Les Nations Unies, l’Asie et les États-Unis

Si l’on se penche sur la diplomatie du Japon au cours des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, on s’aperçoit qu’elle reposait sur un sens de l’identité moins étroit que celui qui sous-tendait la doctrine Yoshida. Le projet diplomatique publié en 1957 par le ministère des Affaires étrangères définissait trois principes : une diplomatie centrée sur les Nations Unies, le maintien de la position du pays en tant que membre des nations asiatiques et la coopération avec le monde libre. Ces principes se situaient dans une certaine mesure dans la continuité des trois grandes orientations de la politique étrangère de l’Archipel avant la guerre, à savoir l’internationalisme, le panasiatisme et la coopération avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. On peut dire en outre qu’ils reflétaient les positions relatives des trois grands organes constitutifs du ministère des Affaires étrangères : le Bureau pour les affaires concernant le droit international, le Bureau pour les affaires asiatiques et océaniennes, et le Bureau pour les affaires nord-américaines. Pendant la période de l’après-guerre, ces trois éléments ont servi pendant de nombreuses années à définir la posture diplomatique du Japon, et des efforts considérables ont été consentis pour les réconcilier.

Tous les regards sont braqués sur Yoshida Shigeru (1878-1967), dirigeant du Japon juste après la Seconde Guerre mondiale. On a appelé « doctrine Yoshida » la politique qui consistait à faire de la croissance économique la première priorité de la nation, quitte à adopter un profil bas en matière de politique étrangère.

Les trois principes étaient un reflet de la situation dans laquelle le Japon se trouvait en 1957. Il était entré aux Nations Unies en décembre 1956 et, l’année précédente, avait opéré un retour remarqué au sein de la communauté asiatique en participant à la Conférence des Nations afro-asiatique (Conférence de Bandung, avril 1955). La même année, le ministre des Affaires étrangères Shigemitsu Mamoru avait effectué une visite aux États-Unis, au cours de laquelle il avait engagé un processus de renégociation du Traité de sécurité nippo-américain. Le Japon avait retrouvé sa souveraineté et son indépendance en 1952, et sa politique étrangère avait pris une dimension qui ne se limitait plus à des composants aussi élémentaires que la coopération avec les États-Unis. Les dirigeants qui ont succédé à Yoshida Shigeru après sa démission, survenue en 1954, se sont efforcés d’élargir l’horizon de la politique étrangère du pays et c’est de ces efforts que sont nés les trois principes mentionnés ci-dessus.

La guerre froide finie, le Japon s’est trouvé confronté à la nécessité de définir de nouvelles façons de mettre en œuvre chacun de ces trois principes. En ce qui concerne les Nations Unies, il lui fallait s’impliquer davantage dans les questions liées à la sécurité dans le monde. Lors de la guerre du Golfe de 1991, la contribution de l’Archipel au fonds de soutien à la coalition qui a libéré le Koweït de l’occupation iraquienne a atteint 13 milliards de dollars, mais la communauté internationale a reproché à Tokyo de ne pas avoir fourni du personnel pour participer à la campagne. Cette réaction a provoqué un choc dans les milieux politiques et diplomatiques japonais, qui ont pris la mesure de la nécessité d’une plus grande implication du pays dans le maintien de la sécurité internationale. Cette prise de conscience a incité le gouvernement à envoyer des navires des Forces maritimes d’autodéfense aider au déminage du golfe Persique une fois la guerre terminée et, l’année suivante, à détacher du personnel des Forces d’autodéfense pour prendre part à l’opération de maintien de la paix menée par les Nations Unies au Cambodge. Depuis lors, le Japon continue de participer à des activités de maintien de la paix et autres opérations de sécurité internationale à travers le monde. Il n’en reste pas moins qu’il arrive toujours au dernier rang des grands pays développés en termes de niveau de participation à ce genre d’initiatives. Bien que la quote-part et autres contributions versées par le Japon à l’ONU soient relativement élevées, le pays reste à la traîne aussi bien par le montant de son aide publique au développement  (exprimée en pourcentage du PIB) que par les effectifs affectés aux missions de maintien de la paix, ce qui dément ses belles proclamations d’engagement en faveur d’une politique centrée sur les Nations Unies.

Qu’en est-il de la diplomatie asiatique du Japon ? Des trois principes, le maintien de la position du pays en tant que membre des nations asiatiques est celui qui a pris le plus de poids depuis la fin de la guerre froide. Les voisins asiatiques du Japon ont connu une croissance économique rapide au cours des deux dernières décennies, tout d’abord les « tigres asiatiques » au début des années 90, suivis par les membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et, depuis le début de ce siècle, la Chine et l’Inde. Outre qu’elle a créé de nouvelles opportunités pour l’économie japonaise, cette croissance a donné plus d’importance aux initiatives de politique étrangère au niveau régional ou bilatéral. La première rencontre au sommet de l’Initiative relative à la coopération économique dans la zone de l’Asie-Pacifique (APEC), qui s’est déroulée à Seattle en 1993, a fait beaucoup parler d’elle en tant que coup d’envoi d’une « ère de l’Asie-Pacifique », tandis que la crise financière qui a frappé l’Asie de l’Est en 1997 a donné son élan au développement rapide de la coopération régionale à travers des dispositifs comme l’ASEAN + 3, qui met régulièrement en contact les dirigeants de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud avec leurs homologues est-asiatiques. Dans un discours prononcé à Singapour en janvier 2002, le premier ministre Koizumi Junichirô a lancé un appel pour la création  d’une « communauté qui agisse de concert et avance de concert ». Ces propos ont été interprétés comme le signe de la volonté du gouvernement japonais de mettre sur pied une communauté de l’Asie de l’Est. Et de fait ce souhait a joué un rôle clé dans le lancement des Sommets de l’Asie de l’Est en 2005.

Le premier ministre Koizumi Junichirô prononce un discours à Singapour.

L’essor de la Chine n’en a pas moins posé au Japon un ensemble de problèmes diplomatiques. La croissance rapide de l’économie chinoise s’est accompagnée d’une montée alarmante de la puissance militaire et, par voie de conséquence, à un regain de tensions en certains endroits tels que la mer de Chine orientale et la mer de Chine méridionale, où les revendications territoriales de la Chine entrent en conflit avec celles de ses voisins. Outre cela, les frictions avec la Chine et la Corée du Sud consécutives aux visites du premier ministre Koizumi au sanctuaire de Yasukuni (où un culte est rendu aux esprits des soldats japonais morts à la guerre) ont mis en lumière le fossé qui continue de séparer le Japon de ses voisins en ce qui concerne la mémoire et l’interprétation de leur histoire commune. Dans la poursuite de sa diplomatie asiatique, le Japon doit prendre en considération les questions délicates — perception de l’histoire, revendications territoriales conflictuelles et équilibre des forces — qui attisent les nationalismes et la xénophobie dans les pays d’Asie de l’Est et font obstacle à la stabilité régionale. La politique étrangère du Japon, tout en s’attachant à faire avancer la coopération régionale en Asie de l’Est, doit prendre ces problèmes à bras le corps et continuer d’œuvrer à leur solution.

Pour finir, où en est l’alliance avec les États-Unis ? Comment les relations bilatérales ont-elles évolué au cours des deux décennies consécutives à la fin de la guerre froide ? L’alliance a profondément changé. Sous la présidence de Bill Clinton (1993-2001), les frictions économiques ont suscité la crainte d’un affaiblissement des liens bilatéraux en matière de défense et, pour parer à ce danger, le secrétaire adjoint à la Défense Joseph Nye a lancé une initiative en vue de redéfinir l’alliance. Au titre de la déclaration commune émise en 1996 par le président Clinton et le premier ministre Hashimoto Ryûtarô, les deux pays réaffirmaient leur volonté de renforcer l’alliance bilatérale malgré la fin de la guerre froide. Il proposaient également de mettre l’alliance à contribution pour renforcer la sécurité internationale en tant que « bien public » dans la région Asie-Pacifique. Les deux pays se sont ensuite entendus sur un nouveau jeu de principes directeurs pour leur coopération en matière de défense, et le Japon a confirmé qu’il était disposé à jouer un plus grand rôle dans les affaires de sécurité. C’est ainsi que la politique du gouvernement japonais en matière de sécurité internationale a pris une tournure plus active.

Tout au long de la période consécutive à la fin de la guerre froide, on voit donc que le Japon, tout en s’écartant du modèle d’identité internationale sur lequel avait jusque-là reposé sa politique étrangère, a persisté dans ses efforts pour s’adapter aux nouvelles réalités de la situation internationale en continuité avec les « trois principes ».