La grippe russe au Japon sous le nom d’un personnage de kabuki
Le virus gagna le Japon en 1890, via l’Inde et l’Asie du Sud-Est, mais les chiffres sont rares, en raison de l’absence de données. Cependant, sur la base des statistiques de décès des préfectures de Tokyo à Kanagawa, Ômi Ken’ichi, chercheur en chef de l’Institut national de santé publique, estime qu’il y a eu une augmentation anormale du nombre de décès entre 1889 et 1891. Selon lui, « si le bilan de la pandémie a été moins lourd que celui de la grippe espagnole entre 1918 et 1920 (qui a fait environ 380 000 morts), dans la région du Kantô, aucune épidémie n’a été aussi meurtrière que celle de la grippe russe, ni s’en est même approchée. »
Dans un de ses recueils d’essais intitulé Omoidegusa, le romancier Okamoto Kidô (1872–1939), célèbre pour son ouvrage Le curieux recueil de l’inspecteur Hanshichi décrit la quartier tokyoïte de Kojimachi pendant la pandémie de grippe russe.
« Cette maladie s’est déclarée pour la première fois au Japon à l’hiver 1890 et est devenue une menace de plus en plus importante jusqu’au printemps 1891. Nous n’avions alors jamais entendu parler de la grippe, dont on pensait qu’elle s’était répandue à Yokohama par l’intermédiaire d’un bateau en provenance de France. À cette époque-là, cependant, la maladie était souvent appelée osome-kaze. Les habitants de la capitale se mirent à coller des pancartes où on pouvait lire Hisamatsu rusu (“Hisamatsu est dehors”), sur les avant-toits des maisons. »
Mais pourquoi ce nom « Osome-kaze » (kaze signifie rhume ou grippe) ? La réponse se trouve dans une célèbre pièce de kabuki, également représentée sous la forme d’un théâtre de marionnettes. La pièce met en scène le suicide de deux amants, Osome, la fille d’un marchand d’huile origine de Kawarayabashi (Osaka) et Hisamatsu. Représentée pour la première fois en 1813, la pièce a été jouée à de nombreuses reprises. Dans des quartiers tokyoïtes, où la grippe russe faisait rage, les riverains auraient placardé des messages où on pouvait lire Hisamatsu rusu (« Hisamatsu est sorti ») sur l’avant-toit de leur maison. En disant qu’Osome ne pouvait pas voir son amant parce qu’il n’était pas disponible, les riverains espéraient éloigner l’osome-kaze. Même si le Japon était alors entré dans l’ère Meiji, la façon dont les habitants plaisantaient à propos de cette maladie mortelle donne une idée du caractère rieur des habitants de la capitale.
À noter qu’à cette époque, toutes les épidémies de grippe au Japon portaient le nom de personnages de pièces de kabuki. Par exemple, oshichi-kaze tient son nom de Yaoya Oshichi, un personnage coupable d’un incendie criminel. Les infections portaient elles aussi des noms tels que Ryûkyû-kaze ou encore Amerika-kaze, d’après les îles Ryûkyû et le continent américain, là où l’infection se serait déclarée.
Au Japon, le 9 janvier est le « jour du rhume ». Cette célébration tient au fait que le lutteur de sumô Tanikaze Kajinosuke, invaincu à la fin du XVIIIe siècle, a succombé au virus de la grippe ce jour-là, alors qu’il était encore jeune. À cette époque, les rhumes portaient le nom de tanikaze, un hommage à ce puissant lutteur de sumô qui a dû s’incliner devant la maladie.
Il n’aura fallu pas plus de quatre mois au virus de la grippe russe pour faire le tour du monde. Selon certaines estimations, sa vitesse de propagation aurait été de 300 km par semaine. En dépit du fait que la population mondiale était plus jeune que maintenant, ce fléau fit de nombreuses victimes. Le bilan est évalué à un million de morts sur une population totale de 1,5 milliard d’habitants. D’après certains chercheurs, ce bilan aurait été bien plus élevé.
(Photo de titre : les mesures de distanciation sociale prises lors d’un opéra en plein air qui s’est déroulé au Konzerthaus de Berlin en juin 2021 © Christian Ender/Getty Images)

