvaient confrontés le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis était relativement simple, puisque l’objectif principal consistait à dissuader la Corée du Nord de déclancher une nouvelle guerre de Corée (comme celle de 1950-1953). Malgré les rancunes tenaces léguées, en Corée du Sud comme au Japon, par l’histoire complexe de l’Asie du Nord-Est au xxe siècle, et malgré l’impact négatif que les différences entre les systèmes politiques exerçaient sur la coopération entre les deux pays, la menace immédiate et dans une large mesure commune que Pyongyang faisait peser sur eux leur a permis de forger tranquillement une « alliance virtuelle » coordonnée par les États-Unis. Mais les vingt dernières années ont été le théâtre de trois évènements qui ont fait diverger jusqu’à un certain point leurs impératifs respectifs de sécurité nationale, si bien que le défi de la coopération trilatérale est devenu à la fois plus important et plus difficile à relever pour les États-Unis et ses deux partenaires en Asie du Nord-Est.
L’essor de la Chine et le renforcement de son engagement sur la péninsule coréenne est l’un de ces grands évènements. Jusqu’en 1992, Séoul et Pékin n’avaient pas de relations diplomatiques et les échanges commerciaux entre les deux pays étaient réduits au minimum. Aujourd’hui, en revanche, la Chine est le premier partenaire commercial de la Corée du Sud, dont elle absorbe 25 % des exportations, alors que ce chiffre se limite à 10 % avec les États-Unis, son second partenaire commercial. Outre cela, la Chine est virtuellement le seul soutien de la Corée du Nord, tandis que les entreprises chinoises jouent un rôle essentiel de courtier dans les relations politico-économiques de ce pays avec le monde extérieur, Corée du Sud y compris. La montée en puissance de la Chine aux niveaux politique, économique et militaire, doublée de sa forte implication dans les affaires de la Péninsule, sont en train de devenir une contrainte indirecte majeure pour les relations trilatérales entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud, même si ses effets se font davantage ressentir dans la sphère politico-économique que dans le domaine proprement sécuritaire.
Le second grand défi auquel se trouve confronté le triangle États-Unis-Japon-Corée du Sud réside dans la transformation de la Corée du Nord elle-même. La faiblesse de cette dernière sur le plan économique va en s’aggravant, même si son régime politique, l’un des plus répressifs au monde, permet de retarder l’effondrement. En dépit de cette faiblesse économique, Pyongyang dispose d’une technologie militaire de plus en plus sophistiquée, à tel point que le pays est de facto une puissance nucléaire, dotée d’une impressionnante capacité émergente de projection de force au-delà de ses frontières. À mesure du développement des missiles Taepodong, la menace que Pyongyang fait peser sur le Japon ne cesse de s’aggraver, tandis que son affaiblissement économique devient de plus en plus problématique pour la Corée du Sud. Un effondrement soudain de la Corée du Nord pourrait en effet provoquer une brutale réunification de la Péninsule, ou tout du moins contraindre les Coréens du Sud à prodiguer une aide de grande ampleur à leurs parents et voisins vivant au nord de la zone démilitarisée. On voit donc qu’en ce qui concerne l’évolution du problème nord-coréen, les perspectives et les motivations de la Corée du Sud et du Japon divergent.
Le troisième changement majeur survenu en Asie du Nord-Est a trait aux relations économiques entre le Japon et la Corée du Sud. La transformation de ces relations s’est encore accélérée au début de l’année 2013. Les deux pays sont désormais en concurrence directe dans plusieurs secteurs importants, notamment la production de biens de consommation durables tels que les véhicules automobiles et l’électronique. Le regain de santé dont l’économie japonaise commence à bénéficier grâce aux deux premières « flèches » des « Abenomics » (l’expansion monétaire et budgétaire) semble se traduire par un assombrissement simultané des perspectives de la Corée du Sud, lié notamment au mécanisme indirect des variations de taux de change. À mesure que le yen baisse par rapport au dollar et aux autres grandes monnaies, du fait de l’orientation intérieure de l’expansion monétaire adoptée par Tokyo, les exportations basées sur le won ont perdu de leur compétitivité sur les marchés tiers, avec pour résultat une aggravation du sentiment de frustration éprouvé à Séoul.
